Migrer vers le logiciel libre ne suffira pas : le format de fichier reste le vrai verrou de Microsoft

Migrer vers le logiciel libre ne suffira pas : le format de fichier reste le vrai verrou de Microsoft

Trois lettres, beaucoup de dépendance

Publié le 20/07/26 à 19h00

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La souveraineté numérique française se joue jusque dans l’extension d’un fichier. Derrière les DOCX, XLSX et PPTX qui circulent chaque jour dans l’administration, le standard OOXML entretient une dépendance invisible à Microsoft, jusque dans la conservation de la mémoire publique.

Migrer vers le logiciel libre ne suffira pas : le format de fichier reste le vrai verrou de Microsoft

© Image d'illustration par Maf Photo Art 8 - Les formats de fichiers Microsoft restent le principal levier de verrouillage numérique selon la Document Foundation.

La commission d'enquête sur les dépendances numériques de la France a frappé fort le 15 juillet : 80 % des achats logiciels publics captés par des éditeurs américains, 115 millions d'euros facturés par Microsoft aux ministères en 2025, et un objectif ambitieux de basculer les marchés publics vers l'open source d'ici 2030 (voir : la France sous l’emprise des géants américains : ce rapport accablant révèle jusqu’où nous avons perdu le contrôle.) Mais changer de logiciel ne suffit pas si les documents continuent de parler la langue de Microsoft.

"Le verrouillage n'est pas un cadenas, ni une interdiction technique, ni une restriction contractuelle, mais une friction silencieuse et persistante qui fait paraître tout travail hors de l'écosystème Microsoft légèrement bancal, légèrement peu fiable, légèrement peu professionnel."

OOXML, un standard international que seul Microsoft maîtrise vraiment

C'est le message qu'Italo Vignoli, cofondateur de la Document Foundation et porte-parole de LibreOffice, martèle dans un billet publié le 17 juillet. Les formats introduits avec Office 2007, DOCX, XLSX et PPTX, ont certes été normalisés ISO sous le nom OOXML. Mais la version effectivement utilisée par défaut dans Office, dite "Transitional", regorge de comportements hérités, d'extensions non documentées et de spécificités propres au code source de Microsoft.

Une variante plus propre, “OOXML Strict”, existait en théorie. Reléguée au fond des menus, elle a ensuite disparu de certaines versions d’Office. Pour Vignoli, cette normalisation de façade ne change rien à la nature profondément propriétaire du format.

"Un standard qu'une seule implémentation respecte intégralement est, d'un point de vue fonctionnel, un format propriétaire avec un certificat de normalisation."

Conséquence concrète : une présentation PowerPoint ouverte dans un autre logiciel perd ses alignements, ses puces se décalent, ses tableaux se déforment... Le contenu est là, le document, lui, ne l'est plus. Cette friction silencieuse ramène systématiquement les internautes, les agents publics et les entreprises vers l'écosystème Microsoft.

La souveraineté documentaire, angle mort du rapport parlementaire

Le rapport Latombe-Chatelain recommande de bannir Microsoft des écoles et de migrer vers LibreOffice. Mais il n'aborde qu'à la marge la question du format d'échange entre administrations. Or c'est précisément là que le verrouillage opère : tant que les tribunaux envoient du DOCX aux avocats, que les hôpitaux échangent des formulaires en XLSX et que les collectivités territoriales formatent leurs délibérations en PPTX, le lien de dépendance persiste, même sur des postes tournant sous Linux.

LibreOffice, principale suite bureautique open source, utilise nativement le format ouvert ODF.

LibreOffice, principale suite bureautique open source, utilise nativement le format ouvert ODF.

© The Document Foundation

La gendarmerie nationale, qui a basculé sur Linux dès 2004 et revendique 534 millions d'euros d'économies, utilise le format ODF en interne. Mais ses échanges avec la Justice ou les préfectures impliquent encore régulièrement des conversions vers les formats Microsoft, source de frictions documentées par les services eux-mêmes.

Vignoli pose la question qui fâche : "Un gouvernement qui archive ses documents officiels dans un format contrôlé par une entreprise privée a, strictement parlant, délégué la garde de sa mémoire institutionnelle à cette entreprise." Tant que la France ne fera pas d'ODF le format obligatoire de ses échanges administratifs, la migration vers le libre restera un chantier inachevé.

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