"Les pardons et leurs contradictions" : le grand récit des premiers jours de procès

"Les pardons et leurs contradictions" : le grand récit des premiers jours de procès

Face à la famille de Federico Martin Aramburu, Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont demandé pardon tout en contestant les faits reprochés. Étrange, n’est-ce pas ?

Pour assister au procès Aramburu, il faut d’abord trouver le procès Aramburu. Au palais de justice de Paris, le dossier remis aux journalistes consacre quatre pages, photos et flèches à l’appui, au seul chemin permettant de rejoindre la salle Voltaire. Traversez la cour, grimpez les marches, gagnez la galerie marchande, cherchez l’escalier K. Enfin, un totem rouge apparaît derrière un énorme pilier : "VOLTAIRE". Vous y êtes. Soudain, le décor change. La salle des assises impose immédiatement quelque chose, par ses volumes, son bois, son histoire et cette immense peinture qui domine les débats : Marie de Médicis y remet la couronne au jeune Louis XIII, au lendemain de l’assassinat d’Henri IV. Sous cette fresque monumentale, magistrats, jurés, avocats, accusés et parties civiles ont désormais pris leurs habitudes. Les journalistes, au nombre de soixante, aussi. C’est là que le procès de la mort de Federico Martin Aramburu s’est lancé lundi après-midi. Et après quatre ans et demi à mettre des noms sur des photographies, des procès-verbaux ou des récits d’enquête, Romain Bouvier et Loïk Le Priol, qui comparaissent pour tentative d’assassinat et risquent tous deux la perpétuité, sont enfin apparus dans le box.

Maria Aramburu face aux assassins de son mari

Le Priol ? Il surprend, pour le moins. Sur les clichés de l’époque, l’ancien commando marine ressemblait à un fort des Halles, épaules larges, cou épais, corps puissant. La prison semble avoir mangé une bonne partie de cette carrure. À 32 ans, avec ses fines lunettes, sa mèche rabattue sur le côté et sa chemise blanche à rayures, il paraît désormais frêle. Le rugby, dit-il, faisait partie de sa vie. Le Priol en a beaucoup pratiqué en région parisienne et s’est toujours présenté comme un passionné. Au point qu’il avait prévu d’assister au France-Angleterre qui devait se jouer quelques heures après les faits. En face, Maria Aramburu découvre elle aussi Le Priol et Bouvier. Vêtue de noir, immobile auprès des siens, la veuve de Federico ne les quitte presque pas des yeux. Elle les affronte. Quelque temps plus tard, paradoxe saisissant, ce sont précisément ces deux hommes qui vont se lever pour lui demander "pardon". L’acte n’a pourtant rien d’un aveu. Romain Bouvier est le premier à prendre la parole. Il dit penser chaque jour à Federico Martin Aramburu, à sa famille, à Shaun Hegarty, dont le meilleur ami est mort dans ses bras. Il mesure que ses mots puissent paraître "inaudibles" à la partie civile mais conteste fermement les faits qui lui sont reprochés. Oui, il a tiré à quatre reprises. Mais toujours vers le sol, affirme-t-il, sans jamais vouloir "tuer, blesser ou toucher" l’ancien international argentin. Loïk Le Priol conteste lui aussi les faits tels qu’ils sont présentés par l’accusation et maintient avoir ouvert le feu pour échapper à une pluie de coups. Il lance à la cour : "Je suis l’auteur de la mort de M. Aramburu, oui. Mais je ne l’ai pas voulue." Lui aussi demande pardon, assure qu’il portera ce drame "à vie".

Loïk Le Priol :  "Je n’étais plus maître de moi-même"

Cette semaine, le passé militaire du principal accusé fut aussi au cœur des débats. À la barre, Le Priol, pour lequel les psys ont reconnu une altération du discernement, a raconté ses années chez les commandos, ses missions à l’étranger et cette sensation d’avoir, au moment des tirs, basculé ailleurs. Aux enquêteurs, il avait expliqué s’être senti "revenu en opération spéciale, en Afrique", ne plus avoir été "maître de lui-même". Mardi après-midi, la scène la plus forte de cette première partie d’audience est d’ailleurs venue d’un étonnant face-à-face avec son propre avocat. Maître Nogueras souhaitait emmener son client sur le terrain des opérations spéciales et du traumatisme. Le Priol refusa, ou fit mine de le faire. "Je ne suis victime de rien. J’ai juste fait mon travail dans l’armée. Les victimes, ce sont Martin Aramburu et sa famille." Son avocat insistait : "Si vous n’en parlez pas, on fera parler quelqu’un d’autre à votre place." Alors, mimant la contrition, Le Priol acceptait de raconter. "Dans les commandos, l’initiation est rude : on torture les opérateurs pour être sûr qu’ils résisteront à la pression en cas de capture. On est à poil au fond d’un bunker. On se pisse et on se chie dessus. Dans les enceintes, autour, il y a des cris de nana qui se font violer. On n’en sort pas indemne." Dans son box de verre, il marquait une pause, reprenait le fil de son récit : "Vous savez, quand on a un enfant déchiqueté dans les bras…" Il ne terminait pas sa phrase et fondait en larmes. Dans la salle, certains jurés semblaient touchés. Les avocats des parties civiles observaient, eux, la drôle de scène. Était-ce un jeu de rôles ? Une séquence préparée par la défense ? Ou simplement un homme rattrapé par ce qu’il avait vécu ? Les jurés auront trois semaines pour se faire leur idée mais lorsque l’avocat général, après avoir énuméré les multiples éclats de violence ayant jalonné le parcours du "fiché S" Le Priol, demandera au principal accusé : "Avez-vous un profil de dangerosité, monsieur ?" Le magistrat se verra répondre : "Au vu des faits, certainement."