Afrique du Sud : entre violences xénophobes et urgence humanitaire - RTBF Actus

Afrique du Sud : entre violences xénophobes et urgence humanitaire - RTBF Actus

Ces mouvements xénophobes ont débuté en 2008, et les causes de ces vagues de violences récurrentes sont multiples.

D’abord, les inégalités économiques persistantes : malgré la fin de l’apartheid, la richesse reste concentrée entre les mains d’une minorité blanche, avec les 10% les plus riches détenant plus de 80% des richesses du pays, selon une étude de la Banque mondiale en 2021. Les migrants, souvent noirs et africains, deviennent des boucs émissaires faciles pour des populations locales confrontées au chômage, à la pauvreté et à un État perçu comme inefficace.

Ensuite, il ne faut pas oublier l’héritage de l’apartheid, qui a favorisé un repli identitaire et donc une défiance envers les étrangers. Ceci a alors profité à la prolifération et à la normalisation de discours xénophobe, attribuant la criminalité aux étrangers.

En bref, la plupart de ces discours se basent sur une défiance vis-à-vis des immigrés tout en se justifiant avec des propos fallacieux et infondés. Par exemple, selon ces groupes virulents, le chômage serait dû aux travailleurs étrangers qui voleraient leurs emplois. "Le problème principal du chômage sud-africain, c’est en fait l’inadaptation de l’offre et de la demande, explique Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’IFRI, l’Institut français des relations internationales. Ce n’est pas un problème de surplus de main-d’œuvre et de bas salaire."

En mai 2008 éclate la première vague de violence dans un township (anciens quartiers de banlieue réservée uniquement aux personnes noires) de Johannesburg, avant de s’étendre à tout le pays. Ces attaques font état d’au moins 62 morts et 40.000 personnes ont dû fuir le pays, le tout dans des conditions atroces car il faut éviter de se faire tuer, comme ce fut le cas d’Ernesto Nhamuave, un sans-papiers du Zimbabwé, brûlé vif par la foule. Ces actes barbares traduisent une vraie haine.

Ensuite, en 2015 et 2016, ces attaques recommencent après des déclarations du roi Zoulou Goodwill Zwelithini, qui aurait appelé les étrangers à "faire leurs valises et partir", bien qu’il ait par la suite nié ces propos.

Les violences de 2019, concentrées à Johannesburg et Pretoria, font quant à elles 12 morts et entraînent le pillage ou la destruction de centaines de commerces, principalement détenus par des Nigérians.

Les années 2021 et 2022 voient l’émergence de groupes plus virulents, comme "Opération Dudula", qui veut dire "refouler" en zoulou, et qui organisent des marches contre les migrants en situation irrégulière et des raids dans les commerces.

Face à ces actions récurrentes, la réponse des autorités sud-africaines est souvent critiquée pour son manque de volonté politique et son déni. En décembre 2023, le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU appelle l’Afrique du Sud à "prendre des mesures pour lutter efficacement contre les groupes vigilants organisés", à "protéger les victimes d’actes discriminatoires" et à "mettre fin à l’impunité" en menant des enquêtes impartiales.

"Avec l’effet du temps qui passe, on voit que la xénophobie est en train de s’institutionnaliser, commente Thierry Vircoulon. Ce que je veux dire par là, c’est qu’au début, c’était plutôt spontané. C’était des émeutes assez localisées. Or, maintenant, on voit que ça devient un mouvement de masse et qui est porté par des organisations de la société civile sud-africaine. C’est pour ça qu’on peut parler d’une institutionnalisation progressive."

La xénophobie est en train de s’institutionnaliser progressivement

Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’IFRI,
l’Institut français des relations internationales

L’impunité persiste, et le cercle de la violence continue. Selon Amnesty International, les failles du système judiciaire et les discours de haine de certains responsables politiques alimentent depuis 2008 un cycle de violence sans fin. Shenilla Mohamed, directrice d’Amnesty International Afrique du Sud, dénonce une instrumentalisation des migrants comme boucs émissaires par des politiciens en quête de soutien, tandis que les auteurs de violences xénophobes sont rarement punis.

La crise actuelle est différente des autres car "c’est un mouvement de masse, porté par des institutions de la société civile sud-africaine", explique Thierry Vircoulon. Depuis 2024, la dégradation des conditions socio-économiques – avec un taux de chômage officiel dépassant 30% – coïncide avec la montée de l’activisme anti-immigration et l’apparition de nouveaux groupes comme March and March. Une des solutions pour essayer de casser ce cycle de la violence serait pour Thierry Vircoulon "la fin du marasme socio-économique en Afrique du Sud".

Aujourd’hui cette crise n’est pas seulement politique. Sur place Médecins Sans Frontières a lancé un plan d’urgence.

Dans un communiqué, l’association annonce intervenir pour "répondre aux besoins urgents en matière de santé, de protection et de dignité". Sur place ils dénoncent aussi les violences et les actes de répressions envers des migrants.

MSF est présent en Afrique du Sud depuis plus de 20 ans et soigne gratuitement les Suds-Africains mais aussi les immigrés, les demandeurs d’asile et les réfugiés. Cet événement vient priver de soins des personnes qui en ont besoin, comme celles suivies pour des maladies chroniques. "Notre priorité est de remédier aux difficultés d’accès aux soins de santé pour les personnes les plus vulnérables, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent", déclare Claire Waterhouse, coordinatrice des urgences chez MSF.

Malgré les condamnations internationales et les appels à la protection des migrants, le manque d’action concrète des autorités sud-africaines laisse craindre la perpétuation de ce cycle de violence.