Au Pakistan, du coup de foudre à la vendetta - Heidi.news

Au Pakistan, du coup de foudre à la vendetta - Heidi.news

Depuis une chambre d’hôtel bon marché, sur une artère passante de Lahore, je scrolle sur mon téléphone. Le papier peint est défraîchi, la couverture polaire douteuse. Une notification s’affiche sur mon écran: «Un utilisateur Linkedin a consulté votre profil».

J’ouvre. C’est Farhan. Mon cœur s’emballe. Cela fait six mois que nous avons coupé tout contact.

Cinq minutes plus tard, une deuxième notification. Lui, encore.

Je pianote: «Je suis à Lahore pour une conférence, voyons-nous pour un chai?» Puis je précise presque aussitôt: «En tout bien tout honneur».

Quelques heures plus tard, nous sommes pourtant dans cette même chambre d’hôtel. Près de la fenêtre, Farhan enchaîne les cigarettes.

– Je voulais te voir ici pour te dire qu’il ne faut plus qu’on se voie...

– T’avais vraiment besoin d’un hôtel pour me dire ça?, je réponds.

– Dans un café on pourrait nous voir.

–  T’es parano.

Il secoue la tête.

– Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit.

– Quoi?

Silence.

Quelques mois plus tôt…

Une brume matinale s’élève au-dessus des champs de cannes à sucre. La voiture progresse lentement sur une piste en terre. Après des kilomètres de cahots, elle s’arrête devant une vaste propriété agricole. Deux hommes en shalwar kameez, la tenue traditionnelle pakistanaise, m’attendent. Lequel est Farhan (prénom modifié)? Celui vêtu de bleu s’avance, une main sur la poitrine, l’air solennel. «Farhan, enchanté.»

Le journaliste me présente à l’autre, Hamid, le propriétaire terrien que je suis venue interviewer. Il nous guide dans ses champs.

Farhan traduit mes questions, donne des consignes au caméraman, enjambe les canaux d’irrigation de ses élégants mocassins. Son accent n’est pas celui des Pakistanais passés par les écoles anglaises, qui naviguent avec aisance entre Londres et New York.

Je l’observe discrètement. La sueur perle sur son visage rond. Un sourire doux découvre une incisive ébréchée. Sa tunique entrouverte laisse deviner son torse. Mon pouls s’accélère légèrement. Je me surprends à chercher son regard.

Lui aussi me jette des coups d’œil, tout en conservant cette distance presque cérémonieuse que les hommes traditionnels de la région observent envers les femmes.

Tu es marié?, je demande.

– Oui, depuis 5 ans.

Évidemment. Cela aurait été étonnant qu’il ne le soit pas. Au Pakistan, les femmes se marient en moyenne à 21 ans, les hommes à 26 ans. Quatre-vingts pour cent des unions sont arrangées.

Dès le lendemain, contre toute attente, Farhan m’écrit. Officiellement pour parler du reportage. Très vite, nos échanges deviennent quotidiens et débordent largement du cadre du travail. J’attends ses messages avec une impatience d’adolescente.

Des effluves de oud

A la même période, je déménage. J’ai enfin un endroit à moi, où je suis libre d’inviter qui je veux, y compris des male guests, un privilège rare dans la capitale pakistanaise.

«Quand est-ce que tu m’invites?» m’écrit-il depuis Lahore.

Je suis tentée, mais je reste prudente. C’est un collègue. Il est marié. «Et on est au Pakistan», me rappelle une petite voix. Mais Farhan se fait de plus en plus audacieux dans ses messages:

Tu pourrais conquérir des mondes avec tes yeux.

– Même les hommes mariés?

– A quoi bon assiéger une cité déjà conquise.

– Mais la cité conquise est trop loin.

– «Jahan chaah, vahan raah», répond-il du tac au tac, un vers ourdou qui signifie «quand on veut, on peut». Au Pakistan, une réplique poétique permet de dire ce qu’on n’oserait pas formuler trop explicitement.

Quelques jours plus tard, un nouveau message s’affiche sur mon téléphone: «Je viens à Islamabad mardi.» Un autre message suit presque immédiatement, sans transition: «Je peux dormir chez toi?»

Farhan arrive en pleine nuit. Il porte un shalwar kameez couleur taupe parfaitement repassé. Il s’asseoit sur mon lit. Derrière lui flottent des effluves de oud. Très vite, il entortille une mèche de mes cheveux entre ses doigts. Puis il m’embrasse. Je déboutonne sa tunique. Je défais le cordon qui tient son pantalon bouffant. En dessous, il ne porte rien. Tout son corps est rasé de près et soigneusement parfumé. Je suis plus naturelle, conformément aux canons de beauté en vigueur dans les milieux de gauche en Occident.

Il me souffle à l’oreille des phrases romantiques dans un ourdou élégant, qu’il alterne avec des répliques en anglais tout droit sorties d’un film pornographique. Un curieux mélange, sans doute hérité d’une éducation sentimentale et sexuelle nourrie de comédies romantiques de Bollywood autant que de films X. Deux genres interdits mais extrêmement populaires dans le pays.

«Haram» sous la ceinture

Après un dernier soupir, la discussion prend un tour inattendu. Comme s’il récitait un manuel de droit islamique, Farhan énumère ce que son courant religieux autorise ou proscrit: embrasser tout ce qu’il y a en dessous de la ceinture, par exemple, c’est haram; les fluides corporels sont impurs; il faut se laver immédiatement après le rapport; pas de lumière. Toutes ces règles pourraient presque faire oublier que notre liaison, elle aussi, est censée être illicite. Dans cette République islamique, les relations hors-mariage et le concubinage sont passibles de poursuites. Tinder a été interdit pour «immoralité». Une chose, en revanche, ne semble pas faire partie de son éducation sexuelle: Farhan n’a jamais entendu le mot «clitoris».

Au petit matin, il me glisse sur l’oreiller: «J’espère que c’est le début d’une longue histoire.» De mon côté, je lui envoie un article intitulé: «Everything you should know about the clitoris.» Le romantisme, pas plus que les préceptes religieux, ne doivent faire oublier certains fondamentaux.

Le lit favorisant les confidences, au fil de nos rencontres, Farhan se raconte. Il me dit que sa vie le rend malheureux. Il est le seul à faire vivre sa famille. Et surtout, il n’arrive pas à avoir d’enfant, ce qui, ici, est vécu comme un déshonneur.

En bonne existentialiste, nourrie de Beauvoir et d’une éducation où la liberté individuelle prime sur le reste, je lui répète qu’il y a toujours le choix. Il proteste: «Je ne suis pas le genre d’homme qui abandonne sa femme pour son bonheur.»

Il a raison. Au Pakistan, une femme répudiée est souvent condamnée à une forme de mort sociale.

– Tu pourrais parler à un psy?, je lui suggère alors.

–  J’ai déjà une psy à Islamabad.

Je relève la tête.

Toi, ajoute-t-il avec le plus grand sérieux.

Je ne relève pas cet énorme red flag qui aurait mis terme à n’importe quel date à Genève.

Couples mariés uniquement

Au gré des semaines, tout prétexte est bon pour retrouver Farhan. A l’Ashoura, le grand jour de deuil des chiites, je saute dans le premier bus pour Lahore, où les processions sont particulièrement massives. Nos retrouvailles, au terminal de bus, obéissent aux règles de l’espace public pakistanais. Farhan a revêtu son masque d’impassibilité. On ne peut ni se prendre dans les bras, ni s’embrasser ou laisser paraître la moindre effusion. Il faut apprendre à décoder des signes presque imperceptibles et à apprivoiser l’impatience.

Dans la voiture, qui se fraie un chemin dans le trafic de la mégalopole, son ton est poli, presque professionnel. La conversation reste banale. J’essaie de me raccrocher à la complicité de nos messages. Sans un mot, il glisse sa main dans la mienne, et ne la lâche plus. Un sourire timide éclaire son visage. Je lui rends son sourire.

A Lahore, un des plus gros obstacles consiste à trouver un endroit où vivre notre intimité. La police y traque les couples non-mariés. Les Airbnb affichent presque tous le même avertissement: Only married couples.

Je finis par dénicher un appartement sans charme, qui a l’avantage de proposer un système de self check-in.

Loin des regards, Farhan se détend enfin. Il n’a plus aucune gêne. Il plonge son regard dans le mien et murmure: «Je suis en train de tomber amoureux de toi. Au point que je pourrais détruire ma vie pour vivre cet amour.»

Quelques dizaines de minutes plus tard, la sonnerie de son téléphone brise notre tête-à-tête. Il se rhabille précipitamment et prend congé: «Je dois partir, une urgence au travail, désolé.»

Le message de trop

Je reste seule. J’ai le sentiment de n’avoir aucune prise sur cette histoire. Elle dépend de ses horaires, de ses obligations, de son mariage. Je lui écris un long message. Je lui dis ma frustration. Que je préfère arrêter là. J’appuie sur «envoyer».

La sonnerie de mon téléphone me réveille.

– Tu peux m’expliquer ce message?

La voix de Farhan est glaciale, son ton inhabituel.

– De quel message tu parles?

Ton message a détruit ma famille. Alors maintenant tu vas t’expliquer.

Mon sang se glace. Je comprends qu’il parle sous contrainte, qu’il joue son mariage.

– Heu… Le message était pour un autre Farhan…, improvisé-je pour le couvrir.

Une femme hurle dans le combiné: «Menteuse! Tu as tout détruit!».

Je coupe l’appel, sous le choc.

Le lendemain d’une nuit sans sommeil hantée par les remords, un collègue me demande: «Il s’est passé quelque chose avec Farhan? Son père m’a appelé à 3h du matin. Il était hors de lui. Il m’a reproché d’avoir présenté à son fils une étrangère dépravée.»

Je me fige. Son père? Une liaison entre deux adultes est devenue affaire de famille! Ici, les choix individuels engagent l’honneur de tout un clan.

Pour la première fois, j’ai peur. Si sa famille se vengeait? J’avais toujours trouvé absurde la présence de gardes devant ma maison. Un folklore d’expatriés privilégiés, pensais-je. J’étais soudain soulagée qu’ils soient là.

Quelques jours plus tard, Farhan m’appelle. Il me dit d’une voix éteinte: «Pardonne-moi… Trop de liens me retiennent.»

Sa famille entend étouffer l’affaire. Nous convenons de ne plus nous parler.

Épilogue

Quoi?, je répète, depuis la chambre aux murs décrépis.

Farhan relève enfin les yeux.

– Ma femme cherche à recruter un tueur à gages.

Jeanne Seguin est journaliste et couvre actuellement le Sous-continent indien

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