« Aussitôt que l'argent tinte... : ce slogan qui a coûté cher à l'Église
Vue de la Basilique Saint-Pierre de Rome.
© MICHAEL NGUYEN
Florent Barraco 27/09/2026 à 08:00, Mis à jour le 27/09/2026 à 08:23
GOOD COM BAD COM – Les événements historiques revisités par la grille de lecture de la communication moderne. Cette semaine, le commerce des indulgences au XVIe siècle.
Le pape est en France. Après Paris, Léon XIV se rend à Lourdes puis à Metz. Un engouement incroyable, comme le montrent les 800 000 personnes inscrites pour assister à la messe place de la Concorde. Tout au long de son voyage apostolique, le souverain pontife bénéficie d'une exposition médiatique dont peu de dirigeants peuvent encore rêver. La papauté demeure une formidable puissance de communication, de politique et de diplomatie - et ce, depuis des siècles.
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Au début du XVIe siècle, un autre Léon est à la tête de l'Église. Léon X, un Médicis amateur d'art et de faste, doit notamment poursuivre le gigantesque chantier de la nouvelle basilique Saint-Pierre de Rome. Pour financer les travaux, l'Église dispose d'un outil spirituel qui va devenir un extraordinaire produit de communication : l'indulgence. Contre une contribution financière et sous certaines conditions religieuses, il est possible d'obtenir la remise des peines temporelles dues au péché, pour soi-même ou, dans certains cas, pour les défunts. « Aussitôt que l'argent tinte dans la caisse, l'âme s'envole du Purgatoire », résume le prêtre dominicain allemand Johann Tetzel, chargé de vendre le concept. En somme : péchez, payez, et le paradis vous sera tout de même acquis.
« Cette formule attribuée à Tetzel est un slogan terriblement efficace… et désastreux pour l'image de l'Église, car il pointe le décalage entre la promesse et la perception : l'Église, qui prêche la foi, la pénitence et la charité en rémission des péchés, peut alors donner l'impression de monnayer le salut par une transaction commerciale ! », explique Thierry Orsoni*.
La réforme de Luther
Ce slogan publicitaire va pourtant se retourner contre l'Église, au point d'ouvrir l'une des crises les plus importantes de son histoire. Les critiques couvent depuis des décennies, mais Martin Luther y voit l'occasion de porter le coup décisif. En octobre 1517, il publie la Dispute sur la puissance des indulgences, où il développe ses pistes de réforme de l'Église. Parmi ses propositions figurent plusieurs attaques contre les indulgences : « C'est pourquoi les prédicateurs des indulgences se trompent quand ils disent que les indulgences du pape délivrent l'homme de toutes les peines et le sauvent » (thèse 21) ; « Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui donne aux pauvres ou prête aux nécessiteux fait mieux que s'il achetait des indulgences » (thèse 43), car par l'exercice même de la charité, celle-ci grandit et l'homme devient meilleur, alors que les indulgences, elles, n'améliorent rien : elles ne font qu'affranchir de la peine (thèse 44).
« Luther ne raisonne donc plus en théologien, mais propose une lecture morale, immédiatement compréhensible : le pardon et l'indulgence contre la transaction. Il déplace ainsi le débat et offre à ses contemporains une grille de lecture simple pour regarder autrement la pratique d'une Église dont la haute hiérarchie vit par ailleurs un train de vie luxueux, voire fastueux », explique Thierry Orsoni. « Avec nos grilles d'analyse actuelles, on peut même dire qu'il impose un nouveau cadre de lecture : l'institution ne choisit plus le terrain sur lequel elle est jugée. Il diffuse en outre ses messages au moment où l'imprimerie permet à ses idées de circuler beaucoup plus largement. La controverse change d'échelle ; l'Église est sur la défensive et n'a plus le monopole du récit qui circule à son sujet. »
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En 1520, la bulle Exsurge Domine condamne Luther et lui donne soixante jours pour se rétracter. Il refuse. Le 10 décembre, devant des étudiants et des universitaires, il brûle publiquement un exemplaire de la bulle ainsi que des livres de droit canon. La Réforme est engagée, et le protestantisme est né. Les indulgences ne sont pas la cause de ce schisme, mais elles y ont clairement contribué.
« Comment réagirait l'espace médiatique si, au XXIe siècle, une institution dont la mission et la promesse reposent sur la spiritualité, la solidarité et la charité se trouvait confrontée à une pratique donnant l'impression de monétiser cette promesse ? », s'interroge le communicant. « Une formule comme celle de Tetzel pourrait devenir en quelques heures un titre de presse, un détournement sur les réseaux sociaux ou une vidéo virale. Ce serait un énorme bad buzz. » Bref, aucune indulgence ne serait tolérée.
*Ancien directeur de la communication, notamment du Club Med
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