«Bouchehr est le seul site iranien présentant un véritable risque nucléaire» selon Emmanuelle Galichet, enseignante au Cnam

«Bouchehr est le seul site iranien présentant un véritable risque nucléaire» selon Emmanuelle Galichet, enseignante au Cnam

L'Iran affirme faire face à une « guerre totale » menée par les États-Unis. Washington a frappé une grande partie du territoire iranien en assurant viser des sites militaires. Téhéran dénonce de son côté des frappes dans plusieurs villes, notamment à Bouchehr, où se trouve la seule centrale nucléaire du pays. Éclairage avec Emmanuelle Galichet, enseignante-chercheuse en sciences et technologies nucléaires au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).

Publié le : 20/07/2026 - 21:08

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RFI : Pourquoi la centrale de Bouchehr est-elle particulièrement dangereuse ?

Emmanuelle Galichet : Depuis le début de la guerre, au mois de juin 2025, l'ensemble des installations nucléaires de l'Iran ont été touchées, plus ou moins gravement. Il y a entre 20 et 30 installations : celles du cycle du combustible, qui préparent l'uranium pour en faire du combustible, des mines, mais aussi des installations en construction, comme des réacteurs. Le seul site qui fonctionne encore aujourd'hui est celui de Bouchehr. C'est un site copiloté avec les Russes. Il avait déjà été légèrement touché par des éclats de drones il y a quelques mois. C'est le seul site qui représente un véritable risque nucléaire.

Le danger vient de la radioactivité artificielle. Les sites où l'on travaille la matière avant son passage dans un réacteur manipulent de la matière naturelle. On l'enrichit un peu en matériaux fissiles et radioactifs, mais le risque reste très faible. En revanche, lorsqu'elle passe dans le cœur du réacteur, on concentre beaucoup de matières fissiles et radioactives au même endroit. Si cette partie est endommagée, on peut effectivement aller jusqu'à un accident.

Qu'est-ce que veut dire, un « accident » ?

Je pense que le site de Bouchehr, le seul actuellement en exploitation, est très bien protégé contre les bombardements. Il est entouré d'une enceinte de confinement de plus d'un mètre d'épaisseur, en béton armé extrêmement solide. Ces enceintes pourraient supporter des tirs de missiles, même si elles n'ont pas été conçues spécifiquement pour cela.

Le plus grand risque, en réalité, serait une attaque contre les installations qui fournissent l'électricité ou l'eau. Un réacteur nucléaire a besoin d'eau et d'électricité pour fonctionner, même lorsqu'il est arrêté. Il faut en permanence refroidir le cœur du réacteur, car la radioactivité continue de produire de la chaleur. Pour évacuer cette chaleur, il faut des pompes, donc de l'électricité, et de l'eau. Si l'on coupe l'alimentation en eau et en électricité, le cœur du réacteur monte progressivement en température. L'eau qui l'entoure se vaporise et le combustible se retrouve dénoyé, c'est-à-dire qu'il n'est plus immergé.

À partir de là, la température continue d'augmenter. Le combustible et sa structure métallique finissent par fondre. C'est ce que l'on appelle un corium. C'est ce qui s'est produit lors des plus grands accidents nucléaires. Ensuite, l'enceinte peut monter en pression. Des explosions peuvent se produire et entraîner des rejets de matières radioactives dans l'atmosphère. En cas de rejets importants, il y aurait évidemment des contaminations pour la population et l'environnement. Il faudrait mettre les populations à l'abri autour de la centrale. C'est un peu comme à Tchernobyl : l'environnement autour du site est contaminé parce que les matières radioactives sont rejetées dans l'atmosphère avant de retomber au sol.

Je ne pense cependant pas qu'un accident comparable à celui de Tchernobyl puisse se produire à Bouchehr grâce à cette enceinte de confinement. Le cœur fondrait à l'intérieur de cette enceinte. Le réacteur serait gravement endommagé et ne pourrait plus être exploité, mais il est peu probable qu'il y ait d'importants rejets dans l'environnement.

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Y a-t-il un doute sur l'utilisation de cette centrale dans le cadre d'un programme nucléaire militaire ?

Non. Les autres sites visés précédemment étaient des installations dites « duales », c'est-à-dire qu'elles pouvaient servir à un programme nucléaire militaire sous couvert d'un usage civil, puisque les installations du cycle du combustible sont les mêmes. Dans le cas du réacteur de Bouchehr, le combustible vient de Russie. Il n'est même pas fabriqué en Iran. Il est introduit dans le cœur du réacteur sous le contrôle de l'AIEA et des Russes. L'exploitation est assurée par des équipes iraniennes et russes. Il y a en permanence environ 200 Russes sur le site. Lorsque le combustible est usé, après avoir produit toute l'énergie possible, il est retiré du cœur puis renvoyé en Russie. Tout cela se fait sous le contrôle de l'AIEA. C'est une coopération qui existe depuis de très longues années avec la Russie. Il n'y a donc pas matière à remettre en cause ce réacteur : c'est un réacteur civil.

L'objectif serait donc surtout de toucher la production d'électricité ?

Oui, en effet. Si les Américains frappent Bouchehr, ils viseront probablement l'extérieur de la centrale, comme les Russes le font autour de la centrale de Zaporijjia en Ukraine. Ce sont les mêmes types de réacteurs. Ils peuvent couper l'alimentation électrique et l'eau, ce qui oblige à arrêter l'exploitation du réacteur. Ils laissent généralement un minimum d'eau et d'électricité afin de ne pas détruire complètement l'installation, mais la centrale ne produit plus d'électricité.

Il faut toutefois rappeler qu'en Iran, il n'y a qu'un seul réacteur nucléaire. Il représente moins de 1% de la production électrique du pays. Je pense que l'idée des Américains et des Israéliens est surtout d'endommager les infrastructures de production d'électricité. Cela pénalise le complexe militaro-industriel, mais cela prive aussi une grande partie de la population d'électricité.

Il faut savoir que les Iraniens sont habitués aux coupures de courant. Le réseau est de mauvaise qualité et il est surtout orienté vers les besoins de l'industrie militaire, des aciéries et des grandes infrastructures. La population connaît des pénuries d'électricité depuis de nombreuses années.

Plus globalement, quel est l'état de la production d'électricité dans le pays ?

Nous n'avons malheureusement aucune information indépendante sur place. Nous savons que l'Iran possède beaucoup de centrales à gaz, grâce à ses importantes réserves de gaz et de pétrole. Certaines installations peuvent être réparées assez rapidement, mais tout dépend de l'ampleur des frappes.

Aujourd'hui, nous n'avons que les déclarations des autorités iraniennes d'un côté et celles des Américains de l'autre. Sans observateurs neutres présents sur le terrain, il est impossible de connaître précisément l'état des installations. L'objectif semble néanmoins clair : l'électricité est le sang de l'économie. Si vous coupez l'électricité, vous arrêtez toute l'industrie.

En Iran, cette industrie est largement tournée vers les missiles, le nucléaire, les aciéries ou encore la fabrication d'engrais. Sans électricité, toute cette activité s'arrête. Économiquement, cela devient très difficile à soutenir. L'idée est sans doute de fragiliser le pouvoir en place en détruisant ses ressources économiques et financières. Cela entraîne également une forte diminution des revenus du pays.

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