"O'Driscoll, Sexton et Cullen voulaient jouer comme l'ASM" : les souvenirs de Joe Schmidt avant Clermont - Leinster

"O'Driscoll, Sexton et Cullen voulaient jouer comme l'ASM" : les souvenirs de Joe Schmidt avant Clermont - Leinster

Avant Clermont - Leinster (samedi, 16 h 15), Joe Schmidt s'est longuement livré après avoir entraîné les deux clubs entre 2007 et 2013. L'ancien adjoint de Vern Cotter se rappelle d'anecdotes aussi savoureuses qu'émouvantes...

Joe, il y a dix-neuf ans, vous arriviez à Clermont en tant qu'adjoint de Vern Cotter. Racontez-nous les coulisses...

J'avais entraîné avec Vern en Nouvelle-Zélande, au sein du NPC, et nous avons remporté un trophée, le Ranfurly Shield, un titre que Bay of Plenty convoitait depuis un siècle. C'était un moment vraiment exceptionnel. Alors, quand il m'a demandé si je voulais venir à Clermont, j'ai hésité, mais ma femme pensait que ce serait une belle occasion pour nos enfants d'apprendre la langue française et de découvrir le monde. Et aujourd'hui ils parlent encore, surtout les trois aînés, qui parlent très bien avec un accent parfait. Ce fut donc une expérience formidable pour eux. Ensuite, Neil McIlroy, le manager sportif du club, nous a grandement facilité la tâche. Au départ, je ne parlais pas du tout français. Il m'a donc fallu environ six mois. Mais je prenais quatre cours par semaine et je m'efforçais vraiment d'apprendre la langue pour pouvoir ensuite entraîner. Cela m'a permis de devenir un meilleur entraîneur. Je devais réfléchir à ce que j'allais dire avant de le dire. C'était utile d'avoir Brock James au poste de numéro 10, Aurélien Rougerie et Julien Malzieu. Ils parlaient très bien anglais. La personnalité de René Fontès, président à l'époque, me plaisait beaucoup, et pour toutes ces raisons, j'avais très envie d'être à la hauteur.

Que connaissiez-vous de l'ASM avant de poser les pieds en Auvergne ?

Je connaissais Michelin (rires), mais je connaissais surtout leur réputation basée sur d'excellents joueurs. Et pour le cadre de vie, c'est très similaire à l'endroit où je vis en Nouvelle-Zélande, sur un plateau, un peu comme le Massif central, en plein cœur du pays, dans une région volcanique.

Était-ce difficile de vous intégrer à un club si loin de votre pays ?

Vraiment. Mais Mario Ledesma fut excellent dans mon intégration. Je suis toujours ami avec lui. Il parlait bien anglais, ce qui était utile. Beaucoup d'employés parlaient également bien anglais. C'était intimidant en fait !

Vous étiez donc responsable des trois-quarts jusqu'en 2010, étiez-vous à l'origine des fameuses attaques au large de l'ASM ?

J'ai cherché à instaurer l'excellence dans la manière dont nous mettions en œuvre notre travail. À l’époque, on parlait de Clermont comme d’une équipe très rapide, très physique et qui faisait circuler le ballon très vite. Cela me convenait parfaitement, mais il fallait que cela convienne aux joueurs. Mais nous avions les profils pour cette philosophie de jeu : Pierre Mignoni puis Morgan Parra éjectaient très vite les ballons, Brock James était un excellent passeur. Marius Joubert et Aurélien Rougerie, eux aussi, faisaient très vite circuler le ballon. Et puis aux ailes, il y avait la vitesse de Napolioni Nalaga et Julien Malzieu. Et enfin, Anthony Floch, à l'arrière, était un athlète exceptionnel. Son jeu au pied était excellent, il avait un pied gauche magique ! Je veux aussi rendre hommage à Alex King, présent lors de ma première année, mais une blessure au genou l'a handicapé la plupart du temps, limitant son temps de jeu. Mais il était tellement intelligent qu'il apportait une vraie contribution à notre jeu. Bref, je pense qu'on a vraiment donné du fil à retordre aux équipes adverses (rires).

Joe Schmidt et Vern Cotter ont partagé trois saisons ensemble à Clermont.
Joe Schmidt et Vern Cotter ont partagé trois saisons ensemble à Clermont. Jean Paul Thomas / Icon Sport

Quelle était votre relation avec Vern Cotter ?

Il avait atteint la finale du Top 14 l’année précédente, donc je ressentais une certaine pression pour essayer de nous aider à y retourner. Mais dès la première saison, je crois qu’on a atteint un nombre record de points en phase régulière, nous avons battu Perpignan en demi-finale à Marseille, mais ensuite, Toulouse avait été excellent en finale. Je trouvais Dusautoir et Nyanga incroyablement bons en troisième ligne. Byron Kelleher était au sommet de sa forme... Ils avaient tout simplement une super équipe qui a réalisé une performance exceptionnelle ce jour-là.

Revenons à Vern Cotter, était-il si dur que cela ?

Il était dur, mais juste. Mais comme il était intransigeant, cela me permettait de travailler discrètement (rires). Vern était une figure dominante, ce qui était un avantage pour moi, il y avait une bonne confiance entre nous. Et on savait ce qu'on pouvait apporter aux joueurs. C'est un homme imposant, tandis que je suis plus discret et réservé. J'ai adoré être son adjoint.

En 2010, l'ASM a remporté son premier bouclier de Brennus. En quoi sentiez-vous que cette saison était particulière ?

Étonnamment, nous n'avons pas joué à notre meilleur niveau cette année-là. Les deux années précédentes, nous avions davantage dominé le championnat, mais la différence est que nous avons récupéré des joueurs blessés au bon moment. Surtout des garçons capables de finir les rencontres, à l'instar de Benoît Cabello ou Gonzalo Canale, qui nous a sauvés en demi-finale face à Toulon, avec un plaquage monstrueux. Et au moment d'arriver en finale, je pense que nous étions aguerris mais prêts à en découdre.

Vous revoyez la finale dans votre tête ?

Je pourrais vous décrire les combinaisons que nous avions travaillées, notamment celle qui amène le premier essai de "Naps" (Nalaga). J'ai absolument tout en tête, et notamment notre retour à Clermont avec cette foule invraisemblable place de Jaude.

Ils avaient placé un téléphone dans son cercueil lors de son enterrement pour, le jour où on gagnerait le Brennus, passer un appel. Et ce jour-là, il pouvait enfin l'appeler. Je n'oublierai jamais ce moment.

Avec le recul, y a-t-il des joueurs qui vous rendaient fous à l'entraînement ?

C'est probablement moi qui les rendais fous ! Parce que j'étais très exigeant, et je voulais que les joueurs soient précis : dans leurs passes, dans leur timing, dans leurs courses. Je ne citerai pas le nom du joueur, mais son surnom était "poulet sans tête". Parce qu'il avait tendance à s'éparpiller. Et j'ai demandé à mon traducteur de trouver une formule en français pour dire "go straight into the line". Je lui avais donc dit "cours bien droit pour viser la ligne de défense". J'en étais assez fier, mais il m'a alors demandé : "oui, mais pourquoi ?" Je n'ai pas su répondre, car j'avais épuisé toutes mes ressources linguistiques (rires).

Avez-vous une anecdote marquante de votre aventure en Auvergne ?

Un supporter m'a dit que son grand-père, éternel supporter de Clermont, était décédé sans n'avoir jamais connu le Brennus. Ils avaient donc placé un téléphone dans son cercueil lors de son enterrement pour, le jour où on gagnerait, passer un appel. Et ce jour-là, il pouvait enfin l'appeler. Voilà à quel point ces supporters sont dévoués. Je n'oublierai jamais ce moment.

Après votre passage à Clermont, vous avez rejoint le Leinster. Comment s'est déroulé votre changement de club ?

Cela s'est produit après que j'ai contacté Isa Nacewa pour le faire venir à Clermont, en 2008. Je l'avais entraîné chez les Blues, en Super Rugby et je lui avais dit : « écoute, tu vas adorer jouer pour Clermont ». Mais il a finalement signé pour le Leinster. Deux semaines plus tard, le président du Leinster m'a appelé et m'a demandé si je serais intéressé par le poste d'entraîneur principal de l'équipe. Je leur ai rendu visite. J'ai parlé à trois joueurs qui étaient très intéressés. Leo Cullen, Jonathan Sexton et Brian O'Driscoll étaient très enthousiastes car ils appréciaient le jeu de Clermont. Ils voulaient jouer de la même manière. Tout s'est finalement concrétisé début janvier 2010.

Hasard ou non, votre dernier match européen avec l'ASM fut justement ce quart de finale épique perdu sur la pelouse du Leinster...

(il coupe) Frustrant. J’ai l’impression qu’on a tout fait sauf gagner. Julien Malzieu a marqué trois essais, il était sensationnel. L'équipe a eu tellement d'occasions de gagner. Mais nous ne les avons pas concrétisées. Mais cela nous a aidés, parce qu'après, on n'a pas joué la demi-finale ni la finale. Et il fallait absolument gagner le bouclier de Brennus. Comme je l'ai dit, cela nous a aussi permis de récupérer des joueurs. Et à cette époque, tout le club n'avait que ce bouclier en tête, on ne pouvait pas participer à dix finales et toutes les perdre.

Avec le Leinster, Joe Schmidt a remporté deux coupes d'Europe, en 2011 et 2012.
Avec le Leinster, Joe Schmidt a remporté deux coupes d'Europe, en 2011 et 2012. Sportsfile / Icon Sport

Alors, quand vous êtes arrivé au Leinster, entraîneur principal d'un grand club européen, étiez-vous un peu nerveux ?

Oh oui, très nerveux, vraiment très nerveux. Je sais que j'ai dû m'adapter en arrivant au Leinster, car il me fallait insuffler l'esprit d'équipe, une mission qui relevait de Vern à l'ASM. Mais j'ai été parfaitement assisté par Jono Gibbes et Guy Easterby, qui débutaient tout juste dans leurs postes, et ils étaient tellement doués.

Quelles étaient les principales différences entre le système de Clermont et celui du Leinster ?

Au niveau du système, je pense que Clermont avait la capacité d'écarter plus rapidement le jeu. Brock James pouvait décocher des passes d'une puissance et d'une précision exceptionnelles. Donc c'était un aspect sur lequel nous avons beaucoup travaillé pour essayer d'atteindre le même niveau de performance que Clermont. Devant, je voulais qu'on s'inspire de joueurs comme Thibault Privat, Jamie Cudmore, Julien Bonnaire... Des joueurs durs au mal, mais très doués techniquement. De ce point de vue, Jamie Heaslip et Sean O'Brien sont montés en régime, dans leur style, avec cette même similarité.

Y a-t-il quelque chose que vous avez mis en place avec l'ASM et que vous avez pu appliquer au Leinster ?

Honnêtement, rien de précis. Le Leinster était une équipe différente et évoluait dans un autre championnat, avec une autre culture que celle de Clermont. Donc, rien n'était exactement pareil.

Si vous pouviez composer une équipe avec trois joueurs de Clermont (2007-2010) et trois joueurs du Leinster que vous avez entraînés, qui choisiriez-vous ?

Si je répondais sincèrement, je ne prendrais que des arrières, donc les avants me tueraient pour ma réponse (rires). C'est tellement difficile, si je compare chaque poste, c'est quasiment jeu égal partout !

Et selon vous, à cette époque, quel joueur de Clermont aurait réussi au Leinster et inversement ?

Julien Bonnaire, de par son talent en touche et son intelligence. Aurélien Rougerie, il avait une telle influence sur un jeu. Avec sa taille, sa vitesse, son expérience et son talent, et je pense que certains ont sous-estimé son talent de passeur. Et dans l'autre sens, un joueur comme Isa Nacewa aurait été parfait pour l'ASM. Il était tellement polyvalent qu'il aurait pu jouer n'importe où dans cette ligne d'attaque clermontoise.

Joe, le Leinster et Clermont se retrouvent donc au Michelin, ce samedi, quelle image retenez-vous de ces deux clubs ?

La communion entre les deux groupes de supporters. Je me souviens les avoir vus marcher ensemble dans la rue avant un match, ils ont partagé leurs casquettes, et leurs écharpes après le match. L'ambiance était incroyablement positive et sportive. C'était un très bon souvenir et cela montre à quel point les deux clubs éprouvent du respect l'un pour l'autre.