Coq, lion, dragon… Comment les animaux se sont-ils imposés comme emblèmes ? "Quand on choisit un aigle, il faut accepter de partager"

Coq, lion, dragon… Comment les animaux se sont-ils imposés comme emblèmes ? "Quand on choisit un aigle, il faut accepter de partager"

Peu de choses rapprochent le lion de la licorne. On les imagine mal côtoyer les mêmes plaines, encore moins croiser le fer. Tous deux se sont pourtant fréquentés et affrontés à d'innombrables reprises au cours des siècles. Le premier sur les bannières anglaises, la seconde sur les armoiries écossaises. Emblèmes sacrés autant qu'ennemis jurés, ils incarnent aujourd'hui encore la force et la puissance de leurs camps respectifs.

À ce petit jeu, l'aigle fait historiquement figure de favori, suivi de près par le léopard et le dragon, et de nettement plus loin par le coq et le cochon, dont notre fier sanglier ardennais. Sans que personne n'ait jamais songé à se parer du lapin, pourtant symbole de douceur et de fertilité.

Tout au long de la semaine, La Libre plonge dans l'histoire on ne peut plus sérieuse des animaux devenus emblèmes nationaux. Introduction avec Michel Pastoureau, professeur émérite de La Sorbonne (Paris) et historien des emblèmes, couleurs et symboles.

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Quand et comment ce bestiaire s'est-il mis en place ?

Le choix des animaux pour s'emblématiser remonte très haut. Cela a d'abord été complètement débridé et dénué de la moindre règle. Renvoyant tantôt à un personnage, tantôt à une dynastie, tantôt à un peuple, de manière assez anarchique. Puis les choses se sont canalisées avec l'héraldique (l'étude des armoiries, NdlR) à partir du XIIe siècle. À l'époque, environ un tiers des armoiries avaient un animal pour figure héraldique. Ce qui a fini par imposer un certain nombre de règles à la fois graphiques, chromatiques et emblématiques.

Comment se faisait le choix de l'animal ?

Les situations divergent, mais dans plusieurs cas historiques – notamment pour le coq français (lire ci-contre) – l'emblème était initialement imposé de l'extérieur, avant que la situation ne s'inverse et que l'animal subi ne devienne assumé et revendiqué. À force d'être assimilés par les étrangers à des coqs, les rois de France ont fini par se réapproprier l'animal et à retourner sa signification à leur avantage.

Le corbeau comme vous ne l'avez jamais vu

Il s'agit d'une exception face à des animaux incarnant généralement la force et la puissance…

Absolument, et cela s'explique notamment par le fait qu'un emblème ne fonctionne jamais seul. Il prend toute sa signification par rapport à d'autres emblèmes. Pendant des siècles, cela a donné lieu à de véritables guerres de propagande avec armoiries, bannières et drapeaux qui reflétaient la violence de l'époque. Alors évidemment, quand on choisissait un aigle ou un lion, il fallait partager son emblème avec d'autres. Le Lion, par exemple, est à peu près partout – en Espagne, à Venise, dans les Provinces Unies, … – et l'aigle s'est toujours affiché dans les empires.

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Que reste-t-il de tout cela aujourd'hui ?

À titre personnel, je regrette un peu l'intérêt très relatif accordé à l'histoire des emblèmes et de la symbolique politique. Mais quelque part, c'est une bonne nouvelle, car historiquement parlant, les premiers à y accorder de l'importance étaient les régimes totalitaires comme l'Allemagne nazie ou la Russie soviétique. Il y avait, et il y a peut-être encore dans les démocraties occidentales, une certaine méfiance envers les emblèmes, qui pourraient incarner trop de force ou de pouvoir. Non sans raison, il faut être prudent. Mais je suis parfois atterré quand je vois ce qui circule comme fausses croyances en la matière, notamment sur les réseaux sociaux où un mésusage de l'héraldique sert parfois à susciter ou galvaniser des formes de nationalisme. L'autre déviance, c'est évidemment le volet commercial et financier, lorsqu'un emblème devient un produit. Face à cela, l'histoire et la connaissance permettent de remettre du cadre.

Michel Pastoureau
Michel Pastoureau ©D.R.

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