Damien Jalet : "Je suis entré dans la danse comme on entre dans les ordres"
On a de la chance, en ce dimanche après-midi, de pouvoir le rencontrer chez lui, là où il recharge ses batteries, mais passe finalement peu de temps. La veille, il était en Autriche. Le lendemain, il sera dans un avion pour le Japon. Le pays qui a compris son travail avant tout le monde. Allez savoir pourquoi, le talentueux chorégraphe y est plus connu là-bas qu'ici. Nul n'est prophète en son pays, comme le dit la maxime.
Encore que, depuis qu'il a chorégraphié le clip Storm, interprété par le rappeur suédois Yung Lean au Collège Cardinal Mercier de Braine-l'Alleud, il est apparu sur les radars médiatiques, au-delà des cercles d'initiés et des amateurs de danse contemporaine fréquentant Charleroi Danse. Damien Jalet, tout juste 50 ans, est pourtant une célébrité dans le monde de la scène et du spectacle, avec ses créations transdisciplinaires et ses collaborations artistiques par-delà (toutes) les frontières. Il est aujourd'hui double nominé aux MTV Music Video Awards (verdict le 27 septembre).
"Je vis cinq vies en une et cela ne fait qu'empirer !", sourit-il. Depuis Sidi Larbi Cherkaoui, on l'a retrouvé aux côtés de l'artiste plasticien Kohei Nawa, de Thom Yorke (Radiohead), Thomas Bangalter (ex-Daft Punk), Jacques Audiard (pour le film Emilia Pérez), Xavier Dolan ou encore, évidemment, Madonna.
À peine évoque-t-il le véritable "coup de foudre" qu'il a ressenti à onze ans, en découvrant un concert de la star à la télévision, qu'un cadre – l'affiche du film Suspiria sur lequel il a travaillé – tombe de l'étagère où il était posé. "Madonna, es-tu là ?". On s'amuse du clin d'œil : c'est ce long métrage qui, précisément, donna envie à la chanteuse de collaborer avec lui, jusqu'à devenir une amie.
Mais s'il y eut un moment charnière dans sa vie et sa carrière, il remonte plutôt aux attentats de Paris, dont il fut un témoin à jamais meurtri. À leur évocation, les larmes montent, l'émotion le/nous cueille. Ils ont bouleversé sa vie, son art, sa carrière. Comme s'il s'était démultiplié depuis pour insuffler de meilleures vibrations au monde.
Dans quelle famille avez-vous grandi ?
J'ai grandi à Saint-Josse, près de la station de métro Maelbeek. Ma mère, qui était parisienne, travaillait à l'ambassade de France lorsque j'étais enfant. Mon père, originaire de Dinant, travaillait dans la fonction publique belge. J'ai grandi au milieu de deux frères.
Une enfance heureuse ?
Une enfance relativement heureuse, ponctuée de hauts et de bas. Je pouvais me montrer extrêmement discret à l'école et être d'un tempérament explosif à la maison. Dans une école très multiculturelle, j'ai été rapidement confronté à la différence, aux Éburons d'abord, puis à Adolphe Max pendant sept ans, avant de rejoindre Notre-Dame de la Paix, une école catholique. Je suis moi-même issu d'une famille assez catholique.
Vous y sentiez-vous enfermé ?
J'ai toujours entretenu un rapport très ambivalent avec l'institution et la maison. Je n'ai jamais aimé évoluer dans un environnement fermé, pétri de règles, notamment morales. J'avais le sentiment d'être un peu à l'écart. J'étais discret mais cela bouillonnait à l'intérieur. J'ai été accro au théâtre dès l'âge de trois ou quatre ans. J'aimais les transformations, le fait de pouvoir devenir autre que soi-même. À quatre ans, je traversais des crises existentielles, je m'interrogeais sans cesse sur le fait d'être.
guillementJ'ai été accro au théâtre dès l'âge de trois ou quatre ans. J'aimais les transformations, le fait de pouvoir devenir autre que soi-même.
Il m'a fallu du temps pour comprendre qui j'étais réellement et l'identité à laquelle on m'assimilait. Ce sont encore des questions qui interrogent mon travail aujourd'hui. La danse m'a permis d'aller plus loin dans l'idée de diluer l'identité. Les personnes qui ont tendance à se définir trop rapidement m'ennuient assez vite. Je préfère l'idée du mystère, du trouble.
Quel élève étiez-vous ?
Plutôt bon élève, sans être non plus brillant. J'ai doublé une année à Adolphe Max après avoir contracté une mononucléose. J'avais douze ans et je vivais une profonde crise dans un univers que je percevais comme assez hostile, avec ses règles, sa compétition et ses valeurs, auxquelles je ne souhaitais pas adhérer.
À cette époque, vous avez découvert à la télévision le concert de Madonna, Who's that Girl ?, qui bouleversa votre vie…
Un vrai coup de foudre ! Il y avait chez elle une énergie qui transgressait tous les codes, presque trop intense pour un si petit corps, quelque chose d'explosif, de viscéral, de flamboyant. Elle est née le 16 août et moi le 17, nous avons déjà fêté notre anniversaire ensemble. J'ai souvent le sentiment que nous sommes des énergies définies avant notre naissance et qu'elles nous conduisent à nous connecter très fortement à certaines personnes.
guillementJe ne suis pas du genre à accepter tout ce que Madonna me demande.
Comment votre idole est-elle devenue votre amie…
Tout a commencé grâce au film Suspiria, qu'elle avait vu lors d'une projection privée en 2018. Son assistante m'a alors appelé pour me dire qu'elle souhaitait me parler. Je n'arrivais pas trop à comprendre ce qui se passait. Lorsque j'ai commencé à développer mon travail de chorégraphe, certaines collaborations avec Sidi Larbi Cherkaoui bénéficiaient d'une visibilité relativement large, mais les projets que je menais parallèlement demeuraient assez confidentiels et n'étaient pas nécessairement compris de tous.

Quand Luca Guadagnino m'a demandé de faire ce film et m'a laissé carte blanche, cela a été vu dans le monde entier, par beaucoup de monde. Cela a suscité l'intérêt de certaines personnes, et Madonna a été l'une des premières à s'y intéresser.
Elle vous a demandé de devenir chorégraphe sur deux de ses tournées, Madame X et The Celebration Tour, ou, dernièrement, sur le clip de Confessions II – The Film. Comment se passe votre collaboration ?
Ma relation avec Madonna consiste, d'une certaine manière, à rendre hommage à ce qu'elle a accompli tout en essayant de l'amener vers d'autres territoires. Je ne suis pas du genre à accepter tout ce qu'elle me demande. Elle apprécie la manière dont je l'amène vers des états de corps, dans une dimension plus cinématographique et sculpturale, mais aussi viscérale. Il ne s'agit pas simplement d'exécuter des pas.
Madonna est-elle sur le point de sortir un duo inédit avec une star internationale ?Dans un tout autre genre, le musicien Thom Yorke, qui avait composé la musique de Suspiria, vous avait aussi demandé de travailler avec lui, sur le court-métrage Anima…
Oui, et il était fascinant de collaborer simultanément avec deux légendes aussi dissemblables : d'un côté, un homme totalement en connexion avec sa vulnérabilité ; de l'autre, l'incarnation même de la puissance féminine. Lui composait un album autour des rêves ; elle chantait "wake up, wake up !". Et moi, je me situe quelque part entre ces deux univers. Ce qui me fascine dans mon parcours, c'est de collaborer aujourd'hui avec un nombre incalculable de personnes qui ont été, à un moment donné, de véritables modèles pour moi — des personnalités qui ont contribué à me construire et qui ont joué un rôle essentiel durant mon adolescence.
Madonna sait-elle l'importance qu'elle a eue dans votre jeunesse ?
Oui. Mais je suis loin d'être le seul gay pour qui elle a joué un rôle essentiel. Elle parlait en notre nom, célébrait notre culture et faisait partie de la famille. Je découvrais mon homosexualité dans une école catholique, au sein d'un environnement extrêmement hostile pendant les années sida, et elle montrait dans un film deux hommes s'embrasser. Heureusement qu'elle était là ! À quinze ans, j'ai refait la chorégraphie d'Erotica à la fête paroissiale. C'était la meilleure manière pour moi de faire un vrai pied de nez à quelque chose d'oppressant.
guillementJe découvrais mon homosexualité dans une école catholique, au sein d'un environnement extrêmement hostile pendant les années sida, et elle montrait dans un film deux hommes s'embrasser. Heureusement qu'elle était là !
Vous n'étiez plus dans la peau de l'enfant discret alors !
Après une année extrêmement difficile à Adolphe Max, marquée par des résultats scolaires pitoyables, sans aucun ami à part une fille rousse, j'ai changé d'école et ma vie a pris une nouvelle direction. Je suis devenu un très bon élève, j'ai retiré mes lunettes et commencé à nouer des contacts avec des metteurs en scène extérieurs à l'école. Au théâtre, je réalisais des choses assez libres, qui interrogeaient les notions de masculin et de féminin. Le spectacle que j'avais présenté à la fête paroissiale avec des élèves de mon école n'a malheureusement pas produit l'effet escompté. Je voulais qu'il horripile tout le monde, mais il a en fait été plutôt bien accueilli ! On m'a conseillé de le montrer à Christine Leboutte, qui dirigeait alors le festival Babel, et elle m'a permis de travailler avec elle. Adolescent, j'écrivais aussi beaucoup. J'ai gagné plusieurs concours, sous l'égide d'Amélie Nothomb qui adorait le côté fantastique de mes nouvelles.
"On me répétait qu'il était trop tard pour devenir danseur, mais j'étais convaincu de mon choix"
Vous avez commencé par la mise en scène à l'Insas (Institut supérieur des arts), à Bruxelles. Pourquoi le théâtre ?
Lorsque j'avais dix-huit ans, mon premier petit copain étudiait encore à l'Insas. Parallèlement à mes études secondaires, je fréquentais déjà des personnes plus âgées et plus mûres, qui possédaient une énorme culture théâtrale. Je souhaitais d'abord devenir acteur, mais j'ai finalement opté pour la mise en scène, qui me semblait beaucoup plus riche avec ses dimensions dramaturgique, scénographique, etc. J'y ai étudié pendant deux ans et demi. J'obtenais plutôt de bonnes notes dans les exercices pratiques de mise en scène. J'avais le talent de créer des mondes.
Et c'est là que vous découvrez le pouvoir de la danse contemporaine…
J'ai découvert la danse contemporaine belge à travers des films, comme Achterland, ou ceux de Michèle Anne De Mey ou Wim Vandekeybus. Comme s'il avait fallu passer par le cinéma pour que j'aie un vrai déclic. Parallèlement, je prenais des cours de technique Graham. Et je dansais aussi beaucoup en club, pendant sept ou huit heures d'affilée, avec une énergie de diable ! Venant d'un environnement relativement rigide, je découvrais dans la scène gay et nocturne des années 1990 un univers radicalement différent. Le danseur Carlos De Haro m'a repéré et proposé de participer à son spectacle à Gand. C'est lui qui m'a dit que je pouvais réellement devenir danseur.
guillementJe dansais beaucoup en club, pendant sept ou huit heures d'affilée, avec une énergie de diable !
Comment la transition de la mise en scène à la danse s'est-elle faite ?
Carlos, qui m'a donné des cours personnalisés, m'a dit que j'avais beaucoup de potentiel. Je le découvrais moi-même, mais je pensais qu'il était déjà trop tard. Un cliché tenace veut que, pour devenir danseur, il faut commencer la danse classique à six ans. Ce n'est absolument pas le cas. En même temps, à l'Insas, je me rendais compte que j'éprouvais de moins en moins le besoin de recourir aux mots. Je n'avais plus qu'une envie : danser.
Vous avez passé l'audition pour intégrer P.A.R.T.S., l'école fondée par Anne Teresa De Keersmaeker, mais vous n'avez pas été retenu…
C'est l'un des moments où j'ai ressenti le plus de stress de toute ma vie, tant je voulais être admis. Mon envie de devenir danseur était irrépressible. Je suis alors entré dans la danse comme on entre dans les ordres. Il fallait que je rattrape le temps. Je me suis inscrit au Performance Education Programme, à Louvain, avec le danseur américain David Hernandez. J'ai également suivi un cursus consacré à Pier Paolo Pasolini. En même temps, je prenais des cours avec l'ethnomusicologue Giovanna Marini, qui l'avait personnellement connu et qui m'a appris les chants de tradition orale. Cela a forgé une identité pluridisciplinaire qui a notamment séduit Wim Vandekeybus. Il a organisé une audition pour un projet consacré, justement, à Pasolini. Nous étions environ sept cents à nous présenter, et j'ai été retenu parmi les quinze sélectionnés. Ce qui a surpris, car je savais à peine danser. Mais je connaissais très bien la matière abordée.
Ensuite, vous êtes parti à New York…
Oui. Je voulais apprendre tout ce que je ne savais pas faire, notamment le ballet et la release technique auprès de Trisha Brown. L'argent que j'avais mis de côté avec le projet de Pasolini m'a permis de m'installer, payer un loyer et des cours pendant six mois.
Qui est Damien Jalet, le chorégraphe du clip "Storm" tourné au Collège Cardinal Mercier ?Fini le théâtre, donc ?
Oui. Je voulais être danseur, danseur, danseur, danseur — et même un danseur technique. Je m'entraînais huit ou neuf heures par jour. On me répétait : "Tu as vingt et un ans, il est trop tard pour devenir danseur, ne fais pas ça". Mais j'étais convaincu de mon choix et, heureusement, je n'ai écouté aucune de ces voix ! J'éprouvais le besoin de me redéfinir entièrement et j'étais déterminé à y parvenir. Je n'avais qu'une volonté : créer des spectacles et danser, beaucoup.
Puis arrive une rencontre essentielle pour vous, avec Sidi Larbi Cherkaoui (aujourd'hui directeur du Grand Théâtre de Genève), au sein des Ballets C de la B…
J'ai rejoint la distribution du spectacle Rien de rien. C'est ainsi que notre relation a commencé. Nous avons été ensemble pendant près de sept ans. Nous étions censés jouer cette pièce dix fois ; nous l'avons finalement présentée à cent soixante reprises ! Ce spectacle a propulsé Larbi sur la scène internationale : tout le monde se l'arrachait. J'ai vu mon partenaire devenir tout d'un coup une star. J'ai appris tout ce que le succès pouvait entraîner : le meilleur, mais aussi le moins bien…

Ensuite, nous avons créé D'Avant à la Schaubühne. Nous étions quatre sur scène, à danser et à chanter des chants de tradition orale médiévale du XIIe siècle. Ce spectacle, totalement iconoclaste et d'une grande intensité, a rencontré un immense succès. Nous l'avons joué pendant treize ans, partout dans le monde. J'ai été remarqué à ce moment-là.
"J'essaie de remettre l'humain dans ce qui le dépasse"
Vous avez développé une relation particulière avec le Japon. Comment a-t-elle commencé ?
J'avais été invité à jouer D'Avant en 2004. J'y suis régulièrement retourné. J'y étais lors de la catastrophe de Fukushima en 2011. Le fait d'avoir vu ce pays dans un état incroyablement vulnérable m'en a rapproché. Depuis, j'ai entamé ma collaboration avec l'artiste plasticien Kohei Nawa, qui est devenu un partenaire très privilégié. Je l'avais découvert en 2013 et trouvé fascinant. Travailler avec lui était une évidence. Dans mes chorégraphies, nous utilisons ses matières : de la farine de pomme de terre, du slime, de l'eau, de la glace, de la colle, de la gélatine, des paillettes, plusieurs types de fumée… Nous avons développé une relation très forte, alors qu'au départ, elle était complètement improbable. Il ne parle pas anglais. Nous avons le même âge, mais nous venons de cultures radicalement opposées. Il n'utilise pas le corps vivant, mais les matières. Il a une famille et des enfants. Mais, dans le travail, quelque chose nous connecte. Il est devenu comme un frère artistique. Ensemble, nous nous transcendons.

Comment le danseur que vous étiez est-il devenu chorégraphe ?
Cela s'est fait assez rapidement. Aux Ballets C de la B, Alain Platel ou Larbi demandaient : "Qu'as-tu envie de montrer sur scène ? Qui as-tu envie d'incarner ?" Il ne s'agissait pas simplement de danser la vision et les mouvements de quelqu'un d'autre. Chacun arrivait avec son monde. C'était une grande qualité des Ballets C de la B. D'Avant n'était pas une pièce de Larbi mais une œuvre dont nous étions tous les quatre chorégraphes. Cela m'a tout de suite installé en tant que chorégraphe dans de grands lieux, comme le Théâtre de la Ville à Paris ou la Schaubühne à Berlin.
Peut-on dire à présent, en regardant une chorégraphie : "Ça, c'est du Jalet" ? Quelle est votre essence ?
C'est une exploration de notre nature humaine, mais dans une perspective qui n'est pas anthropocentrique. J'essaie de remettre l'humain dans ce qui le dépasse, dans un système complexe, avec ses formes plus archaïques, rituelles, mythologiques, inconscientes. Je travaille aussi sur nos instincts, nos intuitions, nos impulsions parfois insondables : la vie, en fait. J'aime questionner le corps d'un point de vue plus large. Raison pour laquelle je travaille beaucoup avec la nature et les éléments. Ou sur le corps comme une espèce de fantôme : ce qui m'intéresse, c'est la dimension fondamentalement spirituelle qui l'habite. J'aime aussi cette idée de réinvention, de confrontation, de transgression des frontières – pas forcément d'une manière provocante – entre les cultures, entre les médiums, entre ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Cela s'exprime de manière très différente d'un spectacle à un autre, d'une collaboration à une autre.
guillementCe qui m'intéresse, c'est la dimension fondamentalement spirituelle qui l'habite.
Vos spectacles ont-ils un même fondement ?
Il y a un point commun à tout ce que je fais : c'est viscéral, même si c'est calme, lent, ralenti, méditatif. Pour moi, le cerveau n'est pas seulement dans la tête, mais partout dans le corps. Le corps est une racine ambulante, notre connexion au vivant, la condition de notre existence. Nous ne sommes pas juste de la matière. Ce qui m'intéresse dans mon travail, c'est d'être à la fois très connecté à mes intuitions inconscientes et de voir ce que cela me fait ressentir. Comment, ensuite, interpréter mon ressenti par rapport à l'expérience fondamentale de vivre. Cela peut paraître abstrait, mais j'ai toujours peur de ce qui est trop clair ou de ce que je peux trop vite définir. Au final, ce qui m'intéresse, c'est de dialoguer constamment, d'ouvrir des ponts entre des mondes et d'en créer un.
Avec "Takemehome" et "Planet [wanderer]", l'ouverture au grand angle de la Biennale de Charleroi danseComment recrutez-vous vos danseurs ?
Je travaille principalement avec des danseurs japonais et mon partenaire Aimilios Arapoglou. J'aime les danseurs aventureux qui ont la volonté de vivre des expériences sortant du commun. J'ai une grande exigence technique. J'ai la chance de rencontrer beaucoup de danseurs qui – sans me vanter – souhaitent collaborer avec moi. Je crois que ce qui leur plaît, c'est de sortir du contexte habituel et de pousser le plus loin possible. Dans la pièce Vessel, par exemple, ils dansent pendant une heure sans jamais montrer leur visage.

Un corps doit-il être beau ou parfait pour bien danser avec vous ?
Non, pas du tout. Mais j'ai besoin de danseurs qui aient une très forte connaissance de leur corps, qui maîtrisent parfaitement la technique. Cela suppose souvent une longue pratique qui sculpte le corps. Il m'arrive aussi de travailler avec des gens qui ont des corps "normaux", des acteurs et parfois des ados. Ma notion de la perfection ne correspond pas forcément à la définition littérale de l'esthétique. Ce qui m'intéresse, ce sont les états de corps, la capacité à se transformer, à se transcender. Cela ne doit pas être juste beau. Cela peut être dérangeant aussi. Le côté éthéré m'ennuie. Pour mon premier film, en 2005, nous avons emmené les danseurs dans une décharge d'ordures, par exemple. Et, dans Suspiria, la danse tue. Elle est le véhicule de la sorcellerie, elle est connectée à des scènes d'une violence inouïe. Elle est l'expression de la vitalité la plus forte mais elle a un rapport extrêmement fort à la mort.
guillementJ'aime les danseurs aventureux qui ont la volonté de vivre des expériences sortant du commun.
La danse est-elle macabre ?
En effet, mes spectacles ont quelque chose de hanté. Mais il faut parfois s'extraire de nos cultures occidentales et regarder ailleurs. En Indonésie par exemple, le corps est utilisé comme véhicule pour le sacré, comme outil de transe, comme manière de connexion divine. Nous n'avons malheureusement pas cette élévation. Quand, petit, j'allais à l'église, j'entendais que le corps était le réceptacle du péché et de la déchéance. Moi, j'aime beaucoup montrer des fantômes sur scène. L'énergie de notre corps continue à danser. Kazuo Ono, danseur et chorégraphe japonais légendaire, dit : "Même quand je n'aurai plus d'os et de chair, je continuerai à danser comme un fantôme".
"J'ai utilisé le choc des attentats comme une énergie pour sortir de l'état dans lequel j'étais plongé"
Vous avez été témoin direct des attentats de Paris. Pouvez-vous nous raconter ?
Je marchais rue de Charonne. Les tueurs sont passés devant moi, j'ai croisé le regard de l'un d'eux. Ils étaient tellement calmes… Puis ils ont tiré sur les gens attablés à la terrasse du café. J'ai eu l'instinct d'un lapin dans les phares d'une voiture, j'ai détalé. Mais j'ai aussi été percuté par cette séquence, l'image reste dans ma mémoire. Quand je suis retourné le lendemain sur place, j'ai vu des impacts de balles sur la vitrine devant laquelle je me trouvais. J'étais à Paris, dans la ville de ma mère, avec des terroristes qui venaient de la ville où j'ai grandi, Bruxelles. Puis, il y a eu les attentats à Bruxelles. C'est mon frère, pompier, qui a évacué la station de métro Maelbeek. Cela nous a d'une certaine manière rapprochés…
De quelle manière cette terreur a-t-elle joué sur votre créativité et votre vie ?
Il y a un vrai avant et un vrai après. À partir de 2016, tout s'est accéléré, je suis passé à une vitesse supérieure dans ma carrière. J'ai d'abord été sous le choc. Les premières semaines, j'ai même pensé à tout arrêter. Mais après, j'ai au contraire utilisé ce choc comme une énergie pour sortir de l'état dans lequel j'étais plongé.
En réalisant la pièce Thr (o) ugh, j'ai vraiment compris à quel point j'avais eu une chance folle de faire ce que je fais. J'ai beaucoup pleuré. Mon inconscient m'a guidé dans la création, j'ai simplement essayé de retranscrire des sensations que j'avais et, deux semaines avant la première, j'ai compris ce que le spectacle signifiait : je montrais en fait des fantômes bloqués dans un tunnel jusqu'à ce qu'un autre fantôme vienne les sortir de là. Dans mon esprit, les âmes étaient bloquées et une présence les a fait passer…

Pendant cette période, j'ai écouté en boucle la chanson de Nina Simone Who Knows Where the Time Goes, qui clôt le spectacle. Elle me donnait un sentiment de réconfort, avec l'amour de mes proches.
Comment vivez-vous avec ce traumatisme aujourd'hui ?
Ce qui est fascinant, c'est l'expérience spirituelle que j'ai vécue et que je relie aux attentats. J'ai toujours senti que j'avais été protégé à ce moment-là. J'ai accompagné des moines yamabushi au Japon. Nous montons en costume funéraire blanc, comme si nous étions morts, dans la montagne. Nous emportons une boîte, fertilisée avec de l'eau, et, au fur et à mesure de l'ascension, un nouveau soi est en train de naître. Au sommet de la montagne, les moines ouvrent la boîte et courent en criant, comme un nouveau-né. Marina Abramović, l'artiste performeuse, me dit toujours qu'un moine m'avait protégé. Chacun est libre de croire ce qu'il veut.
guillementJ'ai toujours senti que j'avais été protégé à ce moment-là.
Comment vous ressourcez-vous ?
Ici, dans mon appartement, à Bruxelles. Et sur une île des Cyclades, dont le sol est couvert de quartz, où je vais depuis 14 ans avec mon partenaire. Je suis aussi obsédé par les bains chauds, comme en Islande. J'ai toujours adoré les îles et été attiré par les phénomènes naturels indomptables comme les volcans. Et, bien sûr, je me ressource aussi au Japon. Sinon, de manière plus simple, j'écoute de la musique et je suis un grand cinéphile, une manière d'être dans un autre monde.
En qui, en quoi croyez-vous ?
La connexion des Japonais au sacré fait beaucoup plus de sens pour moi que croire en un dieu. Il y a beaucoup trop de coïncidences dans ma vie pour penser que tout n'existe que dans une réalité physique. J'ai aussi une forte conscience que, si je pense à quelqu'un, cette personne pourra se manifester rapidement. J'ai déjà eu des expériences incroyables de synchronicité ou de simultanéité dans la pensée. Je trouve aussi fascinant que, depuis que la Terre s'est formée, la même eau est constamment recyclée. Vu que nous sommes composés de 60 – 65 % d'eau, je me dis que quelque chose de notre âme doit être filtré. Je suis convaincu qu'il y a une essence qui nous survit.
guillementIl y a beaucoup trop de coïncidences dans ma vie pour penser que tout n'existe que dans une réalité physique.
Qu'y a-t-il après la mort ?
Je me suis déjà tapé la tête contre les murs sur cette question ! Je sais juste que quelque chose subsiste, que la personne qui part continue à vivre entre tous les gens qui l'ont connue. J'ai eu une expérience très forte, hallucinogène, au Mexique. J'ai fumé une substance psychédélique puissante présente dans les sécrétions glandulaires du crapaud du désert de Sonora. Je me suis littéralement désincarné pendant quinze minutes. C'est un orgasme puissant. Vous perdez le langage, votre identité. Il y a un sentiment de faire partie de quelque chose d'intense. C'est comme si votre poitrine s'ouvrait. Je me dis que cela ressemble à la mort. Après, vous réintégrez votre corps, le langage revient. Ce trip donne une espèce de confiance dans le fait que, lors de la mort, il y a une sorte de prise en charge.
Qu'est-ce qui vous a construit ?
Mes expériences, l'art, les gens que j'ai aimés, les découvertes, les moments de dépassement, de frustration. On se construit, mais rien n'est immuable, ni permanent. Je ne sais pas, dans dix ans, qui je serai. Je pense que nous sommes dans une réalité où le temps est cyclique, que nous avons aussi une connexion à un autre temps. Il est d'autant plus impératif que, collectivement, nous prenions cette perspective cosmique pour essayer de comprendre les enjeux que l'humanité doit traverser. Cela va bien au-delà de toutes les questions d'identité, de nationalité, de langue, de petits conflits ridicules qui, en fait, nous conduisent droit dans le mur. C'est une des responsabilités que je sens parfois en tant qu'artiste : amener les gens à avoir cette perspective-là.
Êtes-vous un homme heureux ?
Depuis une dizaine d'années, je me sens vraiment aligné avec ce que je fais, je suis entouré des personnes que j'aime. J'ai le sentiment d'avoir une chance incroyable de pouvoir vivre de ma passion, de pouvoir me confronter au monde de cette manière. Je souhaite cela à tout le monde. Je viens d'avoir 50 ans et j'adore mon métier, je reçois de partout des propositions de collaboration – ce qui ne vient jamais en claquant des doigts. Cela dit, si je suis heureux pour moi, je nourris aussi une grande inquiétude pour le monde et pour la nature qui est en train de nous lâcher…
Angélique Kidjo : "Quand on sait d'où l'on vient, on peut aller n'importe où"Du côté de chez Proust
Quelle est votre vertu préférée ? Le courage.
La qualité que vous préférez chez un homme ? J'aime qu'un homme puisse montrer sa part vulnérable.
Chez une femme ? L'humour.
Quel est votre principal défaut ? J'ai tendance à être extrêmement impatient et impulsif.
Votre principale qualité ? Je fais les choses avec cœur et avec persévérance.
Votre rêve de bonheur ? Rester entouré des gens que j'aime, faire ce que j'aime à l'endroit que j'aime.
Quel serait votre plus grand malheur ? Perdre ceux que j'aime le plus.
Votre auteur préféré ? Pier Paolo Pasolini.
Votre compositeur préféré ? J'en ai trois : Stravinsky, Debussy et Ravel.
Votre héros préféré dans la fiction ? Je m'identifie très fort au mythe de Sisyphe.
Que détestez-vous par-dessus tout ? Le mensonge quand il est utilisé de manière manipulatrice.
Quel est le don que vous auriez aimé avoir ? La possibilité de me diviser en plusieurs moi…
Comment aimeriez-vous mourir ? Sur une plage d'une île grecque très particulière, sous la pleine lune.
Quelle est la faute chez les autres qui vous inspire le plus d'indulgence ? La naïveté.
Avez-vous une devise ou une phrase qui vous inspire ? J'aime cette idée de continuer à s'élever pas à pas.
Cinq dates
16 août 1976 : naissance à Uccle.
2000 : rencontre avec Sidi Larbi Cherkaoui au sein du collectif des Ballets C de la B.
2014 : première collaboration avec l'artiste japonais Kohei Nawa.
2015 : attentats de Paris, dont il a été le témoin.
2018 : chorégraphies du film Suspiria de Luca Guadagnino, qui a donné envie à Madonna de travailler avec lui.
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