« De l’eau, il y en a, c’est le transport qui est compliqué » : le travail de fourmis des porteurs d’eau dans l’incendie de Pontevès

« De l’eau, il y en a, c’est le transport qui est compliqué » : le travail de fourmis des porteurs d’eau dans l’incendie de Pontevès

Au sud de Barjols, lieu-dit les Mareliers. Ce lundi ne lâche pas son téléphone, rivé à l’oreille. « Il manque de l’eau à bloc ! », lance-t-il, avant de s’éloigner, accaparé. Tracteurs et camions de chantier traversent ce coteau plombé de soleil, où la paille crisse sous les roues.

Ce champs de bonne fortune est devenu un point de ralliement. « On a créé un point d’eau artificiel, décrit le capitaine des pompiers Mario Aulino. Les hélicoptères bombardiers d’eau viennent se recharger ici. Cela permet d’avoir les rotations les plus courtes possibles. » Au plus près des reprises de flammes qui émaillent ce début de journée.

Tout ce qui peut contenir de l’eau est appelé à la rescousse, cuves, citernes, et même des remorques, remplies comme des piscines de jardin qui attendent d’être pompées. « On a enlevé les cabines pour que les hélicos puissent s’approcher au maximum, ça aide les pilotes », commente Olivier Degioanni, venu de Seillons-Source-d’Argens prêter main-forte à « un collègue qui a des vignes ici ».

À Barjols, les agriculteurs s’organisent pour alimenter en eau les hélicoptères.
À Barjols, les agriculteurs s’organisent pour alimenter en eau les hélicoptères.
ESCOFFIER FLORIAN / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP

Lui a déjà passé la nuit sur place. « On a vu sur les réseaux sociaux qu’il manquait de l’eau à Barjols. » L’incendie qui rugissait vers l’est et le sud s’est brusquement retourné dans le week-end. Branle-bas de combat. « On est monté avec 20 000 litres. »

Une nuit d’enfer, « jusqu’à 5 heures du matin, à faire des réservoirs tampons », pour les camions. « C’est intense, mais je ne peux même pas dire que c’est fatigant tellement on est dans le jus, analyse-t-il. Rester sans rien faire, cela aurait été pire, je crois. »

Ne pas piocher dans les bornes incendie

Mais où trouver toute l’eau nécessaire ? « De l’eau, il y en a, c’est le transport qui est compliqué », lâche avec un sens de la formule David Roussel, maçon de Brue-Auriac. Lui va remplir sa citerne chez lui, dans son village, « avec l’eau du canal de Provence ». Montrant un bout du champ du menton, il ajoute : « Là, ce sont mes camions. »

Dans le bruit assourdissant des motos-pompes, les infos circulent parmi les porteurs d’eau. « Si on prend l’eau à la borne incendie, ça fait baisser le niveau du château d’eau de Barjols », dont dépend l’eau potable pour le village. « Vous savez, c’est les vases communicants ! »

Alors on essaie de ne pas piocher dans ces précieuses bornes rouges, qui sont branchées sur la ressource commune. À Pontevès, on ne peut déjà plus boire l’eau du robinet depuis jeudi dernier. À force de prélever pour combattre l’incendie, la réserve est devenue turbide.

« Ce feu, il nous promène »

Au bord d’un filet de rivière, tout proche, Serge Héritier attend, motopompe au pied. Lui n’est pas agriculteur, mais retraité. « Avant, je servais de l’eau, plaisante-t-il gentiment. Je tenais un bar, le Cercle de Barjols. »

Comme tous, il vient aider. « J’ai déjà connu des feux, poursuit-il, mais comme ça, jamais ! » L’incendie qui mobilise un millier de pompiers, depuis une semaine, rejaillit encore en tous points, de façon erratique. « Ce feu, il nous promène. » Personne ne se sent à l’abri. « Quand ça a sauté la route de Brignoles, alors là, on a compris que ça risquait de faire mal. »

Un pick-up arrive, il y a une citerne à remplir. L’accès à la rivière, c’est Monique Bagnis, maraîchère historique de Barjols, qui le rend possible. Dans un vallon reculé. « Avec les citernes, ils pompent à la rivière, ils peuvent tourner dans mon champ, décrit-elle entre des rangées de tomates, basilic et salades. Le monde agricole est très solidaire, franchement. C’est à citer en exemple. »

« Là, t’es content d’être agriculteur »

C’est là qu’arrivent Camille, Louna et Thomas, sur les chapeaux de roues. Les deux femmes sont maraîchères. « Depuis deux jours, on n’est pas dans nos champs, on ne récolte pas. » Le trio manie les tuyaux, les pompes, remplit sa cuve et repart.

« Là, t’es content d’être agriculteur, d’avoir du matos, de connaître les routes et les chemins. On voit qu’il y a des compétences dans ce métier. » Mais d’abord, c’est en forêt que le trio s’est activé, « pour éteindre les petites reprises avec les copains agriculteurs ». « Les pompiers te disent bravo, continuez », lâchent-ils sans se vanter, persuadés que les soldats du feu manquent de moyens.

À Barjols, les agriculteurs s’organisent pour alimenter en eau les hélicoptères.
À Barjols, les agriculteurs s’organisent pour alimenter en eau les hélicoptères.
ESCOFFIER FLORIAN / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP

En bas du chemin, c’est Jean-François Andrieux, de Barjols, qui est en train de remplir une cuve de 1 000 litres, « récupérée chez un ami qui a failli perdre sa maison ». « On va essayer de faire son colibri », dit-il presque en s’excusant du peu. Un vrombissement fracasse le ciel. L’hélicoptère bombardier d’eau est à l’approche, sa tige s’immerge dans la piscine souple prête à déborder. En une minute, il a fini de pomper ses 800 litres.

Lundi soir, le préfet du Var a rendu un hommage appuyé au monde paysan et villageois qui se mobilise en soutien des forces de secours. Dans ces territoires ruraux, on connaît le prix de l’eau.

Les pompiers peuvent faire le plein dans un camion-citerne militaire

Faire le plein d’essence, sans parcourir des dizaines de kilomètres, fait partie des tactiques nécessaires pour durer face à un feu de forêt. Parmi les moyens militaires envoyés en renfort dans le Var, le service des essences des armées vient de s’installer à Montfort-sur-Argens, où un camion-citerne de 10 000 litres délivre du gasoil aux véhicules des sapeurs-pompiers.

Le service des essences des armées vient de s’installer à Montfort-sur-Argens.
Le service des essences des armées vient de s’installer à Montfort-sur-Argens.
ESCOFFIER FLORIAN / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP

« Nous avions besoin de nouveaux points d’appui »

« Là, je suis à 7 400 litres de réserve, détaille le caporal Daniel, du 1er Régiment de chasseur d’Afrique. Ce type de camion-citerne ne va pas sur le front, mais notre boulot est de ravitailler les chars d’assaut, par exemple. »

Dans le Var, c’est contre l’incendie que se livre la guerre. Avec le développement du feu vers le sud, « nous avions besoin de nouveaux points d’appui », relate un pompier. En plus des pompes à essence réquisitionnées.