DECRYPTAGE. Ecrans : comment l'addiction des ados se transforme en grande bataille pendant l’été
l'essentiel Alors que la majorité numérique à 15 ans pourrait s’appliquer dès la rentrée, les vacances exposent les tensions familiales autour du smartphone. Entre usages massifs, risques sanitaires et désir de rester connecté aux autres, la déconnexion ne se décrète pas.
Alors que la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, adoptée le 21 juillet, pourrait entrer en vigueur dès cette rentrée scolaire, cet été est encore à coup sûr un terrain d’affrontement entre les parents et les adolescents au sujet des écrans. Les premiers, pas toujours exemplaires, tentent de sortir la tête de leur progéniture du smartphone ; les seconds augmentent sensiblement leur usage des applications sociales, devenues un espace essentiel dans leur vie quotidienne et la construction de leur identité.
Le temps d’écran explose en vacances
Le relâchement des horaires scolaires, la disparition des devoirs et les longues journées sans programme précis ouvrent une autoroute au défilement des vidéos. Selon une étude Open-Ipsos publiée en 2024, les jeunes de 7 à 17 ans passent en moyenne quatre heures par jour devant les écrans pendant les vacances et les week-ends. Le premier smartphone arrive désormais à 11 ans et 4 mois. Quant aux 15-17 ans, ils utilisent leur téléphone environ quatre heures quotidiennement, tandis que 74 % des parents jugent déjà ce temps excessif.
Les données européennes donnent une autre mesure du phénomène. Une enquête publiée par la Commission européenne le mois dernier estime que les jeunes passent 4 h 30 en ligne les jours d’école et plus de six heures pendant le week-end ! Les vacances d’été, qui combinent temps libre, éloignement des camarades et moindre surveillance des adultes, réunissent donc toutes les conditions d’une consommation accrue. La bataille familiale, qui s’intensifie l’été, commence souvent par une demande banale — « pose ton téléphone » — avant de se transformer en négociation sur les horaires, les repas, le coucher ou l’accès au wifi.
Le smartphone n’est cependant pas un écran comme les autres. Il concentre les conversations, les vidéos, la musique, les jeux et les signes d’appartenance au groupe. Médiamétrie, dans son « Année internet 2025 », estime que les 15-24 ans passent près de cinq heures par jour sur Internet et que le mobile représente plus de 90 % de leur temps de connexion. Les réseaux sociaux et les messageries absorbent 61 % de leur navigation. Cette proportion atteint même 63 % chez les 11-14 ans. Confisquer l’appareil revient dès lors, aux yeux de nombreux adolescents, non pas à suspendre un divertissement, mais à les couper provisoirement de leur cercle social.
L’ambivalence des écrans
C’est toute l’ambivalence du numérique adolescent. Les plateformes permettent de maintenir les amitiés, d’exprimer ses goûts, de créer, de s’informer ou de trouver une communauté partageant les mêmes préoccupations. L’OMS souligne d’ailleurs qu’un usage intensif, lorsqu’il reste maîtrisé, peut être associé à un meilleur soutien des pairs. Mais elle constate également une progression de l’usage problématique des médias sociaux : celui-ci concernait 11 % des adolescents en 2022, contre 7 % quatre ans auparavant. Les filles apparaissent davantage touchées, à 13 %, contre 9 % des garçons.
Lorsque l’usage devient difficile à contrôler, les effets débordent rapidement de l’écran : coucher retardé, dette de sommeil, fatigue, irritabilité, baisse de la concentration et difficultés scolaires. L’enquête européenne de cette année indique que neuf adolescents sur dix signalent au moins un symptôme négatif lié aux écrans, comme la fatigue oculaire, les maux de tête ou les problèmes d’attention. Près d’un sur trois dit s’être senti stressé, triste ou exclu à cause des réseaux sociaux, tandis que 45 % reconnaissent s’y comparer aux autres.
Les interfaces ne sont pas neutres. Notifications, lecture automatique, recommandations personnalisées et défilement infini sont conçus pour retenir l’attention. Chez des adolescents particulièrement sensibles à la récompense sociale, au regard des autres et à la peur de manquer un événement, ces mécanismes compliquent l’autorégulation. Pour autant, transformer chaque connexion en faute morale conduit souvent à déplacer ou à dissimuler les pratiques. Des règles connues, cohérentes et partagées - pas de téléphone pendant les repas, arrêt avant le coucher, appareils hors de la chambre - sont généralement plus compréhensibles qu’une interdiction soudaine appliquée par des adultes eux-mêmes rivés à leur écran.
La loi fixe désormais une frontière collective. Mais son efficacité dépendra notamment du contrôle de l’âge par les plateformes dont une douzaine ont été conviées à l’Élysée mardi 28 juillet par un conseiller d’Emmanuel Macron, qui a fait du sujet un de ses chevaux de bataille.
Des ados conscients des risques
Les adolescents ne méconnaissent pourtant pas les risques. Trois sur quatre estiment que les réseaux peuvent nuire à leur santé mentale, selon une enquête de l’Arcom – dont la méthodologie est toutefois controversée puisque 43 % des enfants n’ont pas répondu seuls. Selon l’enquête, sept enfants sur dix considèreraient la majorité numérique comme une bonne idée et 67 % se disent prêts à respecter la loi, même si les autres envisagent déjà des contournements, notamment une fausse date de naissance.
Au-delà de la consultation de l’Arcom et de la prise de conscience chez les jeunes, la majorité numérique ne supprimera ni leur besoin de lien ni les conflits familiaux. Elle pourrait toutefois déplacer le débat : ne plus demander seulement combien de temps les adolescents passent devant un écran, mais ce qu’ils y voient, ce qu’ils y cherchent et ce que les plateformes font de leur attention.