Dhafer Youssef, Ballaké Sissoko et Piers Faccini ont laissé le public de Fiest’à Sète muet d’admiration
Troisième soirée de la 29e édition de Fiest’à Sète à afficher complet avant son ouverture, la nuit "Cordes et souffles d’orient" s’est avérée ce dimanche 2 août un double voyage hors de l’espace et du temps grâce au duo de Piers Faccini et Ballaké Sissoko et au quintette de Dhafer Youssef.
Quelle qualité de silence ! Bien sûr qu’on ne se presse pas à un concert pour écouter du silence, en dehors de celui qui se glisse entre deux notes et participe de la musique… Mais tout de même. Mais surtout ! S’agissant d’un festival comme Fiest’à Sète qui a fait des sons du monde, sa noble cause, et des éclats d’émotion, son but suprême… Sauf que là, ce dimanche 2 août on veut dire, rien, oualou, pas un bruit au Théâtre de la Mer, même les mouches nous ont semblé avoir contourné les lieux pour qu’on ne les entende pas voler (à moins qu’elles ne s’y soient posées pour regarder passer la noria des anges ?). Une qualité de silence rare pour une soirée qui ne le fut pas moins mais plus : carrément exceptionnelle.
C’est d’abord le duo formé par Ballaké Sissoko et Piers Faccini qui sans élever la voix (c’est le moins qu’on puisse dire), a imposé le silence de la plus élégante des façons : en le peuplant de poèmes musicaux. Le joueur de kora malien et le chanteur et guitariste cévenol se connaissent et se fréquentent depuis plus de vingt ans, mais ce n’est que l’an dernier qu’ils ont concrétisé leur conversation au long cours avec l’album (sublime) The calling (No format) qui va constituer l’essentiel de leur set.
La trame mandingue de leurs compositions est fournie par la pluie fine de notes adamantines que le griot tire de sa harpe-luth, en modulant en permanence l’intensité du crachin. La mélodie est l’affaire du folk singer qui, de sa voix de velours aux aigus séraphiques, chante en anglais (et un peu en italien) des mélopées dont les subtilités empruntent à différentes traditions européennes et remontent, nous semble-t-il, pour certaines, à des temps anciens. Partagé par leurs deux instruments à cordes, le rythme est tranquille, la progression sereine, l’humeur un peu (mais pas trop) mélancolique ; toutes choses qui conviennent aux longues marches, celles qui favorisent la méditation et permettent la migration. Sans moufter, de peur de rompre l’improbable merveille d’un instant de grâce qui dure, on les suit jusqu’au bord du monde, et au-delà… Oui, c’est à tomber.
Plus de deux heures d’un trip mystique
Moins solennel et ascétique, le concert de Dhafer Youssef va réussir cet exploit plus encore impossible de nous clouer le bec tout en nous laissant bouche bée. Comme le duo, l’oudiste et vocaliste tunisien explore pour l’essentiel son tout dernier enregistrement, clairement l’un de ses plus beaux à ce jour (ce qui n’est pas peu dire, concernant ce Midas des musiques du monde et du jazz confondus !) : Shiraz (ACT). À ses côtés, quatre musiciens à peine moins exceptionnels que lui : Daniel Garcia (piano), Mario Rom (trompette), Noé Berne (basse) et Tao Ehrlich (batterie).
Composé en l’honneur de son épouse, Shiraz Fardi, qui affrontait alors un cancer ("Shiraz, c’est ma femme, c’est ma vie, c’est avant Allah, starfoullah", a confié Dhafer Youssef avec autant de sincérité que d’humour), ce recueil tient tout à la fois de la déclaration d’amour et du remède secret agissant sur le corps comme sur l’esprit. Chacune de ses pièces modales a quelque chose d’une mini-suite à la narration chapitrée dans laquelle on espère l’intervention du chant de Dhafer Youssef, son super-pouvoir, comme on guetterait l’immixtion d’un djinn dans un conte oriental.
Ainsi, The epistle of love, par exemple, s’ouvre par un soliloque oriental du oud d’abord discrètement soutenu par le piano qui peu à peu s’évade dans le jazz avant que la basse et la batterie ne les rejoignent, ainsi la trompette, dans une soudaine explosion d’allégresse rythmique. Zakir bhai eternal débute par une sublime performance vocale de Dhafer Youssef en voix de tête, muezzin hallucinant dont l’appel donnerait des envies de recueillement jusqu’au plus athée des mécréants, puis bifurque smooth jazz, avant de partir en fusion le temps d’un remarquable solo de basse. Dans 41 milestone, le piano et la trompette forment un caducée instrumental planté dans un sol tellurique grisant, après un nouvel enchantement vocal de Dhafer Youssef, cette fois, dans les graves, et avant un retour dans les aigus vertigineux.
Pendant plus de deux heures, le magicien tunisien nous entraîne ainsi sur sa ligne de crête, en équilibre entre jazz contemporain et musiques orientales ; un chemin balayé par les vents d’une tradition millénaire et zébré des éclairs de la modernité, qui ne descend jamais tout à fait vers l’un ou l’autre territoire mais plane au-dessus, et file le vertige. Si on n’a rien dit, c’est là-haut, l’air a manqué, on a retenu sa respiration. Ouf !