En montagne, jusqu’où peut-on s’alléger ?

En montagne, jusqu’où peut-on s’alléger ?

C’est la France des cimes et des océans le vendredi avec Virginie Troussier. Aujourd’hui, on regarde ce qu’on emporte et surtout ce qu’on laisse quand on part en montagne.

J’ai réalisé, Jérôme, que je me retrouve souvent face à ce même dilemme. Chaque semaine, quand j’écris cette chronique, arrive le moment où je coupe, je sabre pour tenir dans le temps qui lui est dédié. Je sais qu’une parole directe est plus claire, mais moi, ça me crève le cœur : j’aime tant les mots, et je crois qu’on en a toujours besoin de plus. En montagne, c’est la même histoire : au moment de boucler mon sac, je retire un demi-litre d’eau, je réduis encore le morceau de Beaufort … Je sais qu’un sac léger, c’est plus de plaisir et de performance. Mais l’allègement du poids physique s’accompagne parfois d’un poids mental, car je crains de manquer.

La vie, c’est toujours une question de choix !

Il paraît ! Mais on peut aussi chercher à tout faire coïncider. C’est ce qu’ont tenté des randonneurs en développant, au début des années 2000 en France, une culture de la marche ultra-légère, qu’ils ont appelé la MUL. L’idée est de randonner en sécurité, en autonomie, mais le plus léger possible. J’ai découvert cet univers dans l’essai passionnant du sociologue et anthropologue Éric Boutroy, La Marche légère ou la quête du gramme, consacré à ce que signifie devenir MUL. Car c’est une démarche, voire une identité.

Alors qu’est-ce qu’être MUL ?

Il faut déjà savoir qu’on peut être MUL, semi-MUL, « MUL en apprentissage », ou même « encore mulet mais je me soigne » selon les membres de la communauté. On le reconnaît facilement : il soupèse tout dans les magasins de sport, coupe le manche de sa brosse à dents et supprime systématiquement les affaires « okazou », en un seul mot. Sur le site de randonner-leger.org, le Mul apprend à fabriquer un réchaud à bois, improviser un ancrage sans sardines, ou bricoler un duvet si court qu’il faut dormir en chien de fusil. Tout cela circule librement : don et partage d’expérience sont au cœur de la communauté, à condition de ne pas devenir uniquement consommateur d’information. Devenir MUL, c’est aussi apprendre à se connaître : de quoi ai-je vraiment besoin ? Et peu à peu, avec presque rien sur le dos, on se sent plus libre, plus grisé, comme si le monde s’ouvrait davantage à chaque pas.

C’est donc une démarche plus générale, une manière de vivre…

Oui, et c’est là que la MUL révèle nos paradoxes. En voulant posséder moins, on finit par acheter davantage. Je reconnais avoir plusieurs fois changé de baudrier afin de gagner quelques grammes alors que les précédents n’étaient pas usés. Et les marques rivalisent de spécificités : Gore-Tex, Apex, Skytex, Pertex… On cherche la simplicité, équipé des dernières avancées technologiques. Mais cette contradiction n’annule pas la démarche. À force de se demander « de quoi puis-je me passer ? », la question finit par dépasser le contenu du sac. Le détachement devient intérieur : avec moins d’objets entre soi et le monde, on observe davantage ce qui nous entoure, les sens s’éveillent. Et c’est ce que montre Éric Boutroy dans son essai : une simple façon de faire son sac peut transformer nos aspirations jusqu’à notre rapport à l’écologie. Alors je pense à Jean Giono, l’écrivain de Manosque qui aimait la montagne, la montagne de Lure précisément, mais ne voyageait jamais. Il confiait : « Nous n’avons pas encore épuisé le talus qui est en face de chez nous. Alors quelle importance d’aller à Rome ou à Perlimpinpin. » Vivre MUL, ce serait cela : plus léger, plus près, plus attentif. Mais quand même, en glissant un Giono, Que ma joie demeure, en format poche, au fond du sac.