ENTRETIEN. Guerre en Ukraine : "En réclamant des élections à Zelensky, Fedorov fait le jeu de la propagande russe qui prétend que le président ukrainien n'est pas légitime"
l'essentiel Limogé en juillet, l'ex-ministre ukrainien Mykhaïlo Fedorov a surpris en réclamant des élections, malgré la loi martiale qui les interdit. Cette demande soulève des questions sur le paysage politique ukrainien en pleine guerre. L'analyste Nicolas Tenzer souligne que cette initiative pourrait involontairement servir la propagande russe.
Limogé par Volodymyr Zelensky en juillet dernier, l'ex-ministre ukrainien de la Défense Mykhaïlo Fedorov a créé la surprise en réclamant, dans la foulée, l'organisation d'élections. Une prise de position qui interroge sur l'état du paysage politique ukrainien en pleine guerre. L'analyste géostratégique Nicolas Tenzer, spécialiste de l'Ukraine, décrypte les ressorts de cette séquence.
À lire aussi : Volodymyr Zelensky limoge une haute responsable de la présidence après une opération anticorruption visant des membres proches du président
Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov en juillet dernier, suivi de sa prise de parole réclamant des élections, marque une rupture nette dans le paysage politique ukrainien. Selon vous, cette séquence politico-médiatique, est-elle une simple provocation personnelle, ou le signe d'une opposition structurée ?
Nicolas Tenzer : D'abord, il faut resituer qui est Fedorov : c'est un fidèle historique de Zelensky, l'ancien responsable de sa campagne numérique de 2019, promu très jeune à des responsabilités éminentes – d'abord sur les nouvelles technologies, puis brièvement à la Défense. Il appartient à cette nouvelle génération qui voulait rompre avec l'ancien système et avec les pratiques de corruption, ce qui lui a valu une vraie popularité, notamment chez les jeunes Ukrainiens engagés sur les droits humains.
À lire aussi : Guerre en Ukraine : "Restaurer le processus démocratique", qui est Mykhaïlo Fedorov et pourquoi souhaite-t-il de nouvelles élections ?
Mais ce n'est pas un politicien au sens classique : il n'a pas de réseaux d'alliances construits dans les provinces, pas de fidèles ni d'obligés comme peuvent en avoir les anciens partis. Sa force, c'était une sympathie médiatique, pas un appareil politique. Et c'est justement ce qui est frappant : dès sa déclaration sur les élections, une série de personnes qui le soutenaient ont arrêté de le faire. On a l'impression qu'il a perdu en aura ce qu'il gagnait, peut-être, en exposition.
La Constitution et la loi martiale interdisent les élections en temps de guerre. Comment comprendre sa demande d'un "mécanisme légal et sûr" ?
Ces élections sont impossibles, à plusieurs niveaux. Juridiquement d'abord, la loi martiale l'interdit. Matériellement : comment fait-on campagne sous les frappes russes ? Une campagne purement digitale laisserait de côté une partie de la population. Et il y a la question du corps électoral : des millions d'exilés, des habitants des zones occupées coupés du monde et soumis à la propagande russe depuis 2014, et même pas de recensement exhaustif des morts, notamment à Marioupol. Un sondage antérieur ne montrait qu'environ 20 % de soutien à des élections immédiates.
Fedorov ne sert-il pas, involontairement, les intérêts de la propagande russe ?
Vous avez raison. Je ne suspecte pas Fedorov de jouer du côté de la Russie, mais involontairement, il fait le jeu de cette propagande qui prétend que Zelensky n'est pas légitime. Des comptes pro-russes ont déjà repris l'épisode. Mais attention, je ne le mets pas dans le même sac que quelqu'un comme Julia Mendel, l'ancienne attachée de presse de Zelensky vraiment passée du côté russe. Ça, c'est scandaleux.
Y a-t-il un risque pour la chaîne de commandement et la cohésion de l'effort de guerre ?
Pour l'instant non. Le nouveau chef d'état-major et le nouveau ministre de la Défense sont très appréciés et légitimes. Et il faut le redire : même en guerre, une société démocratique qui manifeste et conteste, ce n'est pas un problème, c'est une des forces de l'Ukraine.
La lassitude face à la gouvernance centrale commence-t-elle à l'emporter sur le réflexe d'unité nationale ?
Cette lassitude a toujours existé, dès mes voyages en 2022-2023. Mais jusqu'ici, dès qu'il s'agissait de l'effort de guerre, personne n'affichait de division ouverte. Le vrai sujet, c'est l'après-guerre : les traumatismes, les divisions entre ceux qui auront combattu et les autres. Zelensky reste populaire aujourd'hui, mais rien ne garantit sa réélection après la guerre. Cela n'a rien d'exceptionnel, c'est arrivé à Churchill ou de Gaulle.
À lire aussi : ENTRETIEN. Guerre en Ukraine : "Zelensky lance son va-tout, mais il sait que Trump ne lui donnera pas ses missiles Patriot", analyse Nicolas Tenzer
Comment Washington et les capitales européennes perçoivent-elles cette fissure dans le leadership ukrainien ?
Des États-Unis, je n'attends rien, Trump est fondamentalement du côté russe. Côté européen, la crise a été bien gérée : un nouveau ministre de la Défense et un nouveau chef d'état-major ont été nommés, compétents et respectés. Je pense que la situation est stabilisée et que le lien de confiance avec les Européens n'est pas remis en cause.