Et si créer un jardin nous aidait à voir le monde autrement ? Un philosophe nous répond
Un jardin peut-il changer notre vie et notre vision du monde ? C’est ce qu’affirme le philosophe et professeur espagnol Santiago Beruete.
Dans la Bible, l’histoire de l’humanité commence dans un jardin : l’Éden, symbole de l’harmonie originelle entre l’homme et la nature. Adam et Ève en sont chassés, et l’humanité cherche depuis à retrouver ce paradis perdu. Chaque verger, parc, jardin historique ou projet paysager témoigne de cette quête et reflète la société qui l’a vu naître.
C’est en tout cas ce que défend Santiago Beruete. Il y a dix ans paraissait Jardinosofía, publié sous le titre La Sagesse des jardins en français, un ouvrage dans lequel cet anthropologue et philosophe espagnol a fait du jardin un objet de réflexion philosophique à part entière.

Le château de Villandry, situé dans le Centre-Val de Loire, abrite un musée et une orangerie. Il est entouré de jardins et d’un potager qui s’étendent sur six hectares.
© Richard Ross
« Parmi les arbres, j’ai une affection particulière pour le caroubier (Ceratonia siliqua), pour sa prestance et sa longévité. En été, aucun autre arbre ne procure une ombre aussi agréable. De plus, ses feuilles, ses fruits et le bois mort ou vermoulu de son tronc contribuent à enrichir le sol sur lequel il pousse. »
@ Cortesía de Santiago Beruete« La parabole du jardin illustre, au fil des siècles, le dialogue entre le végétal et l’architecture dans la recherche de la beauté », explique l’auteur. Pour lui, le proverbe zen selon lequel « un livre est une forêt de feuilles » résume parfaitement le lien entre la lecture et la nature.

Un jardin méditerranéen à Ibiza, où vit Santiago Beruete.
© Ricardo LabougleLe jardin, une réponse aux grandes questions de l’humanité
Pour Santiago Beruete, les jardins sont bien plus que de simples espaces ornementaux. Ils racontent quelque chose de notre condition humaine. « Ils révèlent notre rapport contradictoire et ambivalent à la nature, mais aussi notre conception insaisissable d’une vie bonne. Nos idéaux éthiques, esthétiques et politiques s’y reflètent », explique-t-il. À ses yeux, les jardins nous parlent aussi des grandes questions que les êtres humains se posent depuis toujours.
La genèse même de La Sagesse des jardins s’inscrit dans cette philosophie. Santiago Beruete a consacré près de dix ans à l’écriture de ce livre, entre Ibiza, Paris et Formentera. Mais l’idée avait germé bien plus tôt. « Cet ouvrage n’aurait jamais vu le jour si je n’avais pas façonné un jardin de mes propres mains. » Car travailler la terre, tailler les arbres et couper les haies apprend la patience, la persévérance et l’observation. Autant de qualités indispensables pour qu’un livre, lui aussi, puisse germer et porter ses fruits.
« Je vais vous raconter une anecdote. Pendant plus d’un an, j’ai mis de côté l’écriture de mon livre, face au peu d’intérêt que suscitait le sujet, et je me suis contenté de “cultiver mon propre potager”, comme le suggère Voltaire. Plus tard, Pilar Álvarez, éditrice chez Turner, m’a expliqué que les livres sur la nature trouvaient peu de lecteurs en Espagne, mais qu’elle faisait le pari du mien en raison de son potentiel à l’international », raconte l’auteur. Parmi les arbres, ses préférés sont le caroubier (Ceratonia siliqua) et le mimosa d’hiver (Acacia dealbata). « Côté fleurs, j’ai un faible pour les fuchsias et une affection toute particulière pour les lilas (Syringa vulgaris). Quant aux plantes grimpantes, je choisirais le jasmin royal pour son parfum incomparable et la glycine de Chine (Wisteria sinensis) pour ses cascades de fleurs qui reviennent chaque année, un vrai régal pour les yeux et l’esprit. »

Vue sur la High Line de New York, un parc aérien aménagé sur un tronçon de l’ancienne voie ferrée surélevée qui longe la partie basse du West Side de Manhattan. Le célèbre paysagiste néerlandais Piet Oudolf a conçu cet aménagement en 2009 sous la forme d’un jardin de plantes vivaces. Un projet phare pour comprendre notre rapport contemporain au paysage, selon Santiago Beruete.
@ Bruce Yuanyue BiChaque jardin exprime une vision du monde
« Chaque jardin témoigne de la singularité d’une culture et d’un lieu », insiste Santiago Beruete. Il suffit de regarder l’essor des jardins naturalistes, impulsé par le célèbre paysagiste Piet Oudolf au début des années 2000 et aujourd’hui répandu dans le monde entier. Cet engouement reflète une société marquée par l’accélération technologique et la crise climatique, dans laquelle le besoin de nature grandit au même rythme que les villes. « Plus notre empreinte écologique est importante, plus notre désir de retour à la terre est grand. La “verdolâtrie” [titre de l’un de ses livres] n’en est qu’à ses débuts. Le siècle d’or des jardins est encore à venir », prédit le philosophe.
À une époque dominée par les écrans, le jardin retrouve aussi une dimension philosophique inattendue. « Cultiver un potager est l’un des rares gestes d’insoumission authentique face à la logique de la productivité », assure Santiago Beruete. « L’objectif le plus profond du jardin est peut-être de discipliner notre esprit. » Le jardin a également une dimension politique. Si l’amour de la nature et du paysage n’est l’apanage d’aucune classe sociale en particulier, il a pourtant longtemps servi de signe de distinction et de pouvoir. « Les jardins ne sont pas seulement des lieux de plaisir et de loisir ; ils sont aussi des symboles de statut social, des instruments de légitimation politique et des théâtres de luttes de pouvoir. » Tous ces éléments forment selon lui un « écosystème vivant » où la littérature, le jardinage, l’éducation, la spiritualité et la réflexion s’enrichissent mutuellement.

Des arcades entourent le jardin intérieur du musée The Met Cloisters, à New York, une autre référence en matière de jardins contemporains pour Santiago Beruete.
© John TwynamArticle initialement publié dans AD Espagne.