"Éternel Tintoret" : le plus vaillant des peintres vénitiens de la Renaissance célébré au musée Jacquemart-André à Paris

"Éternel Tintoret" : le plus vaillant des peintres vénitiens de la Renaissance célébré au musée Jacquemart-André à Paris

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 20/09/2026 06:05

Temps de lecture : 8min

Tintoret, "La Création des animaux" (1550-1553), huile sur toile, 140x196 cm, Venise, Gallerie dell'Accademia. (GALERIES DE L'ACADEMIE DE VENISE)
Tintoret, "La Création des animaux" (1550-1553), huile sur toile, 140x196 cm, Venise, Gallerie dell'Accademia. (GALERIES DE L'ACADEMIE DE VENISE)

C'est l'une des expositions phares de la rentrée. Bien que le nombre de tableaux présentés soit réduit, les œuvres du Tintoret étant pour beaucoup intransportables, l'audace de ses compositions et les couleurs de sa palette fascinent. Visite guidée avec le directeur du Palais Madame de Turin.

En italien, il Tintoretto signifie le petit teinturier. Né à Venise, vers 1519, Jacomo Robusti (aussi écrit Jacopo) doit ce surnom un peu moqueur, révélant ses origines modestes, à son père, employé dans une teinturerie. Enfant, il aurait posé ses premières couleurs sur les murs de son atelier. Éternel Tintoret, l'exposition que lui consacre jusqu'au 24 janvier 2027 le musée parisien Jacquemart-André, réunit une quarantaine de tableaux et dessins de sa main, un condensé de sa longue carrière.

Le nombre de peintures réalisées par Tintoret jusqu'à sa mort en 1594 est estimé à 650, une production exceptionnelle pour cette époque. Il était réputé pour travailler très vite, appuyé par les artistes de son vaste atelier, notamment sa fille aînée Marietta et son fils Domenico. L'exposition vise aussi à montrer comment son héritage artistique s’est étendu au-delà des siècles et des frontières. Pour les peintres français du XIXe siècle, Tintoret était un artiste de référence.

La première salle au plafond nuageux de l'exposition "Eternel Tintoret", avec trois œuvres de jeunesse du peintre, au musée Jacquemart-André à Paris, jusqu'au 27 janvier 2027. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)
La première salle au plafond nuageux de l'exposition "Eternel Tintoret", avec trois œuvres de jeunesse du peintre, au musée Jacquemart-André à Paris, jusqu'au 27 janvier 2027. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

"C'était un homme très petit, moins 1,60 mètres", dévoile Giovanni Carlo Federico Villa, l'un des commissaires de l'exposition, directeur du Palazzo Madama (Palais Madame) à Turin. Il était très croyant. Il choisissait des sujets religieux et voulait en faire quelque chose de simple à comprendre par tous, surtout les moins instruits." L'artiste n'a jamais quitté la Sérénissime, passant d'un monument à un autre pour exercer son art. Du Palais des Doges (fresque du Paradis) à la Scuola Grande di San Rocco, pour ne citer que deux lieux emblématiques. Il fut avec Titien et Véronèse l'un des principaux acteurs de la Renaissance vénitienne au XVIe siècle, grâce à l'audace formelle de ses compositions, leur dynamisme et la rapidité de son coup de pinceau (la célèbre prestezza en italien).

Dès la première salle, ornée d'un plafond nuageux, les commissaires de l'exposition ouvrent une fenêtre sur l'ensemble de sa carrière, de ses premières œuvres à celles de sa vieillesse. "Nous voyons des mouvements, des vibrations sur les toiles, des profondeurs vertigineuses et une lumière dramatique. C'est l'entrée du grand théâtre dans la peinture", résume Giovanni Carlo Federico Villa, également professeur d’histoire de l’art moderne à l’Université des Études de Bergame.

Deux œuvres de jeunesse, peintes sur des caissons de bois, proviennent du plafond du palais d'un grand banquier vénitien. Un immense décor inspiré par les Métamorphoses du poète Ovide. "Regardez le coup de pinceau, signale le commissaire italien, en pointant du doigt le ciel qui figure en arrière-plan du panneau Orphée implorant Pluton. Si vous isolez ce détail, vous voyez déjà Van Gogh avec des coups de pinceaux complètement différents de ce qui se pratique à l'époque." Le "zoom" (voir photo) est effectivement sidérant. Il rappelle les volutes expressives de Vincent Van Gogh mais aussi celles d'Edvard Munch, trois siècles plus tard.

L'expert souligne également l'audace et la radicalité de la composition dans le choix des couleurs et celui de la contre-plongée pour représenter les deux héros. C'est encore plus flagrant sur le décor adjacent, La Chute de Phaéton. "Il travaille le dessin comme Michel-Ange, dont l'influence est évidente, avec les couleurs de Titien mais la structuration des deux chevaux sera celle de Rubens au XVIIe siècle."

Détail du décor de Jacomo Tintoretto, dit Tintoret, "Orphée implorant Pluton", huile sur panneau (vers 1541-1542), 153 x 133 cm, Modène, Gallerie Estensi (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)
Détail du décor de Jacomo Tintoretto, dit Tintoret, "Orphée implorant Pluton", huile sur panneau (vers 1541-1542), 153 x 133 cm, Modène, Gallerie Estensi (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

Tintoret est rapidement appelé à peindre de grands formats religieux pour des églises. Il va renouveler les sujets sacrés par une interprétation dramatique. Pour reprendre un mot à la mode, disons qu'il réalise des tableaux "immersifs", transformant la pompe liturgique en expérience immédiate pour les paroissiens. L'artiste crée des perspectives inattendues et joue avec la lumière pour orienter le regard tout en le désorientant. Tel un cinéaste, il oblige ainsi le spectateur à participer activement à la construction de l'image. On le vérifie dès la première salle de l'exposition avec Miracle de Saint Augustin, toile spectaculaire de 2,55 mètres de hauteur sur 175 cm de large environ.

Ce retable ornait à l'origine une chapelle dans l'église San Michele de Vicence. Il s'apparente à une scène de théâtre avec des décors positionnés de façon à créer plusieurs strates, donnant l'illusion d'une profondeur. Au premier, au deuxième et au troisième plan, des malades tracent un chemin pour le regard, jusqu'à l'église abritant la tombe d'Augustin. Le saint les regarde en surplomb depuis le ciel, irradiant dans sa tenue épiscopale. "Les corps sont proches du dessin de Michel-Ange, analyse notre guide, mais les couleurs sont maniéristes, plus chargées. Tintoret utilise le blanc de plomb [un pigment à base de plomb] pour créer des fantômes qui s'acheminent vers le fond de la composition." Il ajoute qu'il s'agit d'une image complètement nouvelle pour la période et conclut : "Tintoret a ouvert une nouvelle vie à la peinture."

Tintoret, "Le Miracle de Saint Augustin" (1547-1549), huile sur toile, 255 x 174,5 cm, Vicence, Museo Civico di palazzo Chiericati (MUSEO CIVICO DI PALAZZO CHIERICATI)
Tintoret, "Le Miracle de Saint Augustin" (1547-1549), huile sur toile, 255 x 174,5 cm, Vicence, Museo Civico di palazzo Chiericati (MUSEO CIVICO DI PALAZZO CHIERICATI)

Autre choc visuel avec La création des animaux, toile tout aussi étonnante, positionnée juste en face de l'entrée de l'exposition. Elle faisait partie d'un ensemble de cinq scènes peintes pour la Scuola della Trinita de Venise, à l'emplacement de l'actuelle église de la Salute. "C'est un vrai traité d'histoire naturelle, s'amuse Giovanni Villa. Sur la gauche nagent toutes sortes de poissons, survolés par quantité d'oiseaux. Sur la droite, des lapins, une tortue, un cerf et même une licorne." Au milieu de ce bestiaire flotte Dieu le Père, suspendu en l'air dans une pose dynamique, entouré d'un halo orangé.

Il explique qu'en observant la structure de l'arbre peint sur la droite de cette grande toile, on peut découvrir l'un des secrets du Tintoret. Avec son atelier, le peintre avait "une production monstrueuse". Il faisait déposer sur la surface de toutes les toiles une préparation "grise-marron" destinée à économiser du temps de travail et de la couleur. "Le soir, il demandait à ses élèves de récupérer toutes les couleurs non utilisées restées sur leurs palettes, de les mélanger et de les faire bouillir pendant la nuit. Le matin, ils devaient déposer cette préparation sur les toiles. Cette base lui permettait d'utiliser ensuite moins de couleurs et d'exécuter le tableau en se contentant de quelques rapides coups de pinceaux." Son vaste atelier aurait compté près de 70 peintres au total.

La seconde étape du parcours thématique est peuplée de femmes dénudées avec trois tableaux d'inspiration biblique ou mythologique : Danaé, Suzanne et les vieillards et Léda et le cygne. Les figures féminines jouent un rôle capital dans l'œuvre du Tintoret. À la différence de son rival Titien qui produit des images très fidèles aux mythes antiques, il mélange érudition et sensualité pour réaliser des toiles ironiques. Dans son tableau, la pluie dorée qui tombe sur Danaé (voir photo) est constituée de pièces d'or qu'elle récupère avec l'aide de sa servante tendant son tablier. Dans Venise, ville de plaisirs, Tintoret fait de l'héroïne une courtisane qui vend ses charmes. "Le petit chien à ses pieds est un symbole de luxure", souligne Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André, autre commissaire de l'exposition.

Le peintre joue sur des contrastes très forts : la jeunesse et la beauté de Suzanne face à la décrépitude des vieillards qui l'épient. Il met en scène la beauté féminine et d'une certaine manière, "l'indépendance des femmes de la Venise de son époque", selon Giovanni Villa. Le commissaire italien raconte qu'il a donné à la servante de Danaé le visage de Veronica Franco, une courtisane et une poétesse renommée de la Cité des Doges. Au fond de la toile, derrière la fenêtre, il peint un superbe paysage.

Jacomo Tintoretto, dit Tintoret, "Danaé" (vers 1578), huile sur toile, 142 x 182 cm, Lyon, musée des Beaux-Arts (MUSEE DES BEAUX-ARTS DE LYON)
Jacomo Tintoretto, dit Tintoret, "Danaé" (vers 1578), huile sur toile, 142 x 182 cm, Lyon, musée des Beaux-Arts (MUSEE DES BEAUX-ARTS DE LYON)

Avant la section consacrée aux talents de dessinateur du Tintoret, le commissaire s'arrête, pour l'anecdote, devant un tableau venu de l'église aujourd'hui disparue de San Geminiano, qui se trouvait sur la place Saint Marc, en face de la Basilique. Il explique que cette toile haute d'1,77 mètre, Sainte Catherine d'Alexandrie et un ange, a été "achetée en 1983 par David Bowie qui l'a gardée jusqu'à sa mort". Il précise que l'artiste "avait une grande passion pour Tintoret. D'ailleurs, il a appelé un de ses labels Tintoretto !"

L'exposition présente également un ensemble remarquable de portraits. L'un d'eux, venu du musée d'Orléans, a été spécifiquement restauré pour l'exposition. Réaliser ce type de tableaux était pour Tintoret un moyen essentiel de rentrer dans ses frais car il pratiquait des prix cassés pour les œuvres destinées aux églises et aux confraternités. L'artiste aurait peint près de 200 portraits au cours de sa carrière. Il avait, on l'a vu, l'avantage de travailler vite. Tintoret est recruté par des patriciens et surtout par de grands marchands. Peu à peu, il réduit à l'extrême le décor autour de son modèle et fait émerger ses figures de l'ombre en donnant beaucoup d'intensité à leur regard. Ces portraits sans artifices révèlent la modernité de son art.

Tintoret, "Autoportrait" (vers 1558), huile sur toile, 63 x 52 cm, Paris, Musée du Louvre. (MUSEE DU LOUVRE DEPARTEMENT DES PEINTURES)
Tintoret, "Autoportrait" (vers 1558), huile sur toile, 63 x 52 cm, Paris, Musée du Louvre. (MUSEE DU LOUVRE DEPARTEMENT DES PEINTURES)

La dernière partie de l'exposition est consacrée à la fortune de Tintoret dans la France du XIXe siècle. De nombreux musées français (Caen, Strasbourg, Nancy..) se sont portés acquéreurs de toiles aujourd'hui réunies dans le bel hôtel particulier Jacquemart-André. Delacroix, Manet et Cezanne ont beaucoup regardé son œuvre, aussi admirée que débattue, et l'ont vu comme un véritable précurseur. Dans une lettre à son ami Émile Bernard, Paul Cezanne écrit : "Oui, j'approuve votre admiration pour le plus vaillant des Vénitiens, nous célébrons Tintoret."

Il faut attendre la dernière salle pour découvrir l'autoportrait du peintre figurant sur l'affiche de l'exposition. "C'est presque une icône, non ?", s'enthousiasme le commissaire italien. L'œuvre a fait partie de la collection du cardinal Mazarin en France où elle a rejoint les collections royales en 1785. Quand il peint ce tableau crépusculaire, Tintoret a 70 ans et vient de perdre sa fille Marietta. L'artiste se débarrasse, là encore, de tous les artifices usuels : pas de décor, pas de paysage, pas d'accessoires dans les mains. Il semble sortir de l'ombre et nous regarde frontalement, sans dissimuler les rides creusant son front et les cernes sous ses yeux.

"C'est le plus beau portrait du monde", a déclaré Édouard Manet en admirant au Louvre cette œuvre d'un extrême dépouillement. À 22 ans, le peintre impressionniste s'est appliqué à donner sa version de ce tableau choisissant un cadrage un peu plus rapproché et une palette plus claire. Cette copie attentive, dont il était très fier, est présentée dans l'exposition juste à côté de la version originale. À la droite du maître éternel.

"Éternel Tintoret" au musée Jacquemart-André, du 11 septembre 2026 au 24 janvier 2027, ouvert du lundi au jeudi de 10h à 18h, jusqu'à 22h les vendredis, jusqu'à 19h les samedis et dimanches, plein tarif à 19 euros, tarif réduit à 16 euros.

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