Festival d’Avignon: «Muljil», la torture poétique de la Coréenne Jinyeob Lee

Festival d’Avignon: «Muljil», la torture poétique de la Coréenne Jinyeob Lee

Langue invitée cette année, les créations coréennes ont fait mouche au Festival d’Avignon. Il y avait « Cuckoo », un dialogue surréaliste entre trois cuiseurs à riz ; dans « Island Story », le naufrage d’un bateau nous a menés vers le plus grand massacre de l’histoire de la Corée ; et puis, la mise en scène spectaculaire de « Muljil » : quatre personnages immergés pendant une heure dans des colonnes en verre remplies d’eau… Entretien avec la metteuse en scène Jinyeob Lee, fondatrice du collectif Elephants Laugh.

Publié le : 13/07/2026 - 17:00Modifié le : 13/07/2026 - 17:02

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La scène est habitée par quatre comédiennes et comédiens plongés dans quatre hautes colonnes transparentes en verre, de forme rectangulaire, remplies d’eau. Les corps sont entièrement immergés, jusqu’au nez. Durant une heure, nous serons confrontés à un jeu entre la vie et la mort. Pour sa mise en scène, Jinyeob Lee s’est inspirée des plongeuses de l’île de Jeju. Sans bouteilles d’oxygène, elles plongent en apnée le plus profondément possible pour récolter le maximum de précieux crustacés. Cette situation terrifiante, vécue quotidiennement par les « haenyeo », la réalisatrice coréenne l’a transposée dans notre société contemporaine. Chaque personnage enfermé dans l’une des colonnes représente à sa façon notre époque : un ouvrier, une femme enceinte, une personne queer, une femme mue par le désir de changer d’apparence. Chacun se bat avec ses propres démons et espoirs dans cet espace contraint qui à la fois restreint et élargit notre perception du temps.

« Je ne suis pas seule. » « J’ai fait quelques promesses. » « Je ne me sens jamais tout à fait prête. » « Je ne croise pas le regard des autres. » À part quelques phrases exprimées à voix haute en voix off, le drame se déroule de façon silencieuse devant nos yeux. Dans une ambiance à la fois oppressante, surréelle et poétique, il crée son propre monde, son propre rythme. Il y a un côté rituel et mystique apporté par l’eau. La gravité est largement suspendue. La cravate qui se lève quand le corps coule lentement vers la mort évoque le travailleur sous pression. Quand la femme enceinte, avec sa chemise blanche, sa jupe rose et ses talons hauts, a du mal à respirer, on comprend la gravité de sa situation… De même pour la personne transgenre qui se bat contre les injonctions de la société. Même sous l’eau, ils pleurent, ils crient… et essaient de se libérer de leur poids.

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Puis le spectacle prend un tournant. Chacun des quatre personnages sort de l’eau et invite les spectatrices et spectateurs à rentrer ensemble dans le bassin d’eau. Surprise totale, quatre spectateurs franchissent le pas, quittent leur situation confortable de spectateur en plongeant – avec leurs habits – dans l’eau, aux yeux de tous, pour entrer en fusion avec ces personnes représentatives de notre époque. Se dépasser, partager un destin, se regarder dans les yeux, se donner la main, quelles que soient les circonstances.

Scène du spectacle « Muljil » de la metteuse en scène sud-coréenne Jinyeob Lee, présentée au Festival d’Avignon 2026.
Scène du spectacle « Muljil » de la metteuse en scène sud-coréenne Jinyeob Lee, présentée au Festival d’Avignon 2026. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

RFI : Dans votre pièce, il y a quatre personnages dans des cages de verre ouvertes sur le haut. Ces cages très étroites sont remplies d'eau jusqu'au nez des comédiennes et comédiens. Pour respirer, ils doivent se mettre sur la pointe des pieds. Tout cela ressemble presque à un dispositif de torture. Pourquoi est-ce du théâtre et pas de la torture ?

Jinyeob Lee : Si vous avez vu une sorte de torture dans ce dispositif théâtral, vous avez bien vu. Je voulais montrer à travers ce dispositif quatre personnes qui nous représentent, qui souffrent dans cette société, sous cette pression constante de la société. Les personnages sont enfermés. Donc, leur vie ressemble à une sorte de torture.

Dans cette situation extrême, les quatre personnages font face à leur vie, à leurs envies, à leurs angoisses, à la mort. L'enjeu de votre pièce, est-ce de montrer les tourments de ces personnages ou est-ce plutôt de montrer et de nous faire vivre la société actuelle ?

Le spectacle ne passe pas forcément par un texte. Ce ne sont pas forcément des récits individuels et personnels, mais c'est plutôt un récit collectif. Ce spectacle parle de la société en général dans laquelle on vit.

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Dans votre pièce, il y a plusieurs dimensions très importantes : la fluidité, l'infini, le toucher. L’emploi de ces éléments vient-il de votre vie, de vos expériences personnelles ?

Ce qui m'intéresse, c'est de mettre le public au cœur du spectacle. Je réfléchis beaucoup à l'expérience que je peux offrir au public à travers mon spectacle. Pendant le spectacle, les spectateurs respirent avec nous, avec les interprètes. Parfois, quand ils inspirent et expirent, il y a des spectateurs qui respirent de la même manière avec nous. Nous sommes vraiment en communion. Donc, cela ne vient pas de mon histoire personnelle ou familiale, mais plutôt de mon intérêt de permettre au public de participer à mon spectacle. Pour cela, je crée ce genre d'éléments sensoriels. Dans ce spectacle, la participation du public intervient seulement vers la fin. Dans d'autres de mes spectacles, le public participe du début jusqu'à la fin. Donc, la sensation de toucher est très importante dans cette rencontre entre les performeurs et les spectateurs.

Aujourd'hui, vous êtes la metteuse en scène de réputation internationale bien connue. Au tout début de votre carrière, qu’est-ce qui a déclenché votre envie de faire du théâtre ?

Au début, j'ai commencé en tant que scénographe. Puis, en travaillant comme scénographe, j'ai eu envie de créer moi-même un spectacle. Ainsi, j'ai commencé à faire de la mise en scène. En faisant ça, mon envie première était de faire revenir les gens qui ne s'intéressent pas au spectacle ou aux arts vivants. Par conséquent, il fallait créer des dispositifs pour rendre les spectacles plus accessibles. Pour cela, j'ai créé le collectif Elephants Laugh en 2009, mais c’est seulement depuis cinq ans que nous donnons des spectacles au sein du théâtre, justement pour faire venir les gens au théâtre.

Scène du spectacle « Muljil » de la metteuse en scène sud-coréenne Jinyeob Lee, présentée au Festival d’Avignon 2026.
Scène du spectacle « Muljil » de la metteuse en scène sud-coréenne Jinyeob Lee, présentée au Festival d’Avignon 2026. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon