Feu vert américain au nucléaire civil saoudien : une victoire signée MBS ?
Le mercredi 22 juillet 2026 fera date dans l'histoire saoudienne. Les États-Unis ont annoncé un accord pour doter l'Arabie saoudite d'un programme nucléaire civil tout en affirmant avoir prévu des garde-fous contre la prolifération — dont la teneur reste floue, faute de publication du texte.
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dirigeant de facto du royaume, vient de réaliser un "coup de maître" estime The New York Times.
Sous l'administration de Joe Biden déjà, Washington cherchait à intégrer tout accord concernant le nucléaire dans une stratégie plus large, qui inclurait notamment la normalisation des relations avec Israël.
Jeudi - un jour après l'annonce - Donald Trump a affirmé, sur son réseau Truth Social, que l'accord était "entièrement conditionné" à la ratification des accords d'Abraham par le royaume, reconnaissant de ce fait l'État d'Israël.
Mais rien ne permet d'affirmer que cette condition figure dans le texte de l'accord - toujours pas rendu public - ni que Riyad l'ait acceptée.
Le président américain se prête ici à "un chantage" déjà opéré par le passé, tout en sachant que cela "n'a aucune chance" de faire mouche auprès des Saoudiens, commente Bertrand Besancenot, ambassadeur de France en Arabie saoudite entre 2007 et 2016.
La question israélo-palestinienne attendra
La reconnaissance de l'État hébreu par l'Arabie saoudite constituerait un trophée diplomatique, longtemps convoité par Donald Trump. Depuis son premier mandat, le milliardaire caresse un rêve : l'obtention du prix Nobel de la paix.
Or "le président américain est animé par deux moteurs", résume Bertrand Besancenot : "son ego et l'argent. Son ego, c'est le prix Nobel de la paix ; l'argent, ce sont les contrats".
Mais "sans engagement solide et contraignant des Israéliens à rentrer dans un processus de reconnaissance de l'État palestinien, jamais MBS - prochain gardien des lieux saints de l'Islam - n'acceptera une normalisation avec Israël. Les choses sont claires et nettes du côté saoudien". Une déconvenue pour l'État hébreu, allié historique des États-Unis.
Car, dans cette affaire, Donald Trump est "trop intéressé par la prise en charge par des entreprises américaines du nucléaire saoudien", poursuit l'ancien diplomate. Le partenariat conclu entre les deux pays permettra "de développer les exportations américaines de technologies nucléaires" et de "créer des emplois bien rémunérés aux États-Unis", précise le document signé mercredi.
Fin 2025, les deux États ont ratifié une "déclaration commune" sur l'énergie nucléaire civile qui "crée la base légale pour une coopération se chiffrant en milliards de dollars sur plusieurs décennies".
Riyad sur le chemin de l'arme nucléaire ?
L'acquisition par l'Arabie saoudite de technologies permettant de développer le nucléaire civil s'inscrit dans le sillage émirati, rappelle Raphaël Le Magoariec, docteur en géopolitique.
En 2009, les Émirats arabes unis ont signé avec les États-Unis un accord de coopération nucléaire civile, qui a permis la mise en service, en 2020, de la centrale de Barakah, la première du genre dans le monde arabe.
Mais le cas saoudien, lui, surprend par "le flou qui règne quant aux capacités d'enrichissement de l'uranium", poursuit Raphaël Le Magoariec. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, le président républicain a déclaré que l'accord n'autorisait pas l'enrichissement de l'uranium.
Mais les experts en non-prolifération s'inquiètent au contraire que l'accord ne prévoit pas de mesures de contrôle visant à empêcher l'enrichissement de l'uranium à des niveaux permettant la fabrication d'armes.
Selon des sources américaines relayées par le Washington Post, le document signé mercredi "comporte une dérogation exemptant le royaume des inspections internationales renforcées. Celles-ci sont pourtant habituellement exigées dans les accords portant sur des réacteurs nucléaires conclus avec d'autres pays, comme les Émirats arabes unis."
Seconde faveur : une clause prévoyant que des entreprises américaines construisent un complexe d'enrichissement d'uranium sur le territoire saoudien, si une étude conjointe établit qu'il est justifié.
"Pourquoi l'Arabie saoudite a-t-elle besoin d'enrichir de l'uranium sur son territoire ?" s'inquiète le Wall Street Journal. "La réponse est simple : elle n'en a pas besoin, à moins de vouloir établir les prémices d'un programme d'armement nucléaire par précaution". "L'Arabie saoudite se dotera de l'arme nucléaire si jamais l'Iran l'obtenait" prévenait MBS dans une interview accordée à Fox News en octobre 2023.
Aujourd'hui, "à la fois Israël et les États-Unis veulent tout faire pour empêcher l'Iran d'avoir l'arme nucléaire, et Riyad soutient tout à fait cette ligne. Maintenant, si le résultat, in fine, n'est pas celui espéré, les Saoudiens n'excluront plus du tout d'en faire eux-mêmes l'acquisition" résume Bertrand Besancenot.
"Aller vers l'après-pétrole en multipliant les cartes"
Au-delà de toute perspective régionale, le prince héritier peut se réjouir d'une bonne nouvelle au niveau domestique : l'acquisition d'un programme nucléaire civil qui permettra de diversifier ses sources d'énergie. L'économie saoudienne reste très dépendante du pétrole, qui conditionne encore largement la croissance et les finances publiques. Dans le même temps, le second producteur d'or noir au monde ne cesse de promettre le développement d'autres sources d'énergies.
En tête des ambitions affichées, l'hydrogène, où plus de 8,4 milliards de dollars ont été investis dans le cadre du programme NEOM Green Hydrogen. Mais de nombreuses incertitudes subsistent autour de cette source d'énergie, rappelle Raphaël Le Magoariec. Près de 60 projets d'usines d'hydrogène bas carbone ont été suspendus ou annulés dans le monde en 2025, victimes de la flambée des coûts dans le secteur, de l'incertitude réglementaire et d'une demande insuffisante.
En s'assurant l'accès à l'énergie nucléaire, l'Arabie saoudite accède à une technologie qui a déjà fait ses preuves : "C'est la marque d'un pays qui souhaite aller vers l'après-pétrole en multipliant ses cartes", conclut Raphaël Le Magoariec.