La Palme d’or « Fjord » nous a laissés franchement dubitatifs

Avec « Fjord », Cristian Mungiu dresse le portrait d’une famille traditionnelle évangéliste, aux méthodes éducatives qui ne passent pas en Norvège.
Une jeune fille pleure en silence dans les bras de sa mère. Cette dernière lui ordonne d’aller faire un câlin à son père. Elle obtempère et il lui professe, l’air grave : « Il faut apprendre à reconnaître quand on a tort ». On ne saura jamais pourquoi l’enfant a été réprimandée, pas plus qu’on ne connaîtra la nature du châtiment.
La scène d’ouverture de Fjord est à l’image des 2 h 26 de film : c’est au spectateur de se faire sa propre idée. Le long-métrage de Cristian Mungiu, Palme d’or du Festival de Cannes 2026, en salle ce mercredi 19 août et septième film du réalisateur roumain, est filmé avec précision, les dialogues sont chargés de sens, et la performance de Sebastian Stan et Renate Reinsve est magistrale. Là s’arrêtent nos certitudes.
Comme souvent avec les Palme d’or, Fjord ne laissera personne indifférent. Nous sommes sortis du cinéma avec le sentiment ambivalent d’avoir vu un film marquant, sans pour autant réussir à s’en faire un avis tranché. C’est un film qui invite à échanger et confronter ses points de vue. C’est même toute la démarche affichée du réalisateur.
Inspiré de faits réels, Fjord raconte l’histoire d’une famille conservatrice évangéliste, les Gheorghiu, qui quittent la Roumanie pour la Norvège. Mihai (Sebastian Stan), Lisbet (Renate Reinsve) et leurs cinq enfants s’installent dans un village enclavé dans un fjord, près des parents de Lisbet. L’intégration se passe bien et le couple se lie d’amitié avec leurs voisins, les Hallberg.
Jusqu’au jour où la professeur de sport remarque des bleus sur l’épaule d’Elia, l’aînée. Les Gheorghiu étant très religieux et ne cachant pas leur éducation traditionnelle, le corps enseignant a des soupçons de violence familiale. Rapidement, l’affaire prend des proportions considérables : les services de protection de l’enfance retirent les enfants à leurs parents, y compris le bébé en bas âge, le temps de mener l’enquête.
Deux miroirs de la société
Cristian Mungiu prend tout son temps pour planter le décor et nous conforter dans notre vision binaire du monde. Les Halberg sont l’épitome de la famille progressiste, dans leur maison à la déco moderne mais chaleureuse (le fameux « hygge » nordique).
Mia, ancienne avocate, a quitté la Suède pour s’installer avec Mats, proviseur de l’école. Il a une fille adolescente, Noora, issue d’un précédent mariage, qui teste ses limites comme les leurs. Le soir, le couple boit un verre de vin devant leur fausse cheminée sur la télé pendant que Noora est scotchée sur son téléphone dans sa chambre aux murs recouverts de posters.

Le Pacte
Chez les Gheorghiu, pas de télévision dans le salon ni de tablette pour les enfants. Le soir, la famille évangéliste chante des louanges.
De l’autre côté du chemin, changement d’ambiance : la maison des Gheorghiu est plus austère, avec son papier peint vieillot et ses meubles rustiques. Les enfants partagent une chambre dénuée de toute décoration personnelle. Seules quelques photos de famille et icônes religieuses habillent les murs du salon, au milieu duquel trône un piano. Le soir, au coin du poêle à bois, enfants, parents et grands-parents chantent des louanges évangéliques.
La Norvège, cas d’école
Malgré leurs différences, le début du film est un modèle de vivre ensemble et le choc des cultures est d’abord anecdotique. Mais la situation va prendre un tournant avec la découverte des ecchymoses. Tout d’un coup, ce gentil couple un peu coincé mais apprécié de tous est accusé de maltraiter et d’endoctriner leurs enfants avec leurs prières et règles strictes. La communauté bienveillante qui les avait accueillis se retourne contre eux, y compris les voisins.
En Norvège, tout châtiment corporel est interdit par la loi. La Barnevernet, le service de protection de l’enfance, a le droit de séparer les enfants de leurs parents sans preuve, et sans préavis, dès qu’un danger est soupçonné. Les familles d’immigrés aux pratiques éducatives différentes des Norvégiens sont régulièrement touchées par cette procédure comme le rappelle L’Express.
Rapidement dans le film, la question n’est pas de savoir si Mihai et Lisbet ont fait preuve de violence — ils reconnaissent a minima des fessées — mais d’estimer s’il était justifié de leur retirer leurs enfants, et si cette décision n’a pas été motivée par un fond de xénophobie. Le signalement aurait-il été aussi précipité si les Gheorghiu s’étaient assimilés aux valeurs éducatives norvégiennes ? Les enfants auraient-ils été placés immédiatement en famille d’accueil si leurs parents les autorisaient à aller sur YouTube plutôt qu’à prier le soir ?
Sebastian Stan et Renate Reinsve excellent
Christian Mangiu se tient à distance, sa caméra aussi, dans de longs plans larges, presque documentaires. Le réalisateur ne montre rien qui ne puisse confirmer ou infirmer les accusations de violence. Même lorsque Lisbet manque d’ébouillanter son bébé à cause des deux aînés qui se chamaillent, sa réaction se passe hors champs. Le lendemain, Elia a la joue rouge, mais qui pour assurer avec certitude que sa mère l’a giflée ?

Sebastian Stan et Renate Reinsve s’imposent à l’écran dans un parfait équilibre d’austérité et de sensibilité.
Ce que Christian Mangiu nous montre cependant en gros plan, c’est la tristesse désespérée des parents qui se font arracher leurs enfants. Impossible de ne pas ressentir d’empathie pour le couple en voyant Renate Reinsve suppliant de pouvoir continuer à allaiter son bébé ou Sebastian Stan, en larmes, regardant sa femme déposer le berceau dans le van de la Barnevernet.
La performance des acteurs est d’autant plus mémorable qu’ils n’occultent pas la part d’ombre de leurs personnages. Tout en retenue, Sebastian Stan semble prêt à exploser à chaque instant dans la peau de Mihai. Ses leçons rigoristes auprès des enfants font froid dans le dos, comme la discrétion rigide sa femme, cette étrange figure de sainte qu’incarne Renate Reinsve.
Notre problème avec Fjord
Mais Christian Mangiu n'accorde pas la même nuance au camp d’en face, et c’est là que Fjord nous a un peu dérangés. L’agente de la protection de l’enfance en charge du dossier est caricaturale. Clichée de la froideur prétendue des Norvégiens, elle en devient presque robotique. L’avocat de la Barnevernet est presque grossier dans sa plaidoirie.
C’est regrettable, car les scènes au tribunal sont les plus intéressantes du film : elles font apparaître les biais évidents de l’aide à l’enfance, l’impossible remise en question des Gheorghiu sur leurs méthodes éducatives, et souligne le dilemme de la situation.
Après un début tout en subtilité, Fjord nous a laissé l’impression amère d’un réalisateur qui prend finalement parti, sans l’assumer réellement. Dans le dossier de presse, Christian Mangiu écrit : « J’aurais l’impression d’avoir échoué si Fjord ne faisait que confirmer au spectateur les idées qu’il avait avant de voir le film ». Le réalisateur a en tout cas réussi à nous questionner sur ses intentions. Dans son film, comme son discours, tout est question d’interprétation.