Frank Leboeuf, invité de dernière minute de la finale de la Coupe du monde 1998 : « On a commencé à dire que j'avais filé du pognon à Bilic »

Frank Leboeuf, invité de dernière minute de la finale de la Coupe du monde 1998 : « On a commencé à dire que j'avais filé du pognon à Bilic »

À l'occasion de la Coupe du monde 2026, L'Équipe vous propose de plonger dans ses archives. Nous vous faisons redécouvrir les grands entretiens réalisés lors des éditions précédentes. En ce 12 juillet, date anniversaire de la finale de l'édition 1998 remportée par la France contre le Brésil (3-0) au Stade de France, honneur à l'un des acteurs inattendus de cette première étoile bleue. Titulaire en raison du carton rouge reçu en demies par Laurent Blanc, Frank Leboeuf avait posé des mots, en 2014, sur cette finale inattendue.

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Il n'a pas oublié les critiques autour de son niveau supposé, mais surtout cette polémique née de l'expulsion de Laurent Blanc en demi-finales face à la Croatie (2-1), à la suite d'une simulation de Slaven Bilic, qui conduira à sa titularisation pour la finale contre le Brésil(3-0). Un moment vécu comme une immense injustice, qui a failli le couper du groupe et le brouilla même, un temps, avec Aimé Jacquet alors qu'il devait disputer le match d'une vie.

« Vous répétez à l'envi que le 12 juillet 1998 est à la fois le plus beau et le pire jour de votre vie. Pourquoi ?
Tu as deux milliards de personnes qui vont regarder et c'est un truc de fou. Tu ne peux pas te louper. Ce n'est pas possible, sinon tu seras dans toutes les vidéos, tous les zappings du monde pendant des années. Tu es en France, tu affrontes le cliché de la plus belle équipe au monde... (sur le ton de la confidence) mais en fait, on était contents de ne pas tomber contre les Pays-Bas en finale. On est aussi dans le cliché de la France, qui fut le petit Brésil dans les années 1980, et on met une tannée au Brésil... On peut gagner ce match 6-1. C'est à sens unique. Tu arrives à 2-0 à la mi-temps et tu sais déjà que tu as gagné. Contre le Brésil ! C'est un non-sens complet ! Mais avant, c'est un stress, parce que j'étais le mec qui n'était pas invité et, d'un seul coup, tout devient magnifique.

Aviez-vous vraiment le sentiment d'être le vilain petit canard de la bande ?
Dès le début, je sais très bien que je suis le remplaçant de "Lolo" (Blanc) et Marcel (Desailly). "Mémé" (Jacquet) m'a convoqué et me l'a dit. Je fais quand même le match du Danemark (2-1), alors qu'on est déjà qualifiés, je suis à fond avec mes potes et je sais très bien que je ne vais plus jouer. D'ailleurs, franchement, jusqu'au quart de finale contre l'Italie, je ne nous vois pas passer, ni être champions du monde. Tout le monde parle du Brésil, il y a les Pays-Bas et franchement, si Baggio marque (pendant la prolongation en quarts de finale contre l'Italie, 0-0, 4-3 aux t.a.b.) au lieu de la mettre sur le poteau : c'est fini ! C'est tellement fragile... Il y a une petite chance, mais je n'y crois pas vraiment. Arrive la demi-finale (contre la Croatie) où tu es mené 1-0 après 50 minutes de jeu. Mais après les deux buts de Lilian, je me dis : "Allez, on est chattés, on n'en peut plus ! Ça sent bon !" Et puis j'entre quand on se retrouve à dix. Et après, c'est une autre vie qui commence pour moi.

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Le carton rouge reçu par Laurent Blanc a changé le destin de Frank Leboeuf à la Coupe du monde 1998. (J.-C. Pichon/L'Équipe)

Le carton rouge reçu par Laurent Blanc a changé le destin de Frank Leboeuf à la Coupe du monde 1998. (J.-C. Pichon/L'Équipe)

Que voulez-vous dire ?
On a commencé à dire que j'avais filé du pognon à Bilic pour qu'il fasse expulser Lolo. En plus, il me tombe dans les bras à la fin du match, alors que moi, je ne me souviens même pas que c'est lui qui a fait la connerie parce que je suis en train de déconner avec Charbonnier au moment de l'action. Je ne sais même pas ce qui se passe. Il y a "Bogho" (Alain Boghossian) qui est sur le point d'entrer, je suis à côté de "Charbo" et je lui dis : "Putain, tu vas encore pas entrer aujourd'hui, fais chier !" Et d'un seul coup, j'entends : "Frank, déshabille-toi !" J'entends une clameur, je me déshabille et j'entre. Je ne sais même pas ce qui s'est passé ! Je comprends seulement au bout de dix minutes que si on gagne, je joue la finale, donc je me chie encore plus dessus, et je suis super gêné à la fin du match parce que, certes, on a gagné, certes, on est en finale, mais il y a une injustice et j'en suis le bénéficiaire. Sans avoir rien demandé. Et on va m'en foutre plein la gueule.

« Bah, oui ! Malheureusement, c'est le plus beau jour de ma vie ! »

C'est le début des problèmes ?
Le lendemain, Aimé Jacquet me dit : "Tu ne vas pas à la conférence de presse." Je dis : "O.K., je n'y vais pas". Pas du tout envie. La nuit passée, Philippe Tournon (l'attaché de presse) m'appelle et me dit : "Tu vas à la conférence de presse." Je lui réponds que non, qu'Aimé m'a dit ne pas y aller. Tournon me répond : "Il m'a dit que c'était OK !" Très bien, mais qu'il me le dise de vive voix. Sauf qu'Aimé est à la Fédé ce matin-là. Philippe Tournon insiste. Je finis par y aller. Je m'excuse pendant une heure d'être là. Je dis que je trouve injuste ce qui est arrivé à Lolo, puis on finit par me demander si je suis heureux de jouer la finale (il marque une courte pause)... Bah, oui ! Malheureusement, c'est le plus beau jour de ma vie ! "Le malheur des uns fait parfois le bonheur des autres", ça s'est transformé en : "Ma joie est plus forte que sa peine". Sauf que ce n'est pas du tout ce que je ressens à ce moment-là. Je ressens une grosse gêne, pas du tout l'envie d'être là. Mais bon, certains ont envie de faire un gros papier et de foutre la merde.

Lama, Leboeuf, Blanc, Petit... les disputes de France 1998

Que se passe-t-il ensuite ?
Aimé Jacquet ne me dit rien pendant trois jours. Il ne me fait pas la gueule, je pense qu'il n'a simplement pas envie de me parler. D'ailleurs, après ça, on ne s'est pas parlé pendant deux mois. Le soir de la finale, je ne lui ai pas adressé la parole non plus. Je pensais que son rôle était de venir me voir. Et d'ailleurs, on ne me voit jamais à côté d'Aimé Jacquet sur les photos de célébrations. Au fond de moi, je lui en veux, parce qu'à l'époque, je me suis retrouvé tout seul comme une merde. Il y a deux personnes que j'ai remerciées : José Touré et René Girard. Les deux seuls qui ont dit : "Y a pas de problème avec Frank, ça va le faire..." Alors que quand tu allumais la télé, la radio et que tu lisais les journaux, partout la question c'était : "Putain, comment va-t-on faire sans Laurent Blanc ?" Un mois ou deux après, Aimé Jacquet est venu me voir et m'a dit : "Costaud ! Tu n'as que ce que tu mérites." Et depuis, nous sommes très amis, je l'appelle 'Dieu'à chaque fois que je le vois, mais j'ai beaucoup souffert. À l'époque, je me suis promis - et je l'ai fait si vous regardez bien les images de la finale de l'Euro 2000 - que le premier mec qui féliciterait Laurent Blanc, ce serait moi. Je vais le voir et je lui dis : "Je suis tellement content que t'aies joué cette finale." Parce que c'est vrai que c'était injuste. Nous n'étions pas ennemis et nous ne l'avions jamais été.

Franck Leboeuf et les Bleus au moment de la Marseillaise sur la pelouse du Stade de France le 12 juillet 1998. (A. De Martignac/L'Équipe)

Franck Leboeuf et les Bleus au moment de la Marseillaise sur la pelouse du Stade de France le 12 juillet 1998. (A. De Martignac/L'Équipe)

Comment l'avez-vous vécu sur le moment ?
Je me suis senti comme une grosse merde et, en même temps, je trouvais ça injuste. Je n'avais rien demandé et j'en prenais plein la gueule. Alors au final, le match se passe bien, mais le 12 juillet 1998, c'est le pire jour de ma vie. La plus belle journée de ma vie, mais le pire jour aussi.

Pourtant, il y a cette scène dans "les Yeux dans les Bleus" où vous, les défenseurs, êtes ensemble, et parlez de Ronaldo dans un moment d'hilarité...
(Il coupe.) De leur part. Moi, je ne rigole pas. Face à eux, je fais bonne figure, mais intérieurement, je suis en train de bouillir. J'avais dit à mon ex-femme : "Si on perd la finale, on ne revient plus en France, parce que je vais morfler comme jamais." C'est moi qui vais tout prendre dans la gueule.

Avez-vous eu une discussion avant la finale avec Laurent Blanc ?
Non, on ne se parle pas. Je me suis engueulé avec Marcel (Desailly) et "Dédé" (Deschamps) parce qu'ils avaient affiché la photo où je suis avec Bilic dans la salle à manger de Clairefontaine. Je dis : "Qui a mis ça ?" Et Marcel répond : "C'est moi. C'est pour rigoler. Lolo était d'accord." Et je lui dis : "Mais moi, ça me fait pas rire." Parce que j'avais vu la tête d'Aimé Jacquet qui n'avait pas du tout apprécié la plaisanterie. C'était comme pour faire germer la merde. Et j'ai dit à Marcel, qui est pourtant mon ami : "Mais qu'est-ce que tu m'as fait là ? Vous êtes des grands malades !" La plaisanterie commence à prendre des proportions ingérables. Je suis dégoûté pour Lolo, mais je commence à être dégoûté pour moi aussi. Parce que j'en prends plein la gueule alors que je n'ai rien dit, que je suis juste là pour remplacer quelqu'un et jouer au football.

Comment avez-vous traversé les heures avant le match ?
Je me suis super concentré ! Je me souviens être arrivé au Stade de France à 180 pulsations en sortant du bus. J'étais prêt à mourir pour mon pays, mais je gardais ce sentiment d'injustice puissant. Et puis, quand je me suis déshabillé et que je me suis mis dans mon match, tout était fini, j'étais dans mon élément. Mon truc, c'était : ''O.K., il y a Ronaldo. Mais il y a aussi Bebeto, Rivaldo''. Le grand Marcel, ils le connaissent. C'était LE grand joueur de l'AC Milan. Donc ils vont tous me tomber dessus parce qu'ils ne me connaissent pas. Je savais qu'il fallait que je fasse gaffe. J'étais concentré comme jamais dans ma vie. Même quand on avait le ballon, je me disais : "Il est où l'autre enfoiré ?" Parce que je savais qu'au moment où on allait le perdre, l'autre (Ronaldo) serait à droite ou à gauche et que ce serait mort. Mais il y a eu des moments énormes.

« On a beaucoup parlé de mon tacle sur Ronaldo. Papapapapapa, le gars va tellement vite que tu ne le vois plus, mais moi, je ne regardais pas les jambes, je ne regardais que le ballon »

Lesquels ?
À 1-0, Marcel perd le ballon et je me retrouve à 2 contre 1 entre Bebeto et Ronaldo. Ils sont à 25 mètres l'un de l'autre et je joue un coup de bluff avec Bebeto. Je fais croire que je vais le suivre et j'ouvre la porte pour qu'il donne le ballon à Ronaldo. Il lui donne et j'anticipe pour fermer. Au moment où je veux prendre le ballon il y a une motte d'herbe qui fait sauter le ballon et j'ai failli le manquer. Imagine si je le rate ? ! Je suis content que le tibia ou la cheville arrête le ballon. Mais pour moi, c'est le moment du match. On a beaucoup parlé de mon tacle sur Ronaldo. Papapapapapa, le gars va tellement vite que tu ne le vois plus, mais moi, je ne regardais pas les jambes, je ne regardais que le ballon. Et à un moment, je me suis dit que je devais y aller, c'était lui ou le ballon. Le ballon touche son tibia et sort en touche pour nous. Les gens applaudissent et on se dit : "Tiens, Le Leboeuf, en fin de compte, il n'est pas si mauvais que ça... On avait dit que c'était une brèle, mais c'est pas mal quand même." Et puis on a fait un putain de match ! Personne ne se souvient que Marcel a été expulsé, quand même. Manu (Petit) vient jouer derrière avec moi. Et c'est amusant, parce que sur le troisième but, sur la tête de Duga, je me dis : "J'y vais !" J'hésite, mais c'est bientôt la fin, et bam, je vois Manu qui part (il éclate de rire). Après, c'est un grand soulagement. Je n'en ai pas dormi de la nuit. On n'a pas atterri. On ne s'est pas rendu compte.

Gardez-vous une certaine rancoeur par rapport à cette histoire Bilic ?
Au début, j'étais très mal. Je n'allumais pas la télé parce que dès qu'on parlait de foot, c'était pour se demander comment allait faire la France sans Laurent Blanc. Et puis, surtout, je n'ai personne qui me parle.

Même dans le groupe ?
Très peu finalement. J'ai mes potes qui sont confiants, mais qui sont potes avec Lolo aussi, donc on ne parle pas de ça. Pourtant, j'aurais aimé être rassuré. Qu'on me dise : "Tu sais quoi ? On est à fond derrière toi ! Vas-y ! T'inquiète pas, ça va le faire !"

Vos partenaires ont-ils pensé que vous étiez heureux du sort de Laurent Blanc ?
On sait ce que ça représente. On sait de quoi notre métier est fait. Souvent, le malheur de l'un fait le bonheur de l'autre. On a vu tellement de mecs se blesser, sortir sur la civière et celui qui entre mettre deux buts et devenir la star. Combien de fois on a vu ça ? Ça fait partie du métier.

« Même si on a gagné d'autres choses, il n'y a rien qui remplacera ce soir-là. On surfe toujours dessus »

Si c'était à refaire quelles erreurs éviteriez-vous ?
Je ne dirais rien ou presque. À l'époque, j'ai touché beaucoup d'argent d'un magazine britannique pour faire des photos au bord de ma piscine en Angleterre. C'était très courant là-bas, mais pas du tout en France, et quand elles sont parues, je me suis fait assassiner pour ça aussi. "Mais qu'est-ce qu'il fout en costard au bord de sa piscine !" Je rassure tout le monde, je n'ai plus de piscine maintenant (il éclate de rire). Je ne suis jamais entré dans le moule et ça m'a plus desservi que profité. Être faux-cul ne faisait pas partie de ma personnalité mais j'aurais dû être assez clairvoyant pour comprendre que tout ne se dit pas. Cela permet de se protéger et de ne pas prendre des volets dans la gueule.

La joie de Franck Leboeuf, une fois la fin du match sifflé, en finale de la Coupe du monde 1998 face au Brésil (D. Fevre/L'Équipe)

La joie de Franck Leboeuf, une fois la fin du match sifflé, en finale de la Coupe du monde 1998 face au Brésil (D. Fevre/L'Équipe)

Pensez-vous tous les jours au 12 juillet 1998 et à cette finale face au Brésil ?
Il faut vous rendre compte ! C'est le soir de ma vie. C'est monstrueux. Et peu importe le niveau de notoriété que l'on avait dans l'équipe à cette époque. Zidane, c'est le soir de sa vie, Lizarazu, c'est le soir de sa vie, Guivarc'h... Et même si on a gagné d'autres choses, il n'y a rien qui remplacera ce soir-là. On surfe toujours dessus. Et puis les mauvais résultats et la mauvaise attitude des joueurs de l'équipe de France qui nous ont suivis nous ont permis d'accéder à un autre standing. Parce qu'en plus, grâce à eux, on est devenus intelligents ! Ils ont fait de nous de véritables stars (il se marre) ! Je pensais qu'on allait tomber dans l'oubli, mais, depuis Knysna, il y a une telle nostalgie que nous sommes devenus des gens vraiment bien. Alors qu'on n'était pas parfaits, mais on ressemblait aux Français. On avait des bases. Et puis on avait certainement une réflexion sur la vie et sur le football.

Avez-vous des regrets ?
Non, je n'ai aucun regret. Seulement quand je regarde (en arrière), ce n'est plus moi. Maintenant, je vis les choses autrement. Quand je relis les articles d'avant... J'étais très ambitieux. Je le suis toujours mais d'une manière différente. J'étais très agressif parce que je voulais absolument réussir. J'avais soif de reconnaissance. Quand je vois les joueurs qui s'énervent parce qu'ils ont un mauvais article... Quand vous êtes footballeur, vous avez l'impression que le monde entier tourne autour de vous. Et quand on a un mauvais article, on a l'impression que le monde entier le sait. Alors qu'en fin de compte, ça n'est pas très grave. »