Gander et Eh!, deux réseaux sociaux canadiens qui veulent rivaliser…
Lorsque le président américain Donald Trump a entamé son deuxième mandat et a évoqué publiquement l’idée de faire du Canada le 51e État, cela a involontairement incité Jessica Glowacki et Ben Waldman à passer à l’action.
Au milieu des piques présidentielles, ces deux entrepreneurs ont chacun pris conscience qu’il manquait quelque chose aux nombreuses plateformes de réseaux sociaux existantes : les valeurs canadiennes.
La plupart des réseaux sociaux utilisés par les Canadiens appartiennent à des sociétés américaines ou fonctionnent sur une infrastructure américaine.
« Avec tous les décrets que [Donald Trump] signait à un rythme effréné, il est devenu évident qu’un simple coup de stylo suffirait à paralyser le Canada du jour au lendemain », souligne Ben Waldman.
« Cela arriverait-il ? Probablement pas, mais la possibilité existait […] tout comme la prise de conscience que notre dépendance vis-à-vis des technologies américaines devait changer. »
Indépendamment l’un de l’autre, Jessica Glowacki, gestionnaire de programmes à Parksville, en Colombie-Britannique, a fondé le réseau social Eh !, tandis que Ben Waldman, directeur créatif à Ottawa, a développé Gander, son concurrent. Bien que chacun ait ses propres particularités, leur mission est sensiblement la même : offrir aux Canadiens une alternative plus patriotique à des géants tels que TikTok, Instagram et Facebook.
Ces nouveaux sites ne se font aucune illusion quant à leur capacité à dépasser leurs rivaux mieux établis, mais ils affirment que cela ne signifie pas pour autant qu’il ne vaut pas la peine de créer et de développer des plateformes canadiennes.
« C’est vraiment important pour moi de protéger notre culture, notre diversité et tout ce genre de choses », explique Jessica Glowacki, dont la plateforme compte 31 000 utilisateurs qui partagent des actualités, des photos et leurs réflexions depuis août dernier.
« Permettre aux gens de disposer de leur propre espace pour échanger avec d’autres Canadiens sans être noyés sous les plateformes américaines offre véritablement aux Canadiens un espace où ils peuvent se faire entendre. »
Cela offre également une couche de protection.
En effet, Eh ! et Gander s’efforcent toutes deux de rendre leurs plateformes souveraines. Cela signifie que la plateforme fonctionne sur une infrastructure canadienne, que les données des utilisateurs sont stockées sur le territoire et qu’elles sont conformes aux lois locales en matière de protection de la vie privée. (La plupart des autres plateformes sont gérées par des géants technologiques américains et échappent parfois au contrôle des régulateurs canadiens.)
Dans le cas de Gander, la plateforme affirme faire « tout (son) possible pour éviter (de) recueillir (des renseignements personnels) dès le départ ». Lorsqu’elle collecte des informations personnelles, telles que des courriels et des numéros de téléphone facilitant la connexion, elle ne les met pas en vente. En cas de demande de suppression de données, elle s’y conformera, ne conservant les informations que si la loi l’exige.
Tous les utilisateurs — ils sont près de 30 000 à l’heure actuelle — doivent également passer par le processus de vérification d’identité de Postes Canada, Identité +, ou de leur adresse courriel institutionnelle.
Ses politiques de modération s’inspirent de la Charte canadienne des droits et libertés : les utilisateurs peuvent donc s’exprimer librement, mais il leur est interdit de publier tout contenu qui attaque des communautés, glorifie la haine, nie l’Holocauste ou harcèle des personnes en raison de leur apparence physique, de leurs affiliations politiques, de leur situation socio-économique ou de leur santé mentale. Les algorithmes sont également conçus pour privilégier les conversations plutôt que les clics.
Par ailleurs, Eh ! s’efforce de trouver des alternatives canadiennes aux services infonuagiques d’Amazon pour faire fonctionner la plateforme. Elle ne suivra pas non plus la voie habituelle consistant à générer des revenus en inondant le fil d’actualité principal de publicités, mais envisage des moyens d’autoriser un certain marketing local, explique Jessica Glowacki.
La pérennité des promesses… et du financement
Si Richard Lachman, professeur à l’école des médias de l’Université métropolitaine de Toronto, salue les efforts visant à créer des alternatives aux géants de la tech et à introduire davantage de concurrence sur le marché, il reste sceptique quant à la pérennité de leurs promesses.
Il cite l’exemple de Google, qui arborait à ses débuts la devise « Don’t be evil » (« Ne soyez pas malveillants »).
« Aujourd’hui, Google n’a plus la même position morale, car il y avait plus d’argent à gagner et les investisseurs voulaient rentabiliser leur mise ; je m’inquiéterais donc pour ce modèle », ajoute-t-il.
Eh ! fonctionne pour l’instant en « bootstrapping » — terme technique désignant l’autofinancement de l’entreprise — mais prévoit de lever des fonds à l’automne. L’entreprise envisage également de se lancer dans d’autres pays.
Gander a cherché à obtenir des fonds auprès du gouvernement fédéral et de capital-risqueurs, mais sans succès.
Le financement public ne correspondait pas à leur projet et les investisseurs en capital-risque se sont détournés de l’entreprise, car il est peu probable qu’ils puissent réaliser un retour sur investissement rapide, explique M. Waldman. L’entreprise s’est également séparée d’Arlene Dickinson, vedette de l’émission Dragon’s Den, qui la soutenait auparavant.
À la place, le fondateur de Gander a réuni 140 000 $ auprès de ses amis et de sa famille avant de lever 2 millions $ auprès de 2500 Canadiens, qui recevront des actions.
La société est encore en train de définir son modèle de financement, mais elle a déjà autorisé le fournisseur d’accès Internet TekSavvy et la série de la CBC « Murdoch Mysteries » à commanditer des flux. À l’avenir, elle pourrait proposer des abonnements payants aux utilisateurs souhaitant bénéficier de fonctionnalités supplémentaires, comme une meilleure qualité vidéo.
Quelle que soit la provenance finale de leurs fonds, les deux entreprises « font face à une bataille difficile », prévient le professeur Lachman.
Elles devront convaincre les utilisateurs accros aux plateformes en place d’essayer les leurs et se rendront probablement compte que toutes leurs promesses en matière de souveraineté des données n’ont pas autant d’importance pour les gens qu’elles le pensent, ajoute-t-il.
« Les personnes très soucieuses de la vie privée réfléchissent à ce genre de choses. Ce n’est pas le cas de la plupart des gens », explique-t-il.
Même si c’était le cas, le Canada dispose d’un public potentiel bien plus restreint, avec 41,5 millions de personnes, contre 342,7 millions aux États-Unis.
« Nous vivons dans un monde où des bouleversements peuvent se produire, et où il est possible d’atteindre une position dominante, mais c’est rare. Notre marché n’a pas la même taille », détaille M. Lachman.
« On peut être aussi canadien qu’on veut […] mais cela reste une entreprise : il faut quand même attirer du monde, payer pour les services et conclure des accords marketing. »
Jessica Glowacki ne se laisse pas intimider par la richesse et l’audience des acteurs historiques ni par celle de ses concurrents locaux.
« La concurrence est toujours saine. Elle nous permet simplement de nous mesurer les uns aux autres et d’apprendre les uns des autres. […] Je pense donc qu’il y a de la place pour tout le monde. »