Il était une fois les Gueules Rouges (5/10). Le quotidien des mineurs varois, entre travail éprouvant, solidarité et ascenseur social
Au plus fort de l’exploitation de la bauxite dans le Var, 1.500 ouvriers y opéraient. Avec la mécanisation, leur nombre a drastiquement baissé. Lorsque le pic de la production est atteint en 1973, avec 2,2 millions de tonnes excavées, environ 750 ouvriers étaient en action.
L’objectif restait le même : en extraire la précieuse alumine de la roche, ingrédient de base de l’aluminium.
Quarante ans après le début du plan de fermeture des mines de bauxite, les mineurs sont de moins en moins nombreux à pouvoir conter cette épopée industrielle. La mémoire collective s’efface, et leurs histoires tombent peu à peu dans l’oubli.
Quatre d’entre eux. Quatre hommes. Quatre profils différents racontent des dizaines d’anecdotes du début de leur carrière, jusqu’à la fin des mines de bauxite en 1989.
Des expériences plus ou moins longues
« J’ai travaillé vingt ans à la mine. D’abord dix ans au fond à “manuter”, puis dix ans en tant que laborantin pour analyser la qualité de la bauxite », raconte Maurice Coulet.
« J’ai démarré ma carrière en 1958 chez Alusuisse. Je chargeais des wagons. C’était bien payé, puis au bout d’un an et demi, je suis allé chez Pechiney. Le système de rémunération n’était pas le même selon le poste occupé », raconte Antoine Delogu.
Photo Luc Boutria
Âgé aujourd’hui de 93 ans, il raconte avoir démissionné de Pechiney en 1961. Après quelques années, le destin a fait qu’il est retourné dans les mines de bauxite.
« En 1970, j’ai eu un accident de voiture. J’avais des séquelles : la mâchoire cassée, des côtes cassées, se souvient-il. Je suis alors reparti chez Alusuisse, à la Dérobade, à Saint-Julien, à La Celle, jusqu’à ma retraite en 1988. »
Si Antoine Delogu était mineur au fond occupé à creuser la bauxite, et Maurice Coulet à la manutention sur les chantiers, Alain Duffaut et Angelo Modica Amore ont occupé un autre poste, absolument stratégique : mécanicien.
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« J’ai commencé ma carrière à la mine de la Baume Sud, après mon service militaire, au moment où les chantiers ont commencé à être très mécanisés, ils recevaient beaucoup de machines, se souvient Alain Duffaut, lequel a embauché le 11 septembre 1965, et ce jusqu’au 1er mars 1985. Et j’étais mécanicien de formation. »
Un travail physique
Quant à Angelo Modica Amore, il venait de finir une mission de deux ans dont le but était de stocker du gaz en souterrain à Martigues : « J’avais la possibilité de travailler ailleurs, notamment en tant que mécanicien chez Alusuisse. J’ai porté mon CV. Je fais partie d’un des derniers mineurs embauchés, en 1985, et j’ai arrêté à la fermeture des mines. »
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« On déplaçait des treuils, on réparait ou changeait les rails au fond, on s’occupait aussi des tapis roulant. Je sortais les marteaux-piqueurs, pour les amener aux forgerons ». Telles étaient les missions de Maurice Coulet pendant dix ans à partir de 1970.
« La journée type à la mine : j’emmenais tout le personnel dans la mine avec une machine dont j’étais l’un des seuls à pouvoir conduire avec mon permis transports en commun », raconte Angelo Modica Amore. « S’il y avait un problème au fond, j’allais les aider, par exemple à réparer les tapis roulants ou les engins ou les pompes à eau, les compresseurs. Autrement, c’est du travail d’entretien à l’atelier. »
Mécanicien, docteur de mine
« Plus elle était mécanisée, plus elle était tributaire des machines, donc un petit rien pouvait faire perdre beaucoup de bauxite », abonde Alain Duffaut.
« Une fois j’étais sous la douche après ma journée, on est venu me voir car un engin a déchenillé. Je savais à quoi m’attendre. Elle était dans 20 cm de boue, on ne trouvait même plus les chenilles. Il fallait y aller pour déboîter les axes de chenilles avec le marteau, on tapait dans la boue. Quand on avait fini, on était crépi. »
En plus de miner au fond, Antoine était polyvalent : « Je faisais toutes sortes de chantiers notamment de la maçonnerie. »
« C’était 8 heures sur poste ! Sans compter le temps d’aller sur place et de revenir de la mine, ni la pause déjeuner », décrivent-ils tous d’une voix. « C’était vingt minutes mais on dépassait souvent », sourit un brin malicieux Alain Duffaut.
« On attaquait à 7 h et jusqu’à 15 h et trois postes qui se suivaient. On n’était pas aux 35 heures », précise Angelo Modica Amore.
« Une mine c’était du bruit, de la boue, des odeurs et particulièrement les mines mécanisées », résume Alain Duffaut. « Mais la température était agréable, 15 à 25 degrés selon les saisons », précise Maurice Coulet.
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Il était une fois
Photo Luc Boutria
Les gueules rouges. Un surnom, une légende que Maurice, Antoine, Alain et Angelo ont porté pendant leur carrière. « Quand les cars de mineurs venaient à Brignoles. On sortait minable et on nous a donné ce surnom », sourit ce dernier.
Le risque quotidien...
Un surnom, une légende laquelle a créé un esprit de corps parmi les mineurs. « Le risque pris au travail faisait que nous étions tous solidaires les uns avec les autres », lance Maurice Coulet.
Photo Luc Boutria
Un risque mentionné par tous les mineurs. Chacun d’entre eux a été victime ou témoin d’un accident dans les mines. « Cette année-là, j’ai eu un grave accident à la mine. Dans un plan incliné, comme je transportais la caisse à outils sur mes épaules, dans ma chute, elle m’a abîmé la colonne vertébrale. J’ai dû être opéré. Je suis resté à la maison après, raconte Maurice Coulet. J’ai eu de la chance d’être formé à l’usine des Arnavaux à Marseille afin de devenir laborantin et monter un laboratoire directement sur les mines à La Celle. »
Alain Duffaut a perdu un ami dans les mines. « En dépannant un camion, il y a eu un glissement de roches et mon ami a été coincé entre la roche et la calandre », se souvient-il. « Nous n’avons pas réussi à le sortir à temps. »
Une autre fois, le mécanicien est témoin d’un autre accident : « Un agent de maîtrise en conduisant un engin a pris un bloc de roche sur lui et cela l’a tué. Des accidents d’inattention. »
... vecteur d’une franche camaraderie
« Dans une mine, un télésiège nous emmène au fond et nous ramène à la surface. Sur le trajet, il y a virage et il faut se pencher en arrière afin de ne pas percuter une paroi », raconte Angelo Modica Amore.
« Sauf que cette fois, le camarade s’est penché en avant. Il a été éjecté et s’est pris le câble du télésiège. Ce fut un miracle qu’il n’ait pas eu les jambes coupées. »
« On était tous solidaires, il n’y avait pas de fainéants, des tire-au-flanc, tout le monde était là pour travailler », se souvient Maurice Coulet. Et une belle camaraderie était de mise.
« Dans la mine de Mazaugues, quand on utilisait le télésiège, à l’aller c’était calme. Au retour pour se défouler, certains faisaient exprès de se balancer sur le télésiège et faisaient valdinguer tout le monde sur le câble », rit Alain Duffaut.
« Certains mineurs à la remontée me faisaient toujours les mêmes blagues », sourit Angelo Modica Amore.
Une camaraderie perdue pour ceux qui ont travaillé dans d’autres entreprises après la fermeture des mines.
« Jamais je n’ai retrouvé une telle ambiance de travail, une telle solidarité, une telle camaraderie », regrette Maurice Coulet. « Si je devais revivre ma vie, je referai toute ma carrière dans les mines de bauxite. »
« Je n’ai rien retrouvé de tel après les mines », acquiesce Angelo Modica Amore, un brin nostalgique. « Quand je passe à vélo à côté, je jette toujours un œil avec émotion, car c’était notre jeunesse. »
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Mineur, un ascenseur social de taille

Photo Luc Boutria
Travailler à la mine, servait le plus souvent pour les ouvriers d’ascenseur social. « Les compagnies minières n’avaient pas de mal à trouver de la main-d’œuvre quand ça tournait bien parce que cela payait bien.
Le régime minier, c’est le fleuron social en France », rappelle Angelo Modica Amore. « On avait nos docteurs, nos dentistes, des avantages nulle part ailleurs, des colonies de vacances, des aides pour ceux qui allaient à la Fac. »
Travailler à la mine, « c’était l’opportunité de gagner ma vie décemment et de vivre sans se priver », abonde Alain Duffaut.
Pas le même salaire pour tout le monde
Le salaire était une donne très importante pour les mineurs. « Il y avait deux catégories pour les ouvriers : ceux du jour et ceux du fond. Et le pécule n’était pas le même », explique Alain Duffaut.
« À Pechiney, dans le chantier, il y avait le mineur, le démineur, le gars dans la taille, celui qui conduisait le scraper, puis celui qui conduisait le locotracteur. Plus on remontait à la surface et moins bien on était payé », raconte Antoine Delogu.
« C’est pour cette raison que j’ai démissionné de chez Pechiney, car j’étais polyvalent donc on me bougeait sans cesse de chantier. Ce qui se ressentait sur le salaire à la fin du mois. »
« C’était le métier dans le coin le mieux payé », ajoute Maurice Coulet. « Beaucoup de paysans voulaient y travailler car on gagnait le double », renchérit Antoine Delogu.
« La cerise sur le gâteau, c’est qu’on avait quand même l’après-midi de libre. Certains construisaient leur maison, d’autres travaillaient dans les vignes ou avaient leur potager. Cette demi-journée de liberté était un luxe », conclut Angelo Modica Amore.