Le Grand Entretien de Me Bruno Dayez, l'avocat de Dutroux, désormais pensionné : "Je ne suis ni son intime, ni son familier"

Le Grand Entretien de Me Bruno Dayez, l'avocat de Dutroux, désormais pensionné : "Je ne suis ni son intime, ni son familier"

À la fin du mois de juin Me Bruno Dayez, l'avocat de Marc Dutroux, est parti à la pension. Quelques jours avant la quille, Me Dayez était l'invité du Grand Entretien de la DH.

67 ans, c'est enfin l'heure de la pension ?

Oui, parce qu'à mon rythme le corps fatigue, j'ai fait un demi-siècle à 50h par semaine, un emploi du temps où chaque minute comptait. Au-delà de ça, il y a un moment où il faut arrêter pour équilibrer la vie familiale et professionnelle, il n'est jamais trop tard ! (Rire) Ce métier était tenable tant que je pouvais en faire le commentaire et j'ai le sentiment d'avoir tout dit depuis quelques mois, je crois qu'il est vraiment temps de tirer ma révérence.

L'avocat de Marc Dutroux sort du silence: "Il est parfaitement inoffensif. C'est un vieux lion de cirque sans dents"

50 ans en tant qu'avocat, ça doit en faire des dossiers ?

J'ai travaillé dans deux cabinets successifs où nous avons ouvert quelque 80 800 dossiers, je ne les ai pas tous traités mais ça doit en faire quelques dizaines de milliers quand même.

Comment cette vocation vous est-elle venue ?

Je suis devenu avocat par accident. J'ai fait mes études de droit à reculons je faisais la philosophie en parallèle. J'étais jeune marié, mon père était décédé, j'ai embrassé la profession parce que le voisin de ma femme était avocat et il m'a très gentiment ouvert sa porte. C'est comme ça que j'ai mis le pied à l'étrier, je n'avais jamais mis le pied au palais de Justice avant de prêter serment. J'ignorais tout de cette profession qui a finalement rencontré beaucoup de mes aspirations et qui m'a globalement, si pas comblé, donné de la satisfaction. Avec le revers de la médaille aussi, ça m'a donné des inquiétudes, c'est un métier très angoissant, très chronophage dont on ne sort pas indemne, on y pense le jour, la nuit, pendant les vacances, il n'y a pas vraiment de répit.

"Qu'on me le mette dans mes mains…" : Jean-Denis Lejeune réagit vivement aux propos de l'avocat de Marc Dutroux

On imagine qu'il y a de nombreuses affaires qui vous ont marqué ?

Quelques-unes, j'ai en mémoire le prétendu réseau de pédophilie au collège Saint-Pierre, dans lequel j'ai eu l'honneur de défendre des enseignants qui étaient injustement accusés. Une autre affaire extraordinaire, celle de jumeaux poursuivis pour un fait de viol dont l'un des deux était coupable. L'un était en aveux, l'autre niait mais on pensait que les deux mentaient, le tribunal a dû jouer un peu à la loterie. C'était une affaire très spectaculaire. Des assises qui se terminaient au petit matin. Beaucoup de souvenirs d'affaires à dormir debout. Ce qui est intéressant dans le métier, c'est tous les jours du renouveau, les gens ne sont pas des numéros. Il y a des choses plus ou moins palpitantes, un aspect répétitif parfois mais il y a toujours des affaires qui nous surprennent. On rencontre des individus qui sont toujours uniques dans leur genre.

"Je suis suspecté d'avoir empoisonné mon épouse", sourit Me Bruno Dayez, l'invité du Grand Entretien de la DH

Justement, l'un de vos derniers dossiers, c'est la libération de Marc Dutroux ?

La libération est peut-être un grand mot parce que je n'y arriverai pas et peut-être que mes successeurs se casseront les dents sur cet obstacle. Le dossier Dutroux m'a intéressé car il était dans la droite ligne de ce que j'ai toujours écrit. Je l'ai embrassé après avoir travaillé pendant plus de 30 ans, j'étais déjà un vieux de la vieille, je n'avais plus rien à prouver ni à craindre. Mais j'avais quand même minimisé les dégâts car je n'étais pas préposé à être haï. Chaque prise de position publique m'a valu un déferlement d'injures, de menaces et parfois de représailles. On s'en est pris à mon cabinet mettant en péril le travail de mes associés, nous sommes un groupement d'une dizaine d'avocats. Cela a été difficile. D'un point de vue symbolique, je maintiens mes positions, je ne vais pas me déjuger quels que soient les avatars.

Mort du jeune Fabian à Ganshoren: le policier qui a fait fuiter des informations est renvoyé de la zone de police Bruxelles-Midi

Si vous n'aviez déjà plus rien à prouver ou à craindre, pourquoi prendre Marc Dutroux comme client ?

C'était très important et intéressant pour moi d'être l'interface entre le public, les médias et le client. Je l'appelle ainsi mais Marc Dutroux est plus un patient. Ça m'a permis d'avoir une caisse de résonance pour les idées auxquelles je tiens : l'abolition de la peine perpétuelle, les conditions de détention qui sont tout à fait indignes en Belgique, pas que pour Dutroux même si pour lui c'est à la puissance carrée, l'absurdité du milieu et de la condition pénitentiaire avec une loi créée sur-mesure pour Dutroux. Celle sur la libération conditionnelle qui donne les pleins pouvoirs au Tribunal d'Application des Peines (TAP) sur base de critères qui sont à mon sens éminemment contestables. Accepter la défense de Marc Dutroux, c'est critiquer frontalement la loi, dire qu'elle est mal faite, et globalement embrasser la cause de tous les détenus, surtout ceux condamnés à de longues peines.

En menant ce combat, avez-vous eu le sentiment d'avoir dépassé certaines frontières du droit pourtant bien établies ?

Cela me mettait à un défi de taille qui consistait à aller aux limites du droit de défense. Choisir le cas le plus compliqué pour voir ce que cela m'amènerait à faire. Je le reconnais volontiers, j'ai souvent franchi la ligne rouge. Notamment en usant et abusant des médias alors que, théoriquement, je ne peux pas prendre la parole sur une affaire en cours. Je n'en ai rien eu à faire car je pense qu'il était important d'interpeller le public sur l'opinion faussée qu'il a de la prison, de ses effets pernicieux. La prison telle qu'elle existe entraîne plus de conséquences perverses qu'elle n'en porte les bienfaits. Dans la théorie, on dit que la prison sert à tout à la fois, qu'elle est bonne à tout : neutraliser les gens dangereux, punir les gens coupables, flatter la victime en lui donnant satisfaction et une compensation au mal dont elle a souffert et qu'elle permet de réhabiliter celui qui subit une peine. À entendre le discours officiel, la prison protège la société mais c'est un pieux mensonge, une hypocrisie crasseuse que j'ai eu maintes fois l'occasion de dénoncer.

Agressions sexuelles en série au bois de la Cambre à Bruxelles : le rappeur Gilles N.E. est le premier suspect à comparaître devant le tribunal

C'est donc par goût du défi et de l'affrontement que vous avez pris le dossier Dutroux ?

Cela tient certainement de ça même si je suis tombé dans ce dossier par accident puisque j'ai été mandaté par l'aumônier de la prison, qui est entre-temps décédé de façon accidentelle, j'ai perdu un soutien important ce jour-là. Il y a du défi dans toutes les professions. Les avocats sont souvent vus comme la goutte d'huile qui fait tourner la machine mais nous sommes aussi le grain de sable qui grippe la mécanique. Ce métier on ne peut pas le faire si on n'a pas au fond de soi un sentiment de révolte par rapport à un appareil qui broie les gens. Mon opinion très franchement, c'est que la justice pénale ne sert pas à grand-chose, c'est une machine qui tourne à vide et qui produit chaque année pour seul effet concret l'infliction de dizaine de milliers d'années de prison à quelques milliers d'individus. La question est de savoir si cela a vraiment une utilité sauf pour les quelques pourcents de gens qui doivent effectivement être neutralisés parce qu'ils constituent objectivement un danger pour la sécurité publique. Il y aurait beaucoup mieux à faire que d'allouer des sommes astronomiques à garder des gens pourrir sur pied dans des établissements qui, je reprends tous les poncifs à mon compte, sont des écoles du crime, des machines à désocialiser, des usines à récidive… tous ces clichés sont en fait pertinents.

Et comment ont réagi vos proches lorsque vous leur avez annoncé reprendre la défense de Dutroux ?

Pour l'anecdote, j'avais demandé à être commis d'office à l'époque du procès, il y a près de trente ans, cette affaire me taraudait déjà alors que j'étais fort jeune. Je me suis heurté à une levée de boucliers générale dans mon entourage. J'étais jeune papa à l'époque, j'ai renoncé un peu à mon dépit. Le hasard fait que 25 ans plus tard, ce dossier revient sur la table, j'ai saisi l'occasion en me disant que l'histoire repasse les plats. J'ai la chance d'être dans une famille de philosophes et de sciences humaines. Il y a un psychologue, une sociologue, une philosophe et un chanteur lyrique pour ne rien vous cacher. Ils n'ont globalement fait aucune objection et je suis bien soutenu dans mon milieu familial même si ça n'a pas toujours été facile à vivre. Ça a été des plaintes, à un moment j'ai dû fuir car j'étais sous la menace, j'étais sous protection policière un certain temps, heureusement il n'a pas été utile de la mettre en œuvre. Ces situations ne sont pas aisées à vivre même si j'aurais dû m'en douter. Malgré tout, quoiqu'on puisse en penser à l'avance, une fois qu'on est dans le bain, c'est plus difficile à vivre.

Il y a une de la déception de ne pas voir ce dossier aboutir ?

De toute façon ma succession est assurée, ils sont plusieurs à prendre le relais parce que justement, il faut diluer un peu les responsabilités. Je pense que ces avocats n'auront pas la vocation comme moi de monter au créneau face caméra ou micro. Ce qui a toujours été ma façon de faire, aussi parce que je suis issu d'une famille de journalistes. Mon père était directeur de l'information à la RTBF, mon frère y travaille, ce n'est un secret pour personne et j'ai moi-même été chroniqueur judiciaire au Vif/L'Express et dans La Libre. Dans les affaires médiatiques, le paradoxe est que la seule personne qui ne puisse pas s'exprimer, c'est le condamné. Dans l'affaire dont nous parlons, et comme les médias en sont friands, ils commémorent son arrestation, son procès, la découverte des victimes ou encore de sa pseudo-évasion, ce dossier est continuellement réactualisé. C'est fort bien mais je ne trouvais pas normal qu'on tende systématiquement le micro aux familles des victimes, aussi honorables soient-elles, sans contrepoids. La question demeure entière, qu'est-ce qu'on fait des condamnés à perpétuité ? Ce débat excède le seul cas de Dutroux, par exemple les condamnés pour terrorisme qui seront eux aussi, un jour, dans les conditions pour être libérables.

À qui la faute ?

Selon moi, à partir du moment où l'État incarcère quelqu'un, il le prive totalement de son autonomie. Le détenu devient un objet qui dépend de tout pour les gestes les plus simples du quotidien : manger, ouvrir une porte, se laver, avoir une visite. Il est totalement dépersonnalisé, il devient le sujet de ce qu'on fait de lui. La condition pénitentiaire est absurde, des gens à qui on retire leur vie minute après minute dans un temps mort indéfini sans réelle perspective d'avenir. Mon opinion, quand l'État fait de ces gens des assistés, lorsqu'on est dans cette situation d'hétéronomie complète, il lui revient d'assurer leur avenir mais on est dans une optique tout à fait inverse. Allez-y Monsieur, organisez vous-même votre plan de reclassement et de resocialisation. On passe la patate chaude aux détenus alors qu'on a pris un soin minutieux à les désinsérer de la société. L'État se dégage de sa propre responsabilité.

Mortellement poignardé pour un vélo abîmé à Matonge : D.G. est renvoyé devant les assises de Bruxelles

Et comment Marc Dutroux vit-il votre départ à la pension ?

Pour la petite histoire, je l'ai en ligne deux à trois fois par semaine et ça va continuer. Je vais continuer de lui rendre visite parce que je vais rester en arrière-plan de ce dossier. Je vais épauler les avocats qui pourront prester et je serais éventuellement là s'il faut faire un communiqué. Je peux me targuer de l'avoir suivi pendant dix ans. Je ne suis ni son intime, ni son familier même si on a appris mutuellement à se connaître. Je suis son contact principal dans la mesure où je suis son seul vrai interlocuteur. Cela va demeurer, c'est pour moi quelque chose d'indélébile. Ce dossier continue de me donner des insomnies, je ne vais pas l'abandonner en rase campagne. Pour l'éternité, je serai toujours associé comme celui qui a osé demander sa libération.

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.