Jean-Michel Basquiat : un documentaire Netflix produit par ses sœurs dévoile l’homme derrière le mythe
Sur une vidéo amateur granuleuse, trois enfants jouent dans un parc new-yorkais bondé, un été, dans les années 1960. Sur une autre, un marmot espiègle, très élégant en cardigan crème et béret, sourit à la caméra. Une troisième immortalise la fierté de deux jeunes parents poussant leur nouveau-né dans un landau à Brooklyn. Ce sont là des scènes intimes, banales, qui pourraient concerner n’importe qui. Sauf que ce n’est pas le cas. Car les enfants en question sont l’artiste Jean-Michel Basquiat et ses sœurs, Lisane et Jeanine, et que les parents sont Gérard et Matilde Basquiat. Et ce qui rend ces images si saisissantes, ce n’est pas tant le fait d’y voir l’un des artistes les plus mythifiés du xxe siècle avant qu’il ne devienne mondialement connu, mais de l’y voir dans un contexte inédit : en famille. Cette famille qui lui a donné vie et l’a façonné, bien avant que le monde de l’art ne sache qui il était, et dont le parcours a continué bien après.
Le petit frère
Malgré la brièveté de l’existence de Basquiat, difficile de citer un autre peintre dont l’influence ait autant dépassé les frontières du milieu artistique. Aujourd’hui, ses tableaux sont parmi les plus étudiés et les plus prisés au monde. En 2017, son œuvre Untitled (1982) a été adjugée pour la somme record de 110 millions de dollars. Dans le milieu de la mode, il a collaboré avec des marques allant de Tiffany et Louis Vuitton à Supreme, en passant par Comme des Garçons, maison pour laquelle il a d’ailleurs défilé en 1987 à Paris. En 1981, Debbie Harry, la star du groupe Blondie, achète Cadillac Moon, qui restera le tout premier tableau vendu de Basquiat. La même année, il interprète un DJ dans le clip “Rapture” de Blondie. Jay-Z fait souvent référence à lui dans ses couplets : “Most Kingz” (2010), par exemple, s’inspire de son tableau Charles the First. Et puis il y a les films : Basquiat, de Julian Schnabel (1996), Basquiat, un adolescent à New York, de Sara Driver (2017), Jean-Michel Basquiat : The Radiant Child, de Tamra Davis (2010). Sans parler des livres, des expositions, des hommages.
Mais célébrité et vérité ne font pas toujours bon ménage. Le temps passant, la vie d’une star se retrouve souvent truffée d’approximations, et les faits réduits à une poignée de détails qui, la plupart du temps, font l’impasse sur les nuances pour privilégier le côté sensationnel du récit. Dans le cas de Jean-Michel Basquiat, ce récit est le suivant : “Basquiat, c’était ce jeune et brillant graffeur haïtien-portoricain SDF, qui a réussi à faire effraction dans le monde de l’art, pourtant très fermé et à forte dominante blanche, pour devenir le jeune prodige qui s’est lié d’amitié avec Andy Warhol. Il a gagné énormément d’argent, est tombé dans l’enfer de l’héroïne, et on l’a retrouvé mort d’overdose à 27 ans.” Cette histoire aussi spectaculaire que brutale, c’est celle dont on se souvient. Mais elle ne couvre qu’une petite partie de la vie de l’homme et de l’artiste.

Jean-Michel Basquiat enfant
The Estate of Jean-Michel BasquiatCette distinction entre le mythe et l’homme est au cœur de Jean-Michel, le nouveau documentaire réalisé par Quinn Whitney Wilson et Viridiana Lieberman, acclamé au Festival de Tribeca, où il a été projeté en avant-première. Il sera diffusé sur Netflix à partir de décembre. C’est le premier film sur Basquiat à avoir été réalisé avec l’accord et la participation de ses héritiers, mais son vrai intérêt est ailleurs. Ce n’est pas une énième tentative d’analyse de ses tableaux, ni de retracer sa carrière. Non, ce film s’intéresse avant tout à l’homme : le frère, le fils, le jeune de Brooklyn. Un enfant espiègle, qui jurait à sa sœur que si elle mangeait des pépins de pastèque, elle allait se mettre à transpirer du jus de ce fruit, et qu’elle pourrait en boire à volonté. Un jeune curieux et malin qui, à 7 ans, alors qu’il était hospitalisé après avoir été renversé par une voiture, a dévoré Gray’s Anatomy de Henry Gray, un livre ayant par la suite inspiré le nom de son groupe, Gray, ainsi qu’une bonne part de son œuvre dite “anatomique”. Un vrai être humain, dont la vie n’a pas commencé quand le monde de l’art s’y est intéressé.
Deux des personnes les mieux placées pour s’en souvenir sont ses sœurs cadettes, Lisane Basquiat et Jeanine Heriveaux, respectivement âgées de 24 et 21 ans quand leur frère est décédé en 1988. “Ce film m’a bouleversé, dit Lisane. Il revient sur les moments les plus durs de notre vie, tant sur le plan émotionnel que spirituel ou physique.” D’autant plus, ajoute Jeanine, que pendant la majeure partie des trente-huit années ayant suivi la mort de leur frère, les deux sœurs ont évité les feux de la rampe. “On a toujours été une famille discrète. Même aller voir ses expositions était dur. Après sa mort, Lisane et moi avons consacré notre temps à nos familles et à nos carrières.” (Jeanine était comptable et Lisane, cadre d’entreprise.) Donner vie à ce film leur a pourtant semblé nécessaire. “Quand on s’est retrouvées à gérer la succession [dont leur père s’était occupé jusqu’à sa mort en 2013] et qu’on a dû se mettre à intervenir de façon plus publique, on a senti qu’il était important de combler les trous du récit”, résume Jeanine.
Un regard inédit sur l'artiste
Pour les deux sœurs, le choix de Quinn Whitney Wilson comme réalisatrice s’est vite imposé. “On a été très impressionnées par son énergie”, se souvient Lisane. Vu la stature du projet, leur décision en a surpris plus d’un. Surtout connue pour son travail en tant que directrice artistique de la marque de vêtements Lizzo, Quinn Whitney Wilson s’est fait un nom grâce à des courts métrages, qui ont permis à Lisane et Jeanine de découvrir son travail de réalisatrice. Elle n’avait jamais tourné de long-métrage, mais les deux sœurs adoraient son approche. Pour Quinn Whitney Wilson, tout a commencé par un mail, qu’elle a d’abord pris pour une blague. “C’était en décembre 2021. Un inconnu m’écrivait pour savoir s’il pouvait me mettre en contact avec la succession de Basquiat… Vu que j’avais à peine 27 ans et qu’on m’avait toujours dit que c’était l’un des artistes noirs les plus prolifiques de tous les temps, je me suis dit que ça devait être un spam ou un canular, dit-elle en riant. Lisane, Jeanine et moi, on a fini par se retrouver pour discuter sur Zoom, le 22 décembre. C’était l’anniversaire de Jean-Michel.”

Jean-Michel Basquiat
Marion BuschÀ l’époque, les sœurs Basquiat préparaient Jean-Michel Basquiat: King Pleasure, l’exposition qu’elles ont lancée à New York en 2022. “Ça faisait trente-quatre ans que leur frère était mort, se souvient Quinn Whitney Wilson. Et c’était la première fois qu’elles passaient en revue tous ces souvenirs, ces photos, ces anecdotes, et qu’elles se remémoraient tout ça ensemble. C’était très émouvant. Du coup, quand j’ai raccroché, je me suis dit : ‘Ok, j’ai beau n’avoir que 27 ans et être une débutante, il faut que ça se fasse. Il faut qu’on donne naissance à ce film.’” Trois ans plus tard, Quinn Whitney Wilson fait appel à Viridiana Lieberman en tant que coréalisatrice. “J’ai compris que c’était un projet bien plus ambitieux que prévu, et que fouiller dans les archives d’une personne décédée allait être très intense d’un point de vue émotionnel.”
De nombreux détails (images d’archives, photos de famille, souvenirs d’amis et de proches) seront dévoilés pour la première fois. Un jeune Basquiat vêtu d’un élégant peignoir taupe qui rit et court dans tous les sens dans une maison pleine de livres à Brooklyn. Une carte de membre du Brooklyn Museum signée “Jean-Michel”. Un bébé Basquiat que son père berce tandis qu’il gazouille sur le lit parental. Un Basquiat adulte traînant avec son père à Hawaï, où il joue au tennis en mocassins. La plupart de ces images vont surprendre et, surtout, éclairer, même ceux d’entre nous qui pensaient déjà bien connaître Jean-Michel Basquiat. “J’ai regardé tellement de films, lu tellement de livres sur lui, et j’avais toujours l’impression qu’ils ne faisaient que le regarder de l’extérieur, dit Viridiana Lieberman. Ils semblaient très éloignés de lui en tant qu’être humain. Et ils passaient leur temps à l’évaluer, à le définir, à l’analyser. En écoutant ses sœurs raconter leur histoire, en explorant leurs archives et en les laissant parler, j’ai eu l’impression de rétablir la vérité sur qui il était.” Ou, comme le dit Quinn Whitney Wilson : “On voulait montrer qu’il n’était pas sorti de nulle part et qu’il avait eu une enfance, comme tout le monde.”
L'enfant de Brooklyn
Ce à quoi les sœurs ne s’attendaient pas, c’est à quel point le film allait les aider à faire leur deuil. “Vous savez, dit Jeanine, on a vécu cette vie avec Jean-Michel en tant que sœurs, en tant qu’enfants ensemble, mais on ne se rend vraiment compte de l’impact que ce genre d’événements a sur nous qu’en y repensant bien plus tard.” Sa tristesse est palpable. Et quand Lisane prend sa suite, elle s’interrompt pour reprendre son souffle. “J’ai trouvé le film très apaisant, dit-elle. Et je ne m’y attendais pas. Ça nous a ouvert une porte, à Jeanine et moi, ainsi qu’à toute la famille, pour regarder nos vies d’une façon inédite. Le film nous a permis de revenir sur tout ça : ce qui s’est passé dans notre famille, notre enfance, la façon dont nos vies ont été bouleversées par la mort de Jean-Michel, et ce que ça nous a fait en tant que famille.” Lisane s’interrompt, marque une longue pause, déglutit, puis reprend la parole. “On était une famille avec trois enfants, et d’un seul coup, il n’en restait plus que deux. Avec Jeanine, on a souvent comparé ça à un tabouret à trois pieds qui en aurait soudain perdu un.” Mais pendant de longues années, elle s’est concentrée sur le chagrin de ses parents, plutôt que sur le sien.

Jean-Michel Basquiat et ses sœurs Lisane et Jeanine
The Estate of Jean-Michel Basquiat“J’ai toujours eu l’impression que ma douleur devait passer après la leur, poursuit-elle. Ils ont perdu leur enfant. Du coup, je n’ai pas accordé la priorité à la façon dont j’avais été affectée, ni à celle dont Jeanine et moi avions été touchées en tant que sœurs. Nous avons fait passer le chagrin de nos parents avant le nôtre, parce qu’après tout, ce sont eux qui ont perdu un fils. Et donc, dans ce film, on a tenu à parler de la façon dont ma mère, mon père, Jeanine et moi avons été marqués par la perte de notre frère. C’est une autre facette de l’histoire, qui mérite aussi d’être connue.” Jean-Michel Basquiat a grandi dans une maison brownstone de Brooklyn, au sein d’un milieu très cultivé, avec ses sœurs et son père haïtien, Gérard, homme d’affaires et comptable, ainsi que sa mère, Matilde, passionnée d’art, née à Brooklyn et d’origine portoricaine. Ces deux-là se sont séparés quand Basquiat avait 8 ans, ce qui a été dévastateur pour l’artiste. (Dans le film, son cousin Reuben raconte à quel point le jeune Jean-Michel était inconsolable quand il a appris que ses parents allaient divorcer : “Je ne vais plus avoir de famille”, répétait-il en sanglotant.) La famille Basquiat était très soudée, et sa mère en était la clé de voûte. Suite à la fin de son mariage, elle a souffert de troubles mentaux qui l’ont amenée à faire des allers-retours en hôpital psychiatrique jusqu’à sa mort en 2008, à 74 ans. Vu son influence sur Basquiat et sur leur famille, ses filles tenaient à ce qu’elle occupe une place centrale dans le film.
Mais selon Jeanine, cette décision était aussi un moyen de faire taire certaines rumeurs. “Ces cinq dernières années, on a entendu des choses qui nous ont déplu : des gens disaient qu’on ne parlait pas assez de notre mère, qu’on la cachait. Lisane et moi, on voulait juste protéger sa santé mentale, mais parfois, quand tu protèges quelqu’un, c’est mal interprété. Alors qu’en réalité, c’était surtout parce qu’elle méritait de conserver sa vie privée. Ce n’est pas parce que ton fils est une star que tu dois constamment être mise sous les feux des projecteurs. Du coup, ce film, c’est le moyen qu’on a choisi pour parler un peu plus d’elle. De ce qu’elle a apporté à Jean-Michel et de l’influence qu’elle a eue sur nous trois. C’était très important pour nous.” Il n’en reste pas moins, ajoute Lisane, que le processus n’a pas été de tout repos. “Parler publiquement de la douleur de notre mère, des difficultés de notre père et plus généralement du paysage émotionnel et mental qui a découlé de cette horrible expérience, de la perte de notre frère et de celle de leur fils… Ce sont des choses dures à aborder. Même la nuit de son décès…, poursuit-elle, avant que sa voix ne casse. Bref, rien de tout ça n’a été facile à partager.”

Jean-Michel Basquiat et son père Gérard
The Estate of Jean-Michel BasquiatLes deux sœurs tiennent à ce que la vie de leur frère ne soit plus résumée à sa mort, et le film le montre bien. “Jean-Michel était quelqu’un de très drôle, se souvient Lisane, dont le visage s’illumine soudain. C’était un frère formidable, avec qui on pouvait discuter de tout. Il était généreux et avait un cœur grand comme ça.” Jeanine hoche la tête. “J’espère que les gens qui verront ce documentaire le découvriront sous un autre angle. J’ai hâte qu’ils puissent le voir comme un frère, un fils, et comme le merveilleux être humain qu’il était.”
Adaptation Alex Simon.
Jean-Michel, de Quinn Whitney Wilson et Viridiana Lieberman. Sur Netflix le 11 décembre.