Le voile à la campagne, le sexe à la capitale: en Iran, l’amour est à double carburation - Heidi.news

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Elle marque une pause de quelques secondes.

  • Bon, disons que la frappe a été indirecte.

Le 28 février 2026, lorsque les Etats-Unis et Israël ont attaqué l'Iran, la première personne à appeler Mina a été Mohsen, son petit ami depuis environ un an. Il a essayé de la calmer. Mais la guerre n’est pas affaire que de missiles et d’explosions.

Mina habitait alors à Narmak, un quartier de l’est de Téhéran parsemé de casernes militaires. Alors ses parents ont insisté pour qu'elle rentre au plus vite dans leur petite ville natale de Golpayegan, à cinq heures de route de Téhéran. Ce retour au bercail l’a éloignée de Mohsen, et les coupures d’internet imposées par le gouvernement n’ont rien arrangé.

  • On s’éloignait un peu plus chaque jour, raconte Mina.

La relation s'est poursuivie à distance pendant deux mois, par appels et par SMS. Jusqu'au jour où Mohsen lui a écrit ce message:

  • Hello, chérie. C'est très dur à écrire, mais je veux une vraie petite amie avec qui je peux sortir et que je puisse serrer dans mes bras, pas juste une relation au téléphone.

La sentine des vices

Nous sommes quatre mois plus tard, et Mina a toujours le message dans son téléphone. Elle garde le silence quelques secondes, puis laisse échapper un éclat de rire qui sonne moins amusé que nerveux. «Et puis merde. C’est sûrement mieux qu'il soit parti. De toute façon, notre relation n’avait que trop duré.»

Mina a 22 ans, elle est étudiante en troisième année de cinéma à l'Université d'art d’Iran, à Téhéran. Elle a vécu avec sa famille à Golpayegan jusqu'à l'âge de 19 ans, mais son admission à la fac lui a donné l'occasion de s'installer à la capitale. C’était le début d’un tout nouveau chapitre de sa vie.

À Téhéran, elle ne porte pas de voile et troque les vêtements longs, dans lesquels elle se sent «étouffée», contre des tenues plus colorées et plus légères. Elle loue un appartement à Narmak avec une amie et découvre, pour la première fois de sa vie, ce que ça fait de n’avoir de comptes à rendre à personne sur ses allées et venues. La maison de Golpayegan paraît loin.

C’est à Téhéran aussi qu’elle fume pour la première fois, qu’elle fait ses premières fêtes alcoolisées, et, bien sûr, qu’elle commence à flirter avec des garçons. À Téhéran, elle peut avoir un petit ami secret et même l'amener chez elle. Chez ses parents, le simple fait de prononcer le mot «petit ami» est exclu.

De l’art de regarder ailleurs

Pourtant, la vie de Mina à Téhéran n'a jamais été complètement dissociée de celle qu'elle menait à Golpayegan. Tous les mois, elle retourne chez ses parents deux ou trois jours. Son père et sa mère sont très croyants, attachés aux traditions. Ces visites s'accompagnent de leurs propres rituels: elle remet son foulard, porte des vêtements longs et amples, se maquille le moins possible. De fait, elle renoue avec son rôle de «fifille bien élevée».


Chez ses parents, même son prénom change: elle redevient Fatemeh, le prénom religieux qui figure sur son acte de naissance. Mina est en réalité son deuxième prénom, celui qu'elle a choisi pour sa nouvelle identité à Téhéran. Elle se décrit comme «amphibie» et a même donné un nom à cette double vie: «la vie à bicarburation». (Les voitures qui roulent à la fois à l’essence et au GPL sont très répandues en Iran, ndlr.)

Ses parents ne lui ont jamais demandé de but en blanc si elle avait un petit ami, mais Mina pense qu'ils savent tout. Ils choisissent juste de faire comme si de rien n’était.

  • Dans ma famille, il y a des choses qu'on n'a pas besoin de dire à voix haute. Tout le monde est au courant, mais chacun fait semblant de ne pas savoir.

Il y a un an à peu près, sa mère a remarqué qu'elle passait beaucoup de temps au téléphone dans sa chambre, mais elle a préféré ne poser aucune question. «Fais juste attention à ne pas gâcher ta vie et à ne pas faire honte à la famille», s’est-elle contentée de dire.

Une évolution sensible

Mina estime toutefois que ces dernières années, avec notamment le mouvement «Femme, Vie, Liberté» et les changements sociaux qui ont suivi, les lignes rouges au sein des familles ont évolué. Cela vaut pour la sienne. Les restrictions autour des relations amoureuses entre jeunes se sont assouplies, même dans des villes de petite taille comme Golpayegan.

Son frère en est un exemple. Il y a quelques mois, il a ramené sa petite amie, Mahsa, à la maison et l'a présentée à leurs parents. Mina ponctue l’anecdote d’un rire: «Bien sûr, dans une société traditionnelle, il y a un monde de différence quand c’est ton fils qui a une petite amie ou quand c’est ta fille.»

Depuis son installation à Téhéran il y a trois ans, Mina a eu cinq relations. Elle fait ses rencontres via Instagram, lors de voyages organisés ou d'événements de dating dont le slogan est: «Venez seul, repartez en couple.» Mohsen et elle se sont rencontrés dans un de ces événements, à 23 heures, au moment de la danse en groupe.

Mohsen a été attiré par son «intelligence et son corps féminin», tandis qu'elle-même a d'abord été séduite par sa «taille et son sens de l'humour». Elle rit et ajoute: «Mohsen cochait toutes les cases pour moi: il avait un père riche, il était beau, et nous étions intellectuellement compatibles.»

Difficile de se projeter

Mina considère que tomber amoureuse est une «ligne rouge» dans une relation. Pour elle, l'amour tient moins de l'expérience romantique que de l'erreur de calcul.

  • Pour moi et la plupart des gens de mon âge, les relations amoureuses consistent simplement à avoir quelqu'un avec qui parler, profiter du moment présent et avoir des relations sexuelles. En dehors de ça, vu la situation politique et économique en Iran, peu de jeunes envisagent de se marier ou d’avoir des relations de longue durée.

Mina prévoit de partir en Italie après sa licence, pour poursuivre ses études de cinéma dans une université de Rome. Lorsqu'on lui demande pourquoi elle ne voudrait pas emmener son prochain petit ami avec elle, elle rit à nouveau:

  • Quand tu vas dans une sandwicherie, est-ce que tu prends ton sandwich avec toi?
Kaveh Omidvar

Kaveh Omidvar

Journaliste (Téhéran)

Kaveh Omidvar travaille comme journaliste en Iran depuis plus de vingt ans. Il a exercé dans les domaines social, politique et économique. Au cours de sa carrière, il a occupé les postes de rédacteur en chef et de directeur de la rédaction pour plusieurs journaux et sites d'information.

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