Les amis, notre famille du coeur mais des étrangers devant la loi

Les amis, notre famille du coeur mais des étrangers devant la loi

Au lendemain de leur mariage, en juin dernier, Zoé a fait sa valise avec son mari, dégusté un brunch et pris la direction du Var pour une semaine… de vacances entre amis. "On n'avait pas besoin de s'isoler pour une lune de miel traditionnelle, qu'on se réserve pour plus tard. On voulait plutôt continuer la fête", confie la jeune mariée. L'idée n'aura étonné personne dans ce groupe de copains habitués à tout partager.

Pascal, 62 ans, célibataire et sans enfant, il s'entend souvent proposer par un couple d'amis, dont il a été le témoin de mariage, "de s'installer dans la dépendance au fond du jardin". Leur relation s'étale aujourd'hui sur plus de 40 ans et cette longévité leur a permis de traverser ensemble les étapes de la vie sans que leur lien ne se distende. "Notre vécu en commun est plus long, plus riche que des relations plus récentes", regarde-t-il, faisant là référence aux vacances passées ensemble, aux baby-sittings des enfants de ses amis et aux nombreux fous rires.

"Les amis prennent la place de famille", affirment Pascal et Zoé. Avec eux, nous sommes capables d'être nous, acceptés avec nos défauts, mais aussi capables de tout dire. "On les choisit nos amis. On n'a pas cette pression de vouloir les satisfaire, comme on voudrait rendre nos parents fiers par exemple. On attend juste d'eux qu'ils soient là", partage la trentenaire. Une famille de cœur donc. Mais qui ne bénéficie que d'une très faible reconnaissance juridique. Ces dernières années, des revendications émergent pour y remédier, alimentées par de la littérature et des podcasts dédiés à l'amitié. En France, Clémence Guetté, députée de La France Insoumise, publie Pour une politique de l'amitié, dans lequel elle invite à "sortir du carcan familial traditionnel" pour donner une place de choix à nos relations choisies.

Nos amis remplacent-ils nos amours ?

La relation amicale est davantage plébiscitée et socialement valorisée de nos jours, ce qu'était surtout la relation amoureuse jusqu'alors. "On cherche des relations d'attachement sans violence et sans emprise, qui sont plus du registre amoureux. Le couple a mauvaise presse en ce moment", note Nathalie Frogneux, philosophe. "Les gens ont peur de l'engagement, peur de l'investissement à deux qui sera plus difficile à gérer en cas de séparation", ajoute Jessica Morton, psychothérapeute.

Néanmoins, la vie avec un partenaire n'est pas définitivement écartée. "L'envie de passion, d'intensité nous tenaille même si rationnellement on se dit que non", reprend la philosophe. L'intimité et la sexualité notamment se trouvent difficilement en dehors du couple, même si les sex friends et autres relations affectives plurielles offrent une alternative. "Tout n'est pas compensé par l'ami." La philosophe rappelle néanmoins que l'amitié au sens "d'affectivité heureuse" n'est pas cadenassée à la relation amicale. "Elle existe dans le couple et dans la famille, mais pas obligatoirement. Des frères et sœurs qui ressentent de la jalousie ou de la haine, des familles déchirées par l'inceste ou des disputes liées à l'héritage, des couples où l'un des partenaires n'est plus sujet mais objet etc. ne connaissent pas cette amitié."

Qui sont nos amis ?

"Enfant, l'amitié naît souvent de la proximité. À l'adolescence, elle devient un moyen de se différencier de la famille. À l'âge adulte, elle gagne en profondeur et s'éloigne davantage du travail. À la retraite, elle peut enfin compenser certaines absences, celles des enfants partis ou du conjoint disparu", observe Jessica Morton. Qu'importe l'âge, ces relations s'appuient sur "l'égalité, la bienveillance, et ne sont ni altruistes, ni égoïstes", selon Nathalie Frogneux, qui rappelle également l'importance de construire ces liens dans le temps et l'espace.

De facto, les amis ne peuvent pas se compter pas par dizaines, contrairement aux connaissances, copains et contacts. Ces relations agréables semblent, selon nos interlocuteurs, davantage servir le statut social, en s'exposant avec elles et en le montrant à coups de selfies, que le bien-être individuel. D'ailleurs, ce seraient eux "les amis qui coûtent cher" ! Le phénomène de friendFlation, soit le coût financier que représente l'amitié, source de tensions relationnelles, relève surtout de cette mondanité que de la sincère amitié. "Il n'y a pas de question d'argent dans l'amitié, au contraire ça la détruit. C'est une autre dimension plutôt désintéressée", considère Pascal, qui se voit gratuitement dépanné d'une voiture par un ami, et ramène parfois "sa gamelle" pour limiter les dépenses tout en profitant d'une soirée film chez son meilleur ami. Même son de cloche pour Zoé, qui vient justement de refuser une semaine au ski avec sa bande, faute de sous. "Ils ont tous immédiatement abandonné l'idée pour cette année, on partira une semaine autrement !"

Quelles sont les limites de l'amitié ?

Dans les cœurs, il n'y a aucune limite lorsqu'il s'agit d'aider un ami. Le cadre institutionnel et juridique, lui, les considère pourtant comme des étrangers. Les amis n'ont pas les mêmes droits que la famille et le conjoint à leur égard, et inversement. Pourtant, la douleur, elle, et les conséquences sur la santé mentale sont identiques voire plus dramatiques encore en certaines circonstances. "Si je devais perdre un ami, je ne pourrais plus aller travailler au début, c'est certain. La douleur, ce n'est pas une histoire de sang", explique Zoé. Nathalie Frogneux le rappelle : "L'ami est une partie de soi, un individu qui nous dévoile. Le perdre ou s'en éloigner, c'est donc en être amputé, être amoindri."

En France, la députée LFI Clémence Guetté plaide précisément pour remédier à ce vide juridique en élargissant le statut d'aidant proche aux amis, de créer un congé de deuil amical et d'aide parentale, mais aussi d'autoriser les mutations professionnelles pour rapprochement amical pour les fonctionnaires. Des idées que les Belges rencontrés trouvent tout à fait pertinentes et intéressantes, malgré quelques interrogations sur la matérialisation de l'amitié. "Celle-ci est réticulaire, à quel degré d'amitié s'arrête-t-on de donner des droits ? Et comment désigner et prouver qu'il s'agit d'une relation sincère ?", questionne Nathalie Frogneux. La parlementaire soumet à ce titre l'idée d'un pacs amical, une forme d'"adoption sociale" pour deux amis qui ne vivraient pas sous le même toit, mais souhaiteraient se lier par des obligations et des droits : une aide matérielle, une assistance émotionnelle ainsi qu'une affiliation en ligne directe pour la succession et l'héritage.

Comment léguer à un ami ?

L'absence de reconnaissance légale cause du tort notamment aux Belges sans enfant. "Je suis plus proche de mes amis que de mon sang, pourquoi je privilégierai la famille pour l'héritage ? Mis à part pour raisons fiscales…", regrette Pascal. Pour Jean Martroye, notaire bruxellois, cette question se pose surtout lorsque la personne n'a pas d'héritiers naturels. "Les vieilles générations n'ont pas cette mentalité qui place l'ami comme le sang, on pourrait davantage le constater avec les générations plus jeunes."

En Belgique, l'ami n'est pas un descendant direct, mais bénéficie de droits similaires uniquement en Flandre dans le cadre d'une donation. "Il est possible d'en faire une à un ami jusqu'à 15.000 euros. Et jusqu'à 100.000 euros quand il n'y a pas d'enfant. Donation taxée comme en ligne directe. Ça n'est pas le cas à Bruxelles et en Wallonie." Par contre, le legs en duo existe dans les régions francophones mais plus en région flamande. "Le donateur lègue son patrimoine à une asbl, et inscrit à son testament un ami comme receveur avec une somme qui lui est allouée. L'association paiera les droits de succession, percevra une partie de la somme, et l'ami percevra son dû également." Une manière, mise en avant par les ONG, de contourner les droits de succession qui, sans ce dispositif, diminuerait drastiquement l'enveloppe de cette ultime preuve d'amitié.

En Belgique, seule la Flandre autorise de faire une donation à  un ami sans le surtaxer.
En Belgique, seule la Flandre autorise de faire une donation à un ami sans le surtaxer. ©Adobe Stock

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.