« Les griffes d’une pelle mécanique ont eu raison de lui » : le jour de juillet 1983 où un monument antique a failli disparaître à Antibes
Les journalistes de Nice-Matin étaient présents ce matin-là. « Avant même que les passionnés d’archéologie ne puissent se retourner, les griffes d’une pelle mécanique ont eu raison d’une partie de l’aqueduc romain de Fontvieille », racontait-on dans nos colonnes.
Ces « passionnés d’archéologie », la petite vingtaine d’années à l’époque, ont gardé jusqu’à aujourd’hui leur passion pour les vieilles pierres et le souvenir intact de ce vendredi 1er juillet 1983, à proximité de l’avenue de la Libération, à Antibes.
Maurice Morena, président de l’association Antipolis histoire archéologie, était l’un d’eux. « Les promoteurs voulaient construire un complexe immobilier ouvert sur le port Vauban », raconte-t-il, au milieu des milliers de livres de la librairie L’Agora.
Il avait pourtant été question, relations-nous, « qu’aucun vestige ne serait touché ». Car il fallait absolument conserver une trace de cette structure, en réalité longue de 4,5 kilomètres mais en partie enterrée.
« Son eau est captée dans la plaine de la Brague, au-dessous du village de Biot […] et est alimentée par trois sources : le Valenq, la Louve et Fontvieille », renseigne Jean-Pierre Avesque dans un rapport de l’association pour le Développement concerté et harmonieux d’Antibes.
De vives tensions sur le chantier
Les sourcils froncés, remuer cette démolition de ce vestige du Ier siècle avant J.-C. ravive chez lui des émotions contrastées : « Au début, les relations étaient extrêmement tendues avec les ouvriers. Ils voyaient notre arrivée d’un très mauvais œil pour leur chantier. »
Cathy Berg / Nice Matin
Très vite, le ton monte. « Il y a eu des intimidations, certains de nos archéologues s’y sont même opposés physiquement », se souvient Maurice Morena. Avant que la tension ne redescende, quelques heures plus tard.
Alex Pollino, alors conservateur du musée archéologique d’Antibes, se rend immédiatement sur place. Il rencontre le maire de l’époque, Pierre Merli, qui lui confie une lettre d’arrêt immédiat des travaux à remettre en main propre au promoteur.
« Grâce à cela, le chantier a été stoppé net le jour même, à 14 heures, sourit le passionné, faisant mentir ceux qui fustigeaient l’inaction de la Ville. La mairie a exigé qu’une partie de l’ouvrage soit conservée et déplacée devant l’entrée du musée archéologique. »
Un autre tronçon, toujours visible, est resté sur place, bien qu’il soit « malheureusement noyé dans la végétation », au-dessus des restaurants bordant l’avenue du 11-Novembre.
« Il a fouillé jusqu’à 22 heures à la lampe torche ! »
Les mains dans les gravats, l’équipe de jeunes dévoués profite de ce précieux temps mort pour fouiller le passé de la cité des remparts. « Nous avons trouvé un accord à l’amiable et les ouvriers ont même fini par nous aider à déblayer ! »
Cathy Berg / Nice Matin
Au pied de l’aqueduc abîmé – sûrement le plus ancien des deux avec celui des Bouillides –, la poussière révèle des trésors.
Encore aujourd’hui, le président n’en revient pas : « Un membre de l’équipe a utilisé son détecteur de métaux et a commencé à sortir une quantité astronomique de pièces de monnaie. Il a fouillé jusqu’à 22 heures à la lampe torche ! »
Le meilleur est à venir. En grattant la terre retournée par une pelleteuse, émerge « une anomalie ». En réalité, une voie romaine d’accès à la ville totalement inconnue jusqu’alors. L’excitation est à son paroxysme.
« C’était une voie de déviation astucieuse créée […] pour désengorger l’entrée principale du port et éviter la saturation du trafic. Une vraie merveille d’architecture urbaine. » De quoi parfaire le tracé des routes antiques sur la commune, avant la reprise du chantier.