Prévention de la violence : les polices romandes en retard

Prévention de la violence : les polices romandes en retard

Mieux détecter et suivre les personnes à risque, c’est l’ambition du programme national "Gestion cantonale des menaces". En Suisse romande, seuls Neuchâtel, Fribourg et Berne remplissent tous les critères.

Drame après drame, comme encore récemment à Aarau, la surveillance et le rôle préventif des autorités sont questionnés. Selon des normes définies au niveau national, chaque canton est censé avoir développé un dispositif de gestion des menaces et dédié des effectifs de police à cette tâche. Mais tout n’est pas en place, surtout en Suisse romande.

Selon une carte tenue par l’Association des chefs de police judiciaire suisse, seuls Neuchâtel, Fribourg et Berne sont reconnus comme remplissant tous les standards de qualité dans leurs structures de "gestion cantonale des menaces". Les autres cantons en sont encore au stade d’une mise en œuvre partielle (JU, VS, VD) ou de la planification (GE).

Cette carte de l'Association des chefs de police judiciaires suisse montrent l'état d'avancement des cantons face à la gestion des menaces. [Association des chefs de police judiciaires suisse]
Cette carte de l'Association des chefs de police judiciaires suisse montrent l'état d'avancement des cantons face à la gestion des menaces. [Association des chefs de police judiciaires suisse]

Cette forme de police préventive est bien implantée dans les grands cantons de Suisse alémanique depuis les années 2010. Au total, seuls douze cantons sont considérés comme ayant complétement rempli leurs devoirs en la matière. Est-ce à dire que les autres sont négligents? Comme souvent en Suisse, il s’agit plutôt de différences de méthode et de priorités politiques.

Dans le canton de Vaud, par exemple, il n’y a pas de gestion globale des menaces, chaque type de violence est traité séparément. Une révision légale est en cours pour améliorer la lutte et la prévention des violences domestiques. A Genève, ce sont les bases légales pour surveiller préventivement des personnes dites "préoccupantes" qui se font attendre, alors qu’en Valais, par exemple, c’est l’inverse. Une base légale existe depuis 2024, mais la mise en œuvre tarde avec un budget et des effectifs clairement dédiés au sein de la police.

Unités spécialisées dans la prévention

C’est une forme de travail policier qui se développe. Les inspecteurs de police judiciaire dédiés à cette "gestion des menaces" vont passer leur temps, pour imager, à boire des cafés avec des maris violents, des radicalisés de tous bords, des quérulents, des harceleurs obsessionnels ou simplement des personnes en souffrance psychique présentant des signes de passage à l’acte.

A Neuchâtel, pionnier en la matière, la Brigade menaces et prévention de la violence suit actuellement 280 cas, avec un peu plus de trois équivalents plein temps. Fribourg compte un peu plus d’effectifs, alors que le petit canton du Jura, d’où vient l’auteur de la fusillade d’Aarau, peine à dégager des moyens pour son unité spécialisée.

Souvent, un drame qui marque les esprits sert de déclencheur ou d’accélérateur. C’est ce qui vient de se passer à Neuchâtel, où un doublement des effectifs de la brigade de prévention a été annoncé au lendemain du meurtre d’une mère et de ses deux filles par le père de famille (lire encadré).

L'importance de travailler en réseau

Les moyens restent modestes, mais le but est de monter en puissance. C’est la volonté affichée sur le papier depuis 2024 par l’ensemble des cantons et la Confédération, avec en toile de fond les engagements pris pour mieux lutter contre les violences domestiques.

Outre les questions de budget, les deux grands défis sont d’assurer un encadrement solide des enquêtes de police hors de toutes procédures pénales et de créer la confiance avec les autres services de l’Etat et les acteurs médicaux pour que l’information circule.

Ludovic Rocchi, Pôle enquête

Propos recueillis par Thibaut Schaller et Mehmet Gultas

Loïc Piteira: "Le risque zéro n’existe pas"

Invité lundi de l’émission Forum, Loïc Piteira, chef de la brigade menaces et prévention des violences de la police cantonale neuchâteloise, a souligné combien les drames accélèrent la mise en place des dispositifs préventifs. "Un drame, ça réveille les consciences", y compris politiques, relève-t-il. Pionnier en Suisse romande, Neuchâtel a développé son dispositif dès 2016, en s’inspirant de cantons alémaniques plus avancés.

Dans le canton, 280 personnes font actuellement l’objet d’un suivi, centré sur les risques de violences graves. "Ce n'est pas tout à fait de la surveillance", précise le policier. L’enjeu consiste à réunir les informations dispersées entre différents services, puis à échanger avec les personnes concernées, les victimes potentielles et l’entourage. Ce travail en réseau doit permettre de comprendre chaque situation et d’apporter des réponses adaptées.

>> L'interview intégrale de Loïc Piteira dans l'émission Forum :

Loïc Piteira, chef de la brigade menaces et prévention des violences à la police neuchâteloise, président du groupe de travail latin dédié à cette mission.

Comment la police peut-elle prévenir les violences? Interview de Loïc Piteira / Forum / 8 min. / aujourd'hui à 18:03

"Les personnes sont en souffrance", insiste Loïc Piteira, qui place l’aide au cœur de cette démarche. Il précise qu’à Neuchâtel, aucune base légale ne permet actuellement d’imposer un tel suivi: il faut donc susciter l’adhésion. L’évaluation repose sur un travail collectif, nourri notamment par les échanges entre policiers, magistrats et psychiatres.

Cette prévention conserve toutefois ses limites. Sans signes avant-coureurs ni intentions confiées à un tiers, une situation peut échapper au dispositif. Le responsable rappelle aussi qu’un passage à l’acte s’est produit en 2017 malgré les mesures mises en place. Une réalité qui impose de garder à l’esprit que "le risque zéro n’existe pas".