Lilia Hassaine : « L’expression “prédateurs” m’insupporte. Il s’agit juste d’hommes capricieux, lâches et malfaisants »

Lilia Hassaine : « L’expression “prédateurs” m’insupporte. Il s’agit juste d’hommes capricieux, lâches et malfaisants »
Lilia Hassaine

Lilia Hassaine

© HELENE PAMBRUN

Dans « JE », la romancière Lilia Hassaine revisite un chef-d’œuvre du XIXe siècle pour parler des violences faites aux femmes.​

Paris Match. Que signifie la rentrée de septembre pour vous ?

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Lilia Hassaine. Elle est associée à une forme de nostalgie. Je me souviens encore de l’excitation ressentie, enfant, lors de la rentrée des classes : le cartable, la récréation, les nouveaux camarades. J’adorais aller à l’école. D’une manière générale, j’aime l’automne, et septembre reste le mois de tous les possibles. Peut-être que sortir un roman à la rentrée littéraire revient à renouer avec les joies de mon enfance ?

Les nouvelles générations lisent de moins en moins. Pourquoi lisez-vous ?

J’ai quitté les réseaux sociaux. Plus j’avance dans le temps et plus je reviens aux livres. J’ai grandi avec eux. Je me rendais à la médiathèque toutes les semaines. Depuis toute petite, je suis angoissée par la mort et le temps qui passe. Quand je lis, je démultiplie ma vie. Je vis d’autres vies que la mienne et j’engrange des expériences inouïes. De manière concrète, la littérature m’a sauvée à plusieurs reprises. Elle aide à reconnaître des situations et à exprimer des sentiments.

L’amour de la littérature peut-il aussi créer des fragilités ?

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Quand on lit beaucoup, on a tendance à anticiper les situations et à rechercher des caractères dans la vie de tous les jours. La littérature peut générer une sorte de décalage. J’ai parfois l’impression d’être au loin et de passer plus de temps à observer les choses qu’à les vivre. La lucidité ne rend pas forcément heureux. Elle peut forger une sorte de méfiance et de distance. Mais la littérature reste un gain d’expériences précieux et je n’écris pas coupée de mon époque.

Quel est votre rapport à “Jane Eyre”, de Charlotte Brontë ?

Quand j’ai découvert “Jane Eyre”, à l’adolescence, j’ai lu exactement ce que je devais lire : une histoire romantique et gothique entre une gouvernante et un homme plus âgé. Jane Eyre va découvrir qu’Edward Rochester est déjà marié et que son épouse, Antoinette Cosway, est enfermée au grenier depuis dix ans. À l’époque, je trouvais ces personnages ténébreux et tumultueux. Je me disais : qui ne possède pas ses zones d’ombre ? Je n’avais pas vu la violence des situations. On est au début du XIXe siècle. Antoinette Cosway n’est pas soignée dans un asile, mais enfermée chez un homme. Il y a peu de temps, j’ai relu le roman. J’ai alors retrouvé avec Edward Rochester des événements que j’avais déjà personnellement vécus, et le destin d’Antoinette Cosway a pris toute la place.

« Ma colère intime est telle que j’aurais relu différemment “Jane Eyre” même sans le mouvement #MeToo. »

À la suite de Jean Rhys dans “La prisonnière des Sargasses” (1966), vous donnez voix et corps à Antoinette Cosway. Dans “JE”, peut-on parler de relecture post-#MeToo ?

Lilia Hassaine

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© Hélène Pambrun

Ma colère intime est telle que j’aurais relu différemment “Jane Eyre” même sans le mouvement #MeToo. Mais tout s’est conjugué : l’époque avait changé et j’avais changé. On a longtemps voulu réduire la littérature écrite par les femmes à des histoires de chambre à coucher et de vie privée, avant de comprendre que ce qui se passe à l’intérieur des maisons est le résultat de siècles de domination. L’intime est politique. La société reste complice des violences faites aux enfants et aux femmes par son silence. Aujourd’hui encore, la parole d’un homme vaut plus que la parole d’une femme. Des mots comme “emprise”, “zone grise”, “prédation” sont devenus creux à force d’être répétés. L’expression de “prédateur” m’insupporte. On a l’impression de grands fauves majestueux, les hommes, se jetant sur des antilopes aux pattes cassées, les femmes. Mais il n’y a pas de chaîne alimentaire, il n’y a pas de roi lion dans la savane. Il existe simplement des hommes qui se comportent comme des enfants capricieux, lâches, malfaisants, ne supportant pas la frustration. Je ne vois en eux aucun fauve. La littérature est là pour tenter de trouver les bons mots.

“JE” n’est-il pas aussi un roman sur le langage ?

Au cœur de “JE”, une question : de quoi parle-t-on ? À chaque instant, l’homme utilise ce que la femme dit. Un geste ou une parole ont, selon le contexte, une portée tout à fait différente. J’ai voulu entrer dans un caractère et une maison pour montrer combien tout est subtil et ambigu. On pose un regard de biais et on voit autre chose. Le personnage ­d’­Edward Rochester peut apparaître attirant par certains aspects. Il y a un trouble. Mais la violence est là : Edward Rochester amène Antoinette Cosway à jouer contre elle-même. J’ai terminé “JE” en me sentant physiquement mal.

Le “JE” du titre, allusion aux initiales de “Jane Eyre”, a-t-il un double sens : Antoinette Cosway reprend la main sur son histoire et vous racontez aussi la vôtre à travers la fiction ?

Je n’écris pas pour rien. Il y a un jeu entre fiction et ­autofiction. Je n’aurais pas pu écrire “JE” si je n’avais pas personnellement vécu certaines des situations que je raconte. Mes romans sont toujours liés à des raisons intimes et profondes. Je me lance dans l’écriture car j’ai quelque chose à démêler en moi. “Panorama” venait de la rupture entre la société et l’institution judiciaire, et “JE” est né du silence de la société face aux violences faites aux enfants et aux femmes. Mais si j’ai choisi la forme romanesque, c’est parce que je voulais que tout se mélange : ce qui vient du réel, ce que j’ai transposé, ce que j’ai imaginé. Je ne tiens pas à ce que l’on distingue la part fictionnelle de la part autobiographique. Il y a un trouble du côté des personnages, mais aussi du côté du genre littéraire. “JE” est une fiction vraie. Je ne sépare pas le roman de la vérité. Chacun des sentiments a été éprouvé, vécu, ressenti. Il ne s’agit pas du pastiche d’un roman victorien, mais d’une histoire contemporaine. Rochester a traversé toutes les époques.

« “JE” s’inscrit dans un héritage littéraire, car, quand on relit “Jane Eyre”, tout était déjà là »

Les rapports entre les hommes et les femmes sont-ils aussi une histoire de pouvoir ?

S’il y a davantage d’hommes que de femmes qui exercent des violences, c’est parce que les positions de pouvoir sont encore largement préemptées par des hommes. Les entourages vont être amenés à renier leurs valeurs parce qu’une personne en position de force peut leur apporter des avantages. “JE” s’inscrit dans un héritage littéraire, car, quand on relit “Jane Eyre”, tout était déjà là. Antoinette Cosway subit racisme et misogynie. Elle est traitée de “bête sauvage”. Antoinette Cosway est abandonnée par tous.

Vous rappelez que la passion n’est pas la destruction.

On a beaucoup parlé de féminicides ces dernières années, mais on peut aussi tuer sans se salir les mains. La première épouse de Bertrand Cantat, Krisztina Rady, a sans doute été victime d’un suicide forcé. Comment le prouver ? À force d’accusations, de complots, d’humiliations, Antoinette Cosway est fatiguée. Une femme épuisée peut mettre les autres en danger et se mettre elle-même en danger. J’ai de l’empathie pour Antoinette Cosway. Elle a été prise dans une toile d’araignée. Elle ne pouvait pas s’en sortir. “JE” est une réponse à ceux qui interrogent : pourquoi n’est-elle pas partie ? Les femmes n’ont pas le droit à l’erreur. Quand Antoinette Cosway rencontre Edward Rochester, à 27 ans, elle a un problème de réputation. Elle est déjà piégée par la société et la représentation des femmes à laquelle elle doit se conformer.

« On peut aussi tuer sans se salir les mains »

Y a-t-il eu une scène de “JE” particulièrement difficile à écrire ?

La scène du viol, dans la maison. Tout le monde fait semblant de ne rien avoir entendu. On détourne le regard, on se bouche les oreilles.

L’écriture est un travail solitaire. Quel rapport avez-vous à la solitude ?

Je la recherche et la chéris. Les périodes où je pars écrire seule dans un endroit me sont nécessaires. Je marche dans la nature et les choses se dénouent.

Dans “Rosebud” (2006), Pierre Assouline parle de “ce petit rien qui nous trahit en nous dévoilant aux autres”. Quel est votre Rosebud ?

J’aime les chansons françaises des années 1970. Elles sont reliées à ma mère, avec qui j’en écoutais beaucoup. Toutes les chansons de Gérard Lenorman sont merveilleuses, mais je reste particulièrement attachée aux “Matins d’hiver”. Les écoliers, la salle de classe, la neige. Je me souviens de ces moments, enfant, où la neige se mettait à tomber. Il y avait une magie.

Profil

1991 : Naissance le 11décembre à Corbeil-Essonnes. 
2016 : Chroniqueuse de l’émission « Quotidien », de Yann Barthès. 
2019 : « L’œil du paon » (éd. Gallimard), son premier roman. 
2021 : « Soleil amer » est retenu dans la première liste du Goncourt. 
2023 : Avec « Panorama », elle décroche le prix Renaudot des lycéens. 
2024 : Anime l’émission « Aux livres etc. » sur France Inter