Lutte contre le narcotrafic : "On ne peut plus prendre un pot à Saint-Gilles sans se faire agresser par quelqu'un qui est en manque de cocaïne"
La situation du trafic de drogues a-t-elle fortement évolué sur le terrain, en quelques années ?
Jean Spinette : Avant, c'était le joint et un peu d'héroïne. Aujourd'hui, la cocaïne a inondé le marché, c'est fois 7 ou fois 10 plus de quantité à un prix très bas. Les gens sont dans un état pas possible… J'ai à Saint-Gilles des gens en très grande pauvreté qui deviennent consommateurs ou dealers, pour survivre, et qui attaquent la moitié de mes concitoyens ! On ne peut plus prendre un pot à Saint-Gilles sans se faire agresser par quelqu'un qui est en manque de cocaïne… Et on risque de voir bientôt arriver la "drogue américaine", où les consommateurs sont pliés en deux et meurent dans la rue (Ndlr : le fentanyl, un opioïde de synthèse ultra-puissant). Il y a un enjeu médical national, et le financement de la prévention drogue ne concerne pas que Bruxelles.
À la gare du Nord comme à la gare du Midi, les navetteurs traversent souvent la peur au ventre des zones où stationnent des consommateurs de drogue en errance, souvent sans titre de séjour. Que faire concrètement ?
J.S : Je vais dire quelque chose que Boris Dilliès ne pourra pas dire… Certains traitent les bourgmestres de klettes, parce qu'on ne saurait pas gérer la sécurité et le social. En gros, on dit aux Bruxellois qu'ils ne foutent rien. Mais la N-VA a décidé de fermer des milliers de places d'accueil (pour les migrants) et ces gens se retrouvent aujourd'hui dans la rue. Ce sont des victimes potentielles du recrutement dans les filières (Ndlr : de trafic de drogue) ou des consommateurs possibles, car ils sont en errance dans la rue, à défaut d'accompagnement social suffisant. Je constate un désamour pour Bruxelles. La gare du Midi dépend du fédéral, pas de la Région. On a besoin d'une action commune. La drogue, c'est comme le terrorisme, ça n'a pas de frontière.
"Bruxelles doit être respectée": l'avertissement du bourgmestre Jean Spinette après les coups de feu à Saint-GillesBoris Dilliès : La situation des gares est désastreuse et n'est pas nouvelle. Ma détermination est totale et je suis confiant. J'ai réuni avant l'été l'ensemble des acteurs SNCB, Infrabel, la police, la prévention, les ministères fédéraux autour de notre plan gares.
Du côté du gouvernement, quels sont les projets sur la table ?
B. D. : On va bientôt se doter d'un commissariat aux drogues, dont les balises sont de plus en plus précises (le commissaire bruxellois aux drogues doit prendre ses fonctions fin septembre, NdlR). L'idée est que ce commissaire régional ne soit pas simplement une fonction supplémentaire. L'objectif reste qu'il coordonne toute une série d'actions de prévention et de répression au niveau communal et régional en lien avec le fédéral. Nous souhaitons aussi travailler le plus possible sur les nouvelles technologies. Nous avons notamment l'intention de renforcer notre réseau de caméras mais aussi nos capacités de drones.
Qu'entendez-vous par une utilisation de drones ?
B. D. : Ces drones seraient localisés au niveau des commissariats dans les quartiers et les communes qui sont les plus sensibles. Un peu sur le principe des hotspots (NdlR : lieux de deals). Nous travaillons avec Safe. brussels. Notre volonté n'est pas d'installer demain des drones sur chaque commissariat. Mais cela doit faire partie du dispositif. Même s'il y a des caméras devant tous les commissariats, quand quelqu'un passe à l'acte, et s'enfuit, tout se passe très vite. Si vous n'avez pas un dispositif à chaque coin de rue, la caméra ne sait pas suivre l'individu. C'est pourquoi les commissariats les plus à risque doivent être équipés de drones afin de pouvoir pister les délinquants dans la rue. (NdlR : le cabinet Dilliès précise que l'objectif est de pouvoir couvrir tout point au sein de la Région avec des drones en moins de 4 minutes).
Des drones qui se baladent dans les rues, cela pose de sérieuses questions en termes de protection de la vie privée et des libertés individuelles…
B. D. : La police utilise déjà des drones de manière hypercadrée. Je ne vais pas faire surveiller toutes les rues de Bruxelles avec des drones. Mais dans la surveillance de commissariats et de hotspots, cela ne me semble pas idiot. Nous visons une mise en place pour fin 2027.
J. S. : Personnellement, je suis plus fan des caméras déplaçables. Mais ce n'est pas de la surveillance où on flique tout le monde. Je vous assure que le jour où Big Brother arrive, je serais de l'autre côté de la barricade.
guillementLe bourgmestre de Saint-Gilles tire la sonnette d'alarme après des échanges de tirs près d'une école: "Des enfants à portée d'une guerre de gangs""On dit souvent qu'il y a un problème de prise en charge du sans-abrisme à Bruxelles. C'est une blague ! 70 % de celui-ci est issu des problèmes d'accueil. La crise de l'accueil génère une crise du social à Bruxelles. On nous parle de modèles comme le Danemark où il y a presque zéro sans abrisme. Désolé, mais il y a zéro immigration au Danemark… "
Sera-t-il possible de convaincre des personnes en errance, sous influence et souvent sans titre de séjour, de se faire désintoxiquer ?
B.D : Ce ne sera pas simple. On touche à un autre aspect : les ordres de quitter le territoire qui ne sont pas appliqués. J'ai eu des discussions avec la ministre concernée (Anneleen Van Bossuyt, N-VA) qui indique que les choses sont prises en main, même si cela prend du temps.
J.S : On dit souvent qu'il y a un problème de prise en charge du sans-abrisme à Bruxelles. C'est une blague ! 70 % de celui-ci est issu des problèmes d'accueil. La crise de l'accueil génère une crise du social à Bruxelles. On nous parle de modèles comme le Danemark où il y a presque zéro sans abrisme. Désolé, mais il y a zéro immigration au Danemark… Alors qu'en Belgique, une grande concentration des personnes sans titre de séjour est orientée vers Bruxelles.
guillement"La N-VA n'aime pas ce que Bruxelles est devenue. Moi non plus."
Est-ce que Bruxelles paie les décisions du fédéral, notamment en matière de migration ?
B.D. : Il est normal de faire ces constats, mais j'entends travailler avec tous les niveaux de pouvoirs, sinon on ne s'en sortira pas. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la N-VA a, d'office, une haine de Bruxelles. La N-VA n'aime pas ce que Bruxelles est devenue. Moi non plus.
La fusion des zones de police confiera les clés aux bourgmestres socialistes, notamment Philippe Close. N'y a-t-il pas de la naïveté de la part du MR ?
B.D. : On peut faire crédit au MR de dépasser les clivages. Cela donne en effet un levier aux bourgmestres socialistes, sur papier. Mais je suis ministre-Président de la Région, je n'ai pas l'intention de dire que la sécurité des Saint-Gillois et des Molenbeekois m'importe moins que celle des Ucclois. La fusion n'était pas ma priorité, mais nous y avons beaucoup travaillé pour arriver à un bon résultat, couplé à la réforme de la norme KUL sur le financement des zones de police.
La nouvelle zone de police bruxelloise unique sera fortement dominée par les bourgmestres socialistes : "On donne les clés à Philippe Close et au PS"Avez-vous confiance en Philippe Close pour diriger ce navire ?
B.D. : Oui. Avec Philippe Close, nous avons un sujet de divergence fondamentale qui est le bois de la Cambre. Mais nous n'avons jamais eu de divergence sur les matières liées à la sécurité. J'ai par exemple pu compter sur son renfort quand nous avons eu des évènements très violents devant l'ambassade d'Israël. Que vous soyez dans le sud de Bruxelles en costume trois-pièces, ou que vous portiez un voile dans un autre quartier, vous voulez la même chose : vivre en toute quiétude, et que vos gosses puissent jouer dans la rue.
J.S : Philippe Close ne s'est jamais caché de son intérêt pour la matière, il était déjà conseiller à l'IEV sur ces questions.
Les bourgmestres socialistes sont souvent plus à droite que le reste du parti, en matière de sécurité.
J.S : Nous sommes confrontés à des situations hallucinantes. Peut-être que le côté gaucho du Saint-Gillois n'aime pas retrouver des policiers dans une manifestation. Par contre, quand il les croise le soir à Saint-Gilles après une fusillade, on peut voir de beaux gestes d'échanges. Nous avons besoin de police de proximité, mais aussi d'un travail d'enquête renforcé au niveau fédéral.
En réponse aux critiques d'Ahmed Laaouej (PS), le ministre de l'Intérieur, Bernard Quintin (MR) ne s'est pas privé de fustiger les prétendus "renoncements" des socialistes en la matière.
B.D. : Ce n'est pas la bonne approche. Je n'ai pas l'intention de rentrer dans ces polémiques, car l'enjeu s'avère bien trop important.
Jean Spinette : Je remercie Boris de ne pas céder à ces discours sur une prétendue passivité de quelques bourgmestres, voire une certaine complicité. Le phénomène ne s'arrête pas aux portes des communes. C'est pourquoi je ne veux pas un énième plan pour Bruxelles. Désolé Boris, notre capitale est merveilleuse, mais vu de la lune, Anvers et Bruxelles, c'est la même conurbation lumineuse. Nous avons besoin d'un plan Escaut qui s'étend du port à Bruxelles. L'objectif doit être de tuer les réseaux criminels.
Vous plaidez d'ailleurs pour un renfort de 80 agents de police judiciaire supplémentaires.
J.S. : Oui. On n'a pas pris suffisamment la mesure du développement de ce phénomène et de ses filières de production, de distribution, de blanchiment. Or, ce n'est pas la police de quartier qui réalisera ce job. Il faut également des juges d'instruction en nombre suffisant, des places en IPPJ et en centres fermés. Je voudrais qu'on travaille aussi sur la confiscation des avoirs criminels et leur réutilisation sociale. Il faut réinvestir cet argent dans les quartiers, qui sont les premières victimes de ces gangs où ils recrutent des pauvres, des sans-papiers, des gamins en déshérence. Ces jeunes pensent devenir des "winners" car ils gagnent beaucoup d'argent soudainement. Et quand un dealer est arrêté, dix minutes après, les trafiquants retrouvent deux péquenots pour recommencer le deal. Ce capitalisme de la drogue envahit toutes les grandes villes.
En matière de prévention, vous avez réduit de 22 % environ les subventions des associations reprises dans le cadre du PGSP (Plan global de sécurité et de prévention). Or, ces ASBL viennent en aide aux personnes en situation d'assuétude ou de grande précarité, n'est-ce pas paradoxal ?
B.D. : La Région a mis beaucoup de moyens dans beaucoup d'associations. Si j'étais arrivé en voyant des résultats exceptionnels, je n'aurais touché à rien. Je ne suis pas mal à l'aise sur le sujet car j'ai toujours considéré, tout homme de droite que je suis, que la répression seule ne suffit pas : il faut aussi de la prévention. C'est pour cela que l'échange que nous avons avec Jean Spinette, lui socialiste moi libéral, est intéressant. Ici, on garde des moyens pour la prévention – 68 millions d'euros, ce n'est pas rien – mais on fait en sorte de remettre les sous aux bons endroits.
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