Malgré la fatigue et le deuil, Lio continue à "mener la lutte à mains nues"
Lio a un mini-sac noir siglé Brussels "acheté sur place", précise-t-elle. On ne lui a pas demandé le prix, mais on imagine qu'il s'agissait d'une bonne affaire alors que l'artiste a fait sensation sur le tapis rouge d'ouverture du Festival du cinéma américain de Deauville avec un t-shirt à grands motifs colorés, "acheté 2€ en fripes", a-t-elle souligné fièrement. Mais tel n'est pas le sujet du jour.
Son rôle de présidente du jury de la Révélation est l'occasion de parler du lien de la chanteuse avec le 7e Art. "Je me suis beaucoup construite par l'image. La sélection du cinéma indépendant m'intéresse et les films des réalisatrices en général. J'aime le cinéma de partout : Afrique, Liban, Iran, Italie, Russie, Portugal et États-Unis, bien sûr. Je ne suis pas une encyclopédie, j'ai une mémoire des noms défaillante."
Ce qui la passionne ? "Un langage universel : comment on aborde des thèmes communs par des chemins distinctifs, suivant les différentes cultures."
Je marcherai devant vous dans le stemps durs et je vous protégerai de mon corps. Parce qu'on protège les plus jeunes. C'est ça, le sens de la vie, non ?"
Son rôle de lanceuse d'alerte sur de nombreux sujets touchant les femmes la laisse dubitative. On la sent fatiguée, à fleur de peau. À ses yeux, "la parole des femmes n'est pas accueillie différemment aujourd'hui par les institutions, mais elle est plus tenace. Les femmes sont capables d'immenses choses, ce qu'elles ont accompli, avec le MLF (Mouvement de libération de la femme) depuis les années 70, c'est extraordinaire en termes d'émancipation, de résilience, donc je compte encore sur elles."

Mais le combat reste âpre, malgré la montée en force de la nouvelle génération. "Je suis dégoûtée. Ça suffit, en fait. Le déni ne nous fait jamais avancer et cette résistance fait que les institutions patriarcales qui prennent en charge la justice, face aux violences faites aux femmes et aux enfants, ne sont pas à la hauteur."
En Espagne et en Italie, les choses bougent. Cela prouve qu'il y a moyen d'avancer. "Oui, mais il y a des résistances… La France est le pays des droits de l'homme, de la Révolution, mais les violences faites aux femmes et aux enfants y sont présentées comme du libertinage. C'est inaudible aujourd'hui. Ça me dé-goû-te (elle détache chaque syllabe), je n'ai pas d'autre mot, je suis écœurée, sincèrement. Tout ce que je veux, c'est qu'on ne lâche rien et qu'ils soient obligés de reculer, de vraiment nous entendre."
Susan Sarandon: "chaque film est politique"Si des jeunes filles la voient aujourd'hui comme une guerrière, c'est qu'elles-mêmes en sont. "Je dis toujours quand on vient me voir : si on se reconnaît, c'est que vous êtes de la team. C'est ça qui est merveilleux, qui fait avancer les choses. Et comme je suis plus vieille que vous, je marcherai devant vous dans les temps durs, je vous protégerai de mon corps. Parce qu'on protège les plus jeunes. C'est ça le sens de la vie, non ?"
Lio proclame "une grande espérance dans les femmes de tout âge, dans leur capacité constructive dans les crises. Comme on a pu le voir pendant le Covid où tous les pays qui s'en sont le mieux sortis avaient un gouvernement dirigé par des femmes."
Vivre "une perte terrible et une reconnaissance éternelle"
Ce combat prend beaucoup de place et d'énergie dans sa vie. Comment rester dans la création et continuer à faire son métier ? "Très difficilement. Je me pose beaucoup de questions. Parce que notre énergie n'est pas infinie. Ça existe, cette expression, brûler la chandelle par les deux bouts. Il y a des moments, où la vie vous allume les deux bouts. Parce que vous vivez une perte terrible (la mort de son fils aîné Diego, NdlR) et, en même temps, vous avez une reconnaissance extraordinaire. Bien sûr, vous êtes dans un chagrin indicible et en même temps, dans une reconnaissance, on va dire éternelle. Quoi qu'il en soit, l'un et l'autre sont épuisants. Et c'est difficile d'être à la hauteur."

Et de ne pas se juger aussi… "Je me juge tout le temps. Mais je sais que je n'ai pas le droit. Alors, je me reprends. J'avoue qu'aujourd'hui, j'ai le courage de dire, je suis épuisée, je n'y arrive pas. Il faut que pendant 48 heures, je puisse juste être un automate : ne faire que des choses qui ne me demandent pas trop de réflexion. Et qui vont petit à petit m'aider à calmer le volcan ou la tempête. Je vieillis aussi. Je n'ai pas le même corps qu'avant. Je n'encaisse pas la fatigue de la même façon. Mais c'est la vie, on s'arrange…"
Le nouveau projet de film de Roschdy ZemC'est pour cela que Lio conseille à toutes les jeunes femmes qu'elle croise de "ne pas aller sur tous les combats. Parfois, dans des conversations, on voit qu'on est face à un mur. Il faut le contourner. Et s'épargner ces discussions épuisantes où on veut convaincre. Il faut rester inamovible et se préserver. Et se tourner vers ceux et celles qui pensent comme nous. Parce que ça nous nourrit terriblement. Plusieurs cerveaux ensemble trouvent beaucoup plus facilement des solutions. Cela ne sert à rien d'aller toujours dans des discussions qui deviennent souvent une polémique. Il ne faut pas leur donner cette joie. Parce qu'ils font feu de tout bois. Et nous, il faut qu'on soit capable de dire avec un grand sourire. 'Gars, j'ai pas le time, en fait. Mais on en reparle.' Ils n'aiment pas ça. Je le dis dans une de mes chansons. 'On en reparlera. Crois-moi.' (elle chante) Et on part en chantonnant. Eux, ça les fume. Parce que rien de pire que de ne pas avoir de prise sur ceux qu'on veut dominer. Il faut s'autoriser ce luxe. C'est parfaitement à notre portée. Mais il faut être en fer à ce moment-là." Ce que Lio appelle "mener la lutte à mains nues".
guillementJe veux prendre le temps de faire mon deuil
La chanteuse et actrice veut surtout tenir en vue de son rendez-vous avec le public en décembre. "Je m'accroche. J'en ai mal aux mâchoires et aux bras, confie-t-elle. Pour arriver à faire cet Olympia, le 17 décembre. Le faire en étant honnête avec moi et avec les gens qui ont pris leur place. Je ne veux pas qu'on m'impose une manière de faire. Mais le miracle n'a pas eu lieu." Lio n'a pas vendu un million de disques de son nouvel album Geoid Party in the Sky.
"Donc, ça reste quand même confidentiel. Tout le monde se pose des questions. Et mes désirs sont de moins en moins écoutés. Ça me révolte un peu parce que je me dis… À mon âge, c'est le dernier truc. Il faudrait quand même que je puisse m'exprimer pleinement. Surtout que c'est la première fois que je ne suis pas sous un male gaze. Que c'est vraiment moi, toute seule : mon désir, ma créativité. Ce qui me panique aussi puisque je vais vraiment tout gérer. C'est une grosse responsabilité. Je rêve de faire ça."

Après, Lio veut "prendre le temps. Je veux être en tête-à-tête avec Diego. Je n'ai pas eu le temps de faire mon deuil. Après, ce que j'adorerais, c'est faire un travail d'équipe où je n'ai pas la responsabilité. Je souhaitais un film. Et il m'est arrivé. Comme quoi l'univers m'a entendu, j'ai reçu un scénario exceptionnel d'une saga de vieux et surtout de vieilles"…
"C'est le rôle de ma vie"
Le projet est porté depuis quatre ans par Marie Papillon, réalisatrice (La Graine, Jeune et Glori) et autrice française (Marinette). "Si elle parvient à faire le film dont j'ai lu le scénario, c'est un banger. C'est le rôle de ma vie parce que je pourrai être comique. Les gens dans le cinéma m'ont toujours utilisée à contre-emploi. J'en suis très heureuse, car ça m'a permis d'explorer d'autres univers. Mais je rêve d'un rôle qui exploite ces traits, cette fibre de radicalité rigolote. Ce n'est pas moins radical. D'ailleurs, je cite toujours Miss. Tic, une street artiste que j'adore. Elle disait : 'Je prête à rire, mais je donne à penser.'"
Les Rigatoni parmesan, posés devant elle, sont froids depuis longtemps. Malgré l'intervention de l'attachée de presse, Lio a refusé d'arrêter l'entretien à deux reprises, trouvant "la conversation intéressante et importante". La pasionaria ne lâche pas. On la quitte, portée par son émotion et la force partagée…
Samedi soir à Deauville, le jury qu'elle présidait a couronné le film autobiographique Mouse, coréalisé par Kelly O'Sullivan et Alex Thompson, une histoire de deuil et d'émancipation portée par une formidable jeune actrice : Katherine Mallen-Kupferer. Un film empli d'ombres et de lumière. Comme Lio, au final…
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