Marine Le Pen et Jordan Bardella, la malédiction d'un « ticket » toujours perdant
Marine Le Pen et Jordan Bardella dans les jardins de l'Élysée en août 2024.
© Bloomberg / N/C
Florent Barraco 06/09/2026 à 08:00, Mis à jour le 06/09/2026 à 08:01
Depuis plus de deux ans, Marine Le Pen et Jordan Bardella défendent une entente parfaite et un partage des rôles idéal : à la première l'Élysée, au second Matignon. Un « ticket » qui aurait tout pour rassurer et clarifier l'exercice du pouvoir. Sur le papier seulement...
La France a toujours regardé la politique américaine entre effroi et émerveillement. Les innovations politiques outre-Atlantique s'exportent à l'exception d'une : le « ticket ». Fantasme d'une partie de la classe politique, cette association entre un président et un vice-président (déclinée à la française en un tandem président-Premier ministre, malgré des fonctions bien différentes) remplit pourtant tous les critères d'une bonne idée. C'est une alliance de talents, souvent complémentaires, qui permet de balayer un vaste spectre politique et peut laisser l'image d'un mandat structuré et préparé. Depuis plus de deux ans, Marine Le Pen et Jordan Bardella vendent ce fameux ticket gagnant : à la première l'Élysée, au second Matignon. La vision et l'action. Une sorte, expliquait la députée, de retour à la normalité de la Ve République.
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Pendant toute la traversée judiciaire de Marine Le Pen, Jordan Bardella n'a eu de cesse de rappeler la répartition des rôles, tandis que la leader du Rassemblement national expliquait que le président du parti la remplacerait aisément en cas d'empêchement.Marine Le Pen n'a pas été empêchée, et le tandem semble un peu froissé. Retraite, port du voile et positionnement économique ont semble-t-il éloigné les deux alliés. Bien sûr, Jordan Bardella assure qu'il n'y a pas de friture sur la ligne et défend une « sensibilité différente ». « Quand on a des désaccords, on a l'habitude d'en discuter entre nous », a-t-il déclaré sur BFM TV. « Il y a avec Marine Le Pen une affinité politique et personnelle indéfectible. (...) Si certains attendent que je sois déloyal à Marine Le Pen, c'est très mal me connaître. » Mais cette rentrée tendue, alors que la campagne ne fait que commencer, montre qu'en France, le ticket présidentiel ne va pas de soi.
Le fiasco Defferre-Mendès France
Retour en 1969. Le général de Gaulle vient de démissionner avec fracas de la présidence de la République après un référendum raté. Si Georges Pompidou, son ancien Premier ministre pendant six ans – qui s'était déclaré dès le mois de janvier –, et Alain Poher, le président du Sénat, se lancent naturellement, la gauche tente l'expérience du ticket. Le maire de Marseille, Gaston Defferre, se porte candidat et annonce qu'il nommera Pierre Mendès France à Matignon. Une bonne manière de réunir deux sensibilités de la gauche non communiste. L'essai est balayé dès le premier tour (à peine 5 % des voix). L'attelage n'est évidemment pas seul responsable du désastre : la SFIO est moribonde et la gauche éparpillée, tandis que le communiste Jacques Duclos dépasse les 21 %. Mais le ticket n'a rien arrangé. En prétendant clarifier à l'avance la répartition du pouvoir, il pose une question redoutable et empoisonnée dans une élection construite autour d'un homme : de Defferre ou de Mendès France, lequel est réellement le patron ? « Dans toute association de deux hommes, il y en a toujours un qui se fait porter par l'autre », expliquait de Gaulle.
L'élection présidentielle au suffrage universel, voulue par Charles de Gaulle et adoptée en 1962, est la rencontre d'un homme et du peuple. Il lui soumet plus qu'un programme : une vision du pays, qu'il conduira dans la logique du monarque républicain. Le choix du Premier ministre procède davantage de la traduction du rapport de force politique. Georges Pompidou choisit un gaulliste pur jus, le résistant Jacques Chaban-Delmas ; Valéry Giscard d'Estaing, en 1974, offre Matignon à Jacques Chirac, qui a « tué » Chaban ; en 1988, bien que voulant lever l'hypothèque Rocard, François Mitterrand nomme son meilleur ennemi pour amadouer le centre ; en 2017, Emmanuel Macron choisit Édouard Philippe pour capter la droite.
Qui est le patron ?
Ceux qui n'ont pas compris ce rapport de force en ont été pour leurs frais : élu sur le thème de la fracture sociale porté par Philippe Séguin, et face à une Assemblée en partie balladurienne (le perdant de 1995), Jacques Chirac nomme un proche, politiquement compatible à 100 % ; réélu face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron choisit Élisabeth Borne, issue de la gauche. Jacques Chirac inventera « le septennat de deux ans », comme l'avait résumé son vieil ami Pierre Mazeaud ; Emmanuel Macron celui d'un mois et demi ! Enfin, quant aux nominations naturelles et logiques (Pierre Mauroy, François Fillon ou Jean-Marc Ayrault), elles n'ont jamais été annoncées en amont.
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Le ticket est une promesse sans réalité institutionnelle – puisqu'il n'y a qu'un seul nom sur le bulletin de vote – et sans garantie parlementaire : il peut être déchiré dès les législatives, surtout dans une assemblée divisée en trois blocs équivalents. Loin de régler la moindre ambiguïté, ce duo crée davantage d'incertitude et de complications. Qui aura vraiment le pouvoir ? Surtout lorsque ses deux membres ne pensent pas tout à fait la même chose...
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