Marius Trésor : « Les gens ont fait tout un plat de ce truc »

Marius Trésor : « Les gens ont fait tout un plat de ce truc »

À l'occasion de la Coupe du monde 2026, L'Équipe vous propose de plonger dans ses archives. Nous vous faisons redécouvrir les grands entretiens réalisés lors des éditions précédentes. Publié pour la première fois en 2014, cette interview de Marius Trésor replonge dans la fameuse « affaire des chaussures », une polémique qui avait secoué l'équipe de France au coeur de la Coupe du monde en Argentine en 1978, sur fond de tensions autour des primes et d'incompréhensions avec Adidas.

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Capitaine des Bleus à l'époque, Trésor revient sans détour sur cet épisode devenu emblématique. Il en démonte les ressorts, conteste les accusations qui ont visé les joueurs et raconte, avec le recul, ce que cette controverse dit aussi du football français de la fin des années 1970 : ses naïvetés, ses rapports de force et son apprentissage brutal du très haut niveau.

« Vous souvenez-vous encore aujourd'hui de l'affaire dite "des chaussures" qui a empoisonné votre Coupe du monde 1978 ?
Bien sûr ! Après notre premier match face à l'Italie (1-2, le 2 juin 1978, à Mar del Plata), les gens ont fait tout un plat de ce truc de godasses alors que ça n'avait pas lieu d'être. C'était même dégueulasse de la part de journalistes présents sur place de dire que les Italiens nous avaient battus à cause de cette histoire. Tu es à la Coupe du monde et tu vas perdre volontairement ? C'était n'importe quoi de penser que nous avions pu faire une connerie pareille !

« Nous étions vraiment en colère. Certains gueulaient tous les jours en disant : "On se fait vraiment baiser la gueule !" »

C'était quoi, le fond du problème ?
À l'époque, Adidas, qui était l'équipementier de l'équipe de France, te faisait signer un contrat personnel à partir de ta troisième sélection. Ç'a été mon cas, comme pour Henri Michel par exemple, plus ancien en sélection que moi. Mon contrat s'élevait alors à 500 francs par mois, soit 6 000 francs par an pour jouer en Adidas. À ce forfait, s'ajoutaient 150 francs par match en bleu. Cet argent mettait un peu de beurre dans les épinards. Aujourd'hui, cette somme ne veut plus rien dire. Mais à l'époque, c'était bien de la toucher. En plus de ce contrat joueur, Adidas nous versait 1 500 francs de prime. Une fois notre qualification pour le Mundial argentin en poche, elle est passée à 1 600 francs. Peut-être qu'Adidas a cru que nous ne saurions jamais combien il versait aux autres délégations. Et notre équipementier ne croyait sans doute pas en nous. Il devait y avoir un peu de ça aussi. Il a d'ailleurs eu raison puisque nous avons été éliminés dès le premier tour. Mais c'était oublier que le monde est petit. Car en arrivant là-bas, en Argentine, nous avons appris la somme que les autres délégations touchaient de la part d'Adidas. Je ne me souviens plus si c'est Platoche (Michel Platini) qui l'a su ou si c'est quelqu'un qui l'a lu dans les journaux argentins. Notre réaction n'était donc pas préméditée. Mais nous étions vraiment en colère. Certains gueulaient tous les jours en disant : "On se fait vraiment baiser la gueule !"

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Que s'est-il passé ensuite ?
Comme j'étais leur capitaine, mes équipiers m'ont demandé de faire quelque chose. Ça ne tombait pas très bien pour moi car je sortais d'une préparation tronquée à cause d'une blessure à la cuisse droite. Je n'avais d'ailleurs pris la décision de jouer ce premier match que quarante-huit heures avant le coup d'envoi. Mais j'ai tout de même décidé d'aller parler à François Remetter, le représentant d'Adidas en Argentine. Lors de cet entretien, qui s'est déroulé en présence de Jean Sadoul (président de la Ligue de football professionnel), de Fernand Sastre (président de la FFF) et de Michel Hidalgo (le sélectionneur), je lui ai demandé de revoir le montant des primes à la hausse. Mais Remetter n'était plus un joueur (surnommé le "Voltigeur", il avait été le gardien de but des Bleus lors des Coupes du monde 1954 et 1958 et compte vingt-six sélections de 1953 à 1959). Il a défendu son boulot, son employeur, et il a donc refusé. Je lui ai alors dit : "Adidas ne veut pas faire d'efforts ? On n'en fera pas non plus." Et on n'a pas fait les bandes.

Comment ça ?
Je vous explique : à l'époque, nous cirions encore nous-mêmes nos chaussures. Et à cause du cirage, les trois bandes blanches d'Adidas noircissaient et devenaient invisibles. Donc, une fois les chaussures cirées, on te donnait un petit pot de peinture blanche et un pinceau pour repeindre les trois bandes sur les godasses afin que l'on puisse bien les voir.

« Personnellement, et j'insiste, j'ai trouvé toutes ces critiques dégueulasses. On ne pouvait pas dire qu'on avait perdu à cause de cette histoire de chaussures »

Ce que vous n'avez donc pas fait lors de ce fameux premier match contre la Nazionale ?
Non. On a ciré nos chaussures et c'est tout. Du coup, les trois bandes blanches d'Adidas ne se voyaient plus. Le problème, c'est que lorsque Zaccarelli a marqué le second but des Italiens (à la 54e minute), notre médecin a crié dans les tribunes que nous aurions mieux fait de repeindre nos chaussures plutôt que de nous plaindre. C'est lui (le docteur Maurice Vrillac) qui a foutu la merde. Je le sais parce que les joueurs qui ne se trouvaient pas sur la feuille de match étaient assis avec lui dans la tribune, juste à côté de celle des journalistes. Et c'est comme ça que cette histoire des chaussures est partie.

Vous a-t-elle causé beaucoup de tort ?
Oui, parce que nous nous trouvions très loin, en Argentine, et que les articles se lisaient en France. Personnellement, et j'insiste, j'ai trouvé toutes ces critiques dégueulasses. On ne pouvait pas dire qu'on avait perdu à cause de cette histoire de chaussures. Ces accusations ne reflétaient pas la réalité. Du coup, les gens se demandaient ce qu'on était allés faire à l'autre bout du monde. Surtout qu'avant de partir, Amnesty International militait pour que les joueurs boycottent cette compétition en Argentine à cause de la dictature. Mais nous, joueurs, avions trimé pour gagner le droit d'aller la disputer. On avait refusé d'y renoncer. Et une fois là-bas, nous avions conscience que si nous passions le premier tour, cela allait nous rapporter de l'argent. Il était donc faux de croire qu'on s'était sabordés lors du premier match. Si l'un de mes équipiers en avait eu l'intention, j'aurais été le premier à lui rentrer dedans.

Marius Trésor devant Leopoldo Luque lors de la défaite des Bleus contre l'Argentine (1-2), le 6 juin 1978. (A. Lecoq/L'Équipe)

Marius Trésor devant Leopoldo Luque lors de la défaite des Bleus contre l'Argentine (1-2), le 6 juin 1978. (A. Lecoq/L'Équipe)

Que s'est-il passé lors du deuxième match contre l'Argentine (1-2, le 6 juin 1978, au Monumental de Buenos Aires) ?
Comme Adidas n'a pas revu sa position, nous n'avons pas changé la nôtre : nous n'avons pas refait les bandes et nous avons encore perdu. Sauf que là, personne n'a plus rien dit.

« Nous avons manqué d'ambition en Argentine. Nous ne maîtrisions alors pas encore tous les paramètres que requiert la préparation d'une phase finale »

Pourquoi ?
Parce que, devant leur poste de télévision, les Français se sont rendu compte que nous avions fait tout ce que nous avions pu pour battre les Argentins. Mais, au regard du contexte politique de l'époque, ils étaient programmés pour gagner leur Mundial. Tout a été entrepris pour que cette victoire apaise les tensions qu'il y avait dans ce pays à ce moment-là. On s'y attendait et c'est exactement ce qui s'est passé. À commencer par cette rencontre contre nous. L'exemple le plus fameux reste le penalty. Quand je pense que l'arbitre (le Suisse Jean Dubach) l'a sifflé contre moi ! Luque tire du gauche. Je me jette pour le contrer. Il rate complètement sa frappe qui n'est pas cadrée. La balle me passe entre les jambes avant d'aller taper ma main alors que je me retrouve à terre. L'arbitre siffle corner. Mais son juge de touche lui indique qu'il y a penalty et il le siffle ! C'est comme ça que Passarella a ouvert le score juste avant la mi-temps. Et c'est pour ça que je me montre sévère avec les arbitres depuis ce jour-là. Dix minutes après le retour du vestiaire, Jean-Paul Bertrand-Demanes (le gardien) s'est également blessé. Je ne dis pas que c'est de la faute de Dominique Baratelli, qui l'a remplacé, si on a perdu. Simplement que l'on a vécu des malheurs dans ce match. Et ça, les Français l'ont vu. Comme ils ont vu le grand match que nous avons livré face aux Argentins. Ils ont alors compris que cette histoire de chaussures n'avait rien à voir dans notre élimination.

Votre grosse erreur finalement, c'est de ne pas avoir négocié les primes avant de partir en Argentine ?
Peut-être. Mais il ne faut pas oublier le contexte de l'époque : cela faisait douze ans que l'équipe de France ne s'était plus qualifiée pour une phase finale de Coupe du monde et il nous avait fallu attendre notre dernier match face à la Bulgarie pour arracher notre billet pour l'Argentine (3-1, le 16 novembre 1977, au Parc des Princes). Nous ressentions alors une certaine fierté. C'était un peu comme si nous avions déjà réussi notre Coupe du monde. Je me demande d'ailleurs si cette Coupe du monde, nous ne l'avons pas disputée lors des matches de qualifications. Alors c'est vrai, on aurait sans doute dû se mettre dans la tête que malgré la difficulté de notre groupe, on pouvait se qualifier. Mais nous avons manqué d'ambition en Argentine. Nous ne maîtrisions alors pas encore tous les paramètres que requiert la préparation d'une phase finale. Ce n'est qu'en la disputant que nous avons compris qu'il s'agissait vraiment d'une compétition à part. Croyez-moi, si nous avions eu l'habitude de jouer des Coupes du monde, on aurait fait ce qu'il fallait avant.

Cela revient-il à dire que cette histoire vous a servi par la suite ?
Oui, et dès la Coupe du monde 1982. L'essai de 1978, on l'a transformé quatre ans après. Et je vais vous raconter comment : la première chose que nous avons faite, après avoir obtenu notre billet pour l'Espagne en battant les Pays-Bas au Parc des Princes (2-0, le 18 novembre 1981) (*), a été de nous réunir. Nous avons profité de cette réunion entre les seize joueurs retenus pour ce dernier match de qualifications pour tout mettre à plat. Sous l'impulsion de Michel Platini, à qui j'avais cédé le brassard de capitaine, nous avons décidé de partager toutes les primes du Mundial espagnol à venir à parts égales entre les vingt-deux joueurs qui seraient retenus, plus le sélectionneur (Michel Hidalgo), Marc Bourrier, son adjoint, et Henri Guérin, l'intendant. Puis, nous avons décidé que, cette fois-ci, on resterait en dehors des négociations. Bernard Genestar, l'agent de Michel (Platini) et Philippe Piat, de l'UNFP (l'Union nationale des footballeurs professionnels), se sont chargés de les mener pour nous. On savait ce qu'on voulait et, cette fois-ci, tout a été nickel. Même après avoir encore perdu notre premier match en Espagne (1-3 face à l'Angleterre, le 16 juin 1982, à Gijon). On s'est alors dit : "Deux éliminations au premier tour, ça ferait mal. Tout le monde va encore se foutre de notre gueule." On a profité du fait que beaucoup de garçons avaient déjà vécu ce qui s'était passé en 1978 et que le groupe se révélait beaucoup plus soudé pour que ça ne se reproduise pas. On a modifié les discussions entre nous afin d'avoir une réaction d'hommes. Et c'est ce qui s'est passé.

« J'ai beau m'appeler Trésor, je n'ai jamais été bon trésorier »

Changer de mode opératoire a-t-il fait votre fortune ?
Non. Nous ne sommes pas devenus riches pour autant. Sinon, j'aurais arrêté de suite de travailler (rires). Que je me souvienne, le montant global des primes en 1982 avait dû s'élever aux alentours des 200 000 à 300 000 francs. J'ai beau m'appeler Trésor, je n'ai jamais été bon trésorier. C'est ma femme qui s'occupe de gérer notre argent. Et je ne crois pas qu'il nous soit resté grand-chose.

Est-ce que vous comprenez que cette histoire de primes pollue encore souvent certaines équipes lors des phases finales, on pense notamment au Togo avant son troisième match contre la France en 2006 (0-2) ?
Oui, tout à fait. Un joueur fait tout pour aller à la Coupe du monde et représenter le mieux possible son pays. En retour, il faut qu'il reçoive quelque chose. Ça a toujours fonctionné comme ça. Surtout quand on sait ce qu'une Coupe du monde peut rapporter à une fédération. Elle doit partager avec ses joueurs.

Cette "affaire des chaussures" vous a-t-elle poursuivi dans la suite de votre carrière ?
Non. C'était tellement petit de mettre notre échec lors de la première Coupe du monde de notre génération sur cette histoire de godasses que cela ne reste pas une blessure pour moi. Toutes ces critiques ne m'ont finalement pas atteint. D'ailleurs, à notre retour en France, plus personne ne nous en a parlé. Mais de ce qui s'était passé lors des matches des Argentins, ça oui ! »