« Mon fils a pris sa PlayStation, moi, j’ai embarqué les albums de famille »​ : en Gironde, avec les naufragés de la mer de feu

« Mon fils a pris sa PlayStation, moi, j’ai embarqué les albums de famille »​ : en Gironde, avec les naufragés de la mer de feu
«Mon fils a pris sa PlayStation, moi, j’ai embarqué les albums de famille»​ : en Gironde, avec les naufragés de la mer de feu

«Mon fils a pris sa PlayStation, moi, j’ai embarqué les albums de famille»​ : en Gironde, avec les naufragés de la mer de feu

© AFP / AFP

Florence Saugues, envoyée spéciale en Gironde 29/07/2026 à 06:51, Mis à jour le 29/07/2026 à 07:25

Avec les moyens du bord, résidents et bénévoles s’organisent contre le désastre qui vient.

Quand vous voyez un ­pompier descendre de son camion, noir de suie, épuisé, hagard, vous avez envie de le prendre dans vos bras et de lui faire un câlin. » Frédéric appartient à ces héros anonymes qui prennent leur part aux côtés des soldats du feu. Avec son ­associé, ­Antonin, ils possèdent un foodtruck bistronomique dont ils ne veulent pas citer le nom, par décence. « On ne veut pas se faire de pub. » Depuis le 23 juillet, ils l’ont ­tanqué au poste de commandement de Lège, base arrière des secours. Comme le moral est ­souvent au fond de la gamelle, le jeune restaurateur ambulant a appelé le maire de ­Lège-Cap-Ferret, Philippe de Gonneville, et lui a proposé de cuisiner gratuitement, avec son frère Maxime et ­Antonin, pour toutes les femmes et les hommes engagés dans le combat, sapeurs-pompiers, gendarmes, volontaires, employés municipaux, agents de la Défense des forêts contre les incendies (DFCI). 

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La nuit, des bénévoles préparent des ­sandwichs pour que les ­combattants puissent manger à toute heure

« Nous servons 800 repas par jour », dit Frédéric. Il a reçu les marchandises des restaurateurs qui ont dû fermer boutique à cause des évacuations, mais aussi de certains de ses ­fournisseurs qui souhaitaient apporter leur obole. « Le reste, c’est à nos frais… » ­Service continu de 10 h 30 à minuit et demi. Les trois ­cuisiniers ­dorment sur place. La nuit, des bénévoles préparent des ­sandwichs pour que les ­combattants puissent manger à toute heure. « Cette crise fait ­ressortir une solidarité extraordinaire envers les sapeurs-­pompiers et les forces de l’ordre, s’émeut Philippe de Gonneville. Cependant, il faut que ces ­initiatives personnelles soient ­validées et organisées sous la direction du ­commandant des opérations de secours. » Sophie Brocas, la préfète de la Gironde, a rappelé que la chambre d’agriculture du département coordonnait les propositions et avait mis en ligne un formulaire dédié.

Gaëtan a rempli ce document. Béret vissé sur la tête, il se présente au poste de commandement avec une poignée d’autres agriculteurs, venus par solidarité. Certains sont arrivés avec des 4 x 4 qui transportent des réservoirs d’une tonne d’eau. D’autres avec des camions-citernes plus conséquents. Ils attendent les ordres. « Nous ­pouvons intervenir sur des petites reprises de feu », explique celui qui a subi les ­incendies de 2022, près de ­Landiras, à quelques kilomètres de là. Samedi midi, plusieurs camions-citernes de ­producteurs sont en soutien entre Sainte-Hélène et ­Lacanau, pas très loin du départ de feu originel. Dès que c’est nécessaire, ils transvasent l’eau de leurs cuves vers celles des camions de pompiers, pour éviter les allers-retours. 

Contre-feux dans un champ pour éliminer la végétation et créer une zone tampon. À Marcheprime, le 26 juillet.

Contre-feux dans un champ pour éliminer la végétation et créer une zone tampon. À Marcheprime, le 26 juillet.

AFP / © AFP or licensors

Au sol, les soldats du feu se battent pied à pied, sans relâche. En léger retrait, plusieurs compagnies, du Val-d’Oise, des ­Yvelines, des Bouches-du-Rhône, attendent de prendre la relève de ceux qui sont en première ligne. Quand ces derniers ­s’extraient du brasier, chacun gère comme il peut l’intensité de l’engagement. Certains récupèrent sur des lits de camp dépliés à côté de leur véhicule. D’autres s’allongent dans l’herbe. Tous attendent le prochain assaut. Depuis le 23 juillet, jusqu’à 2 750 sapeurs-pompiers ont été mobilisés en Gironde. Si aucune ­victime n’est à déplorer concernant le feu de ­Saumos, les caporaux Anthony ­Berthôme et Wilfried ­Schmitter ont payé de leur vie leur « ­courage et dévouement », comme le dit leur devise. Le 21 juillet, leur camion a été piégé dans l’incendie survenu près de ­l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. Le brasier a été maîtrisé le jour même. Au lendemain de cette tragédie, les ­syndicats de pompiers dénonçaient un manque ­d’effectifs et alertaient sur l’état de fatigue de troupes éprouvées par une saison de feux démarrée très tôt. La veille du départ de ­l’incendie de ­Saumos, 1 200 pompiers luttaient dans le Var contre des flammes qui avaient déjà parcouru 2 500 hectares de bois et de ­bosquets.​

À l’arrière du front, le chaos a aussi ­suscité l’entraide. À Biganos, dans la nuit de vendredi à samedi, à 3 heures du matin, le centre d’accueil pour les personnes évacuées, avec ses 158 lits de camp, est complet. Des bénévoles, des élus, des employés de la fonction publique et des citoyens veillent sur les déplacés. ­Valérie est adjointe à la mairie, chargée de la ­démocratie ­participative. « Nous ­accueillons les touristes, que nous encourageons à ­repartir dès que possible, et les locaux, pour qui c’est plus compliqué, car certains n’ont nulle part où aller. » Le McDo du coin a fourni des goûters pour les enfants, le ­magasin Auchan, de quoi préparer des en-cas, et le Leclerc a offert des couettes et des ­oreillers. Pour ceux qui n’ont pu ­bénéficier d’un couchage, « on en place certains chez l’habitant, ajoute l’élue. J’ai recueilli deux dames à la maison et ma mère, deux autres ». Vingt-quatre heures plus tard, la zone sera évacuée. Il faudra non seulement retrouver un lieu d’hébergement pour ses protégés mais également pour elle-même, sa famille et ses administrés.​

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Devant l’entrée du ­complexe, des familles sont installées sur l’herbe avec valises, poussettes, bébés, animaux de compagnie

À une soixantaine de kilomètres de là, le parc des expositions de Bordeaux a été réquisitionné. Les véhicules se garent sur le ­parking géant. Devant l’entrée M du ­complexe, des familles sont installées sur l’herbe avec valises, poussettes, bébés, animaux de compagnie. Il est 4 h 30 et il n’y a déjà plus de places à l’intérieur. ­Coralie, 38 ans, qui a fui Eysines, préfère rester dehors sur une couverture avec ses enfants, Chloé, 10 ans, Mathis, 9 ans, et Thyméo, 7 ans. « C’est plus respirable ici, dit-elle. Et puis comme ça je reste près de mes deux chiens et de mon chat qui sont dans la ­voiture. » Dans le hall, 600 lits avaient été installés. Environ 3 000 réfugiés climatiques vont débarquer au fil de la nuit. Les traits tirés, le regard perdu, ils errent dans le ­hangar dans un silence étonnant. Des chaises et des tables en plastique ont été ajoutées à la hâte. Debout, allongé ou assis, chacun tient son balluchon à portée de main. Myriam, 58 ans, avait tout préparé dans un Caddie : « De l’eau, des biscuits, des vêtements de rechange, dit-elle. J’ai oublié des lingettes et des plaids mais pas les croquettes pour mon chien ! » L’alarme stridente donnant l’ordre d’évacuation sur les portables situés dans la zone de Saint-Médard-en-Jalles, à l’ouest de Bordeaux, les a réveillés, elle et son mari, à 1 heure du matin. Assise à côté d’elle, il y a Sophia, 42 ans. Elle a quitté sa maison avec son époux, son fils Yanis, 13 ans, et la fille de son voisin qui, lui, a refusé de partir. Yanis joue sur sa console, allongé sur le sol. « Lui, il a pris sa PlayStation, dit la maman, moi, j’ai embarqué les albums de famille. »​

Dans la salle, une longue file s’est ­formée devant une rangée de tables avec des vivres : de l’eau, du café, du pain, des salades de pâtes et de riz, des compotes… Des dizaines de bénévoles prennent les évacués en charge : agents de Bordeaux ­Métropole, membres de la Croix Blanche ou de l’Unité mobile de premiers secours de la Gironde (UMPS33). Mais aussi des médecins et des infirmières qui se sont rendus sur place de leur propre chef. Dans un coin, l’UMPS33 a construit des boxes d’isolement de fortune en tendant des ­couvertures de survie. « C’est pour les personnes malades ou celles qui ont fait un malaise », explique Julien, l’un de ses secouristes. Une dame se présente avec son fils handicapé dans un fauteuil roulant. Elle lui demande si elle peut avoir un coin isolé. Le jeune homme ne peut accéder à sa demande. « Face à l’afflux des sinistrés, il est prévu ­d’ouvrir un second hall avec plus de lits », confie-t-il. Tout le monde prend son mal en patience avec calme et dignité. Mais qu’en sera-t-il dans quelques jours, quand la fatigue, le stress, la promiscuité forcée auront joué avec les nerfs ? Certes, des dizaines de centres ont été ouverts depuis pour ­accueillir les ­exilés contraints. Tous ignorent quand ils ­pourront rentrer chez eux.