« Nous traitons l’intelligence artificielle comme un sujet secondaire. Ce devrait être au cœur de la présidentielle »

« Nous traitons l’intelligence artificielle comme un sujet secondaire. Ce devrait être au cœur de la présidentielle »

Nous parlons encore trop souvent de l’intelligence artificielle comme d’un outil. Mais c’est déjà autre chose. Le dernier rapport publié par Anthropic devrait provoquer un débat national. Il décrit des cyberattaques largement automatisées, des campagnes de manipulation politique, des dispositifs de surveillance et des usages militaires de l’intelligence artificielle. Il montre surtout qu’une seule personne peut désormais accomplir certaines tâches qui exigeaient hier une équipe entière.

En quelques années, l’intelligence artificielle a réduit le coût de la puissance. Il devient moins onéreux d’attaquer un système informatique. Il est plus simple de surveiller, de produire de la propagande. Moins coûteux aussi de traiter des masses de données que personne ne pouvait exploiter à cette échelle auparavant. Cette révolution technologique est une révolution politique.

Pendant longtemps, la puissance exigeait des institutions, des forces humaines, de l’argent et du temps. C’est moins vrai aujourd’hui. Quelques individus équipés des bons modèles peuvent déjà acquérir des capacités d’action impressionnantes. Les Etats eux-mêmes peuvent automatiser des tâches de surveillance ou de renseignement qui demandaient autrefois des moyens considérables.

Voilà le véritable bouleversement. Et nous continuons pourtant à traiter l’intelligence artificielle comme un sujet secondaire. Le débat public s’intéresse aux métiers qui vont disparaître ou aux gains de productivité. Ces questions existent. Mais elles sont devenues presque périphériques au regard de ce qui se joue.

L’IA percute déjà notre vie démocratique

Le rapport d’Anthropic démontre que l’IA percute déjà notre vie démocratique. Elle permet de produire des faux contenus à très grande échelle. Elle facilite la création de faux comptes et de faux médias. Elle peut adapter des messages politiques à des publics différents. Demain, une campagne électorale pourra être traversée par des milliers de contenus produits automatiquement. Une polémique pourra être amplifiée artificiellement. Une impression de colère populaire pourra être fabriquée.

Mais il y a plus grave encore. L’intelligence artificielle cesse progressivement d’être un système qui répond. Elle devient un système qui agit. Elle peut écrire du code, utiliser des outils, accomplir des tâches successives, corriger ses erreurs et poursuivre un objectif avec une autonomie croissante. Cette évolution change tout. Nous avons construit nos démocraties sur un principe simple : toute puissance doit être contrôlée. Et nous avons pourtant laissé se développer l’une des technologies les plus puissantes de l’histoire sans aucun débat démocratique.

Quelques entreprises privées disposent aujourd’hui des modèles les plus avancés. Elles décident des usages qu’elles autorisent. Elles ferment certains accès. Elles détectent elles-mêmes les usages dangereux. Elles disposent parfois d’informations inaccessibles aux Etats. Cette situation est un véritable scandale démocratique. Une technologie capable de modifier l’information, le travail, la sécurité et la guerre ne peut pas rester gouvernée principalement par les intérêts économiques de ceux qui la développent. Ce sujet doit donc entrer au cœur de l’élection présidentielle de 2027.

Un silence politique assourdissant

Nous devons demander aux candidats ce qu’ils comptent faire. Pas seulement pour attirer des investissements ou créer des champions français. Il faut leur demander où ils veulent poser les limites. Quels usages doivent être interdits ? Comment protéger une élection contre la manipulation automatisée ? Qui doit contrôler les modèles les plus puissants ? Quelle souveraineté européenne voulons-nous construire ? Sur ces questions, le silence politique est encore assourdissant.

Deux bouleversements vont structurer notre siècle. Le premier est le réchauffement climatique. Il modifie les conditions physiques de notre existence. Le second est l’intelligence artificielle. Elle modifie notre capacité à agir sur le monde et sur les autres. Nous avons perdu des décennies avant de comprendre que le climat n’était pas un sujet parmi d’autres. Nous ne pouvons pas commettre la même erreur avec l’IA.

Le mythe de Phaéton nous rappelle qu’une puissance nouvelle pose toujours une question politique : qui tient les rênes, selon quelles règles et avec quelles limites ? Phaéton reçoit le char du Soleil, mais pas la maîtrise qui devrait accompagner un tel pouvoir. C’est précisément le risque que nous courons avec l’intelligence artificielle : laisser ses capacités progresser plus vite que notre capacité collective à décider de ses usages.

Le choix qui s’ouvre à nous n’est donc pas entre le progrès et le refus du progrès. Il est entre une puissance gouvernée et une puissance subie. Phaéton nous avertit d’une chose simple : lorsqu’un char est déjà lancé, il est parfois trop tard pour apprendre à la conduire.

Chronique de la bataille culturelle, c’est toutes les semaines, par Béligh Nabli, essayiste et professeur de droit public, et Saïd Benmouffok, professeur de philosophie, conseiller de la ville de Paris (ex-Place publique), pour revenir sur les idées qui font bouger la campagne présidentielle.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Saïd Benmouffok