On connaissait les vaccins contre la grippe ou le Covid: comment le cancer est devenu le nouveau pari des géants de la pharma (mais à quel prix?)

Une femme travaille sur un vaccin contre le cancer dans le laboratoire nantais Ose Immunotherapeutics, le 2 octobre 2023 (image d'illustration) - LOIC VENANCE / AFP
Plusieurs laboratoires ont annoncé dernièrement des résultats prometteurs de leurs vaccins anti-cancer contre le risque de rechute sur certains cancers. Mais leur efficacité sur l’ensemble des cancers reste à confirmer, tandis que leur coût pose la question de l’accessibilité d’une telle technologie.
Suffira-t-il d’un vaccin pour éviter les rechutes du cancer? C’est en tout cas la mise de plusieurs géants du secteur pharmaceutique. Parmi eux, le plus avancé est celui à ARN messager du laboratoire américain Moderna nommé "Intismeran autogene", associé au Keytruda, un médicament d'immunothérapie développé par le laboratoire américain MSD.
Avec une particularité majeure: contrairement aux vaccins traditionnels produits à l’identique pour des millions de personnes, celui-ci est fabriqué sur mesure pour chaque patient, à partir des caractéristiques génétiques de sa propre tumeur.
Des tests ont été effectués sur 1.137 patients atteints d’un mélanome à haut risque entièrement retiré par chirurgie. Mi-août, les deux entreprises ont annoncé les premiers résultats de leur étude de phase 3: l’association du vaccin et de l’immunothérapie a permis d’améliorer significativement la survie sans récidive ainsi que la survie sans métastases à distance, par rapport à l’immunothérapie seule.
Si l’ampleur de cette amélioration n’a pas encore été quantifiée, une précédente étude de phase 2 avait montré, après cinq ans de suivi, que l’association réduisait de 49% le risque de récidive ou de décès et de 59% le risque de métastase à distance ou de décès par rapport à l’immunothérapie seule.
Fin août, la biotech française Transgene a elle aussi présenté des résultats encourageants, cette fois dans les cancers de la tête et du cou, même si son étude porte sur un nombre beaucoup plus limité de patients. Selon les données communiquées fin août par Transgene, les 38 patients avaient été opérés puis traités par chimiothérapie et radiothérapie avant de se voir injecter - ou non - le vaccin TG4050 de la société française. Résultat: aucune rechute dans les trois ans qui ont suivi pour ceux qui ont reçu le vaccin, contre trois rechutes sur les 16 que contenait l’autre groupe.
Orienter le système immunitaire vers les cellules cancéreuses
Mais comment fonctionnent ces vaccins? On connaît, pour l’heure, essentiellement les vaccins préventifs comme ceux utilisés contre la grippe, le Covid-19, la rougeole… Ces derniers stimulent le système immunitaire des individus en pleine forme en développant des cellules immunitaires "mémoires" permettant de protéger l’individu lors d’une infection contre les formes sévères de la maladie. Mais depuis quelques années, ce sont les vaccins dits "thérapeutiques" qui intéressent les laboratoires, soit ceux administrés à une personne déjà atteinte d’une maladie afin d’aider son système immunitaire à la combattre.
Les vaccins personnalisés dont il est question ici fonctionnent sur le même principe: stimuler et orienter le système immunitaire vers les cellules cancéreuses. Dans le détail, les laboratoires séquencent le matériel génétique de la tumeur afin d’identifier ses mutations. À l’aide notamment d’algorithmes d’intelligence artificielle, ils sélectionnent celles susceptibles de produire des néoantigènes, c’est-à-dire des protéines ou fragments de protéines propres aux cellules cancéreuses et susceptibles d’être reconnus par le système immunitaire.
Ces mutations sont ensuite intégrées dans un vaccin sous la forme d’un vecteur viral pour Transgene ou d’ARN messager pour Moderna, puis injectées au patient. Le système immunitaire va alors reconnaître ces néoantigènes et cibler les cellules tumorales qui les portent afin de les détruire.
Un traitement qui peut durer près d’un an
"Ces vaccins permettent de réduire le risque de rechute, notamment pour certains cancers comme ceux de la tête et du cou où l’immunothérapie ne marche pas bien", se félicite Alessandro Riva, PDG de Transgène avant de préciser: “l’enjeu est surtout d’éviter la maladie métastatique."
C’est surtout chez des patients dont la tumeur a pu être retirée mais qui présentent encore un risque élevé de rechute que ces vaccins montrent aujourd’hui les résultats les plus prometteurs. L’objectif est alors d’aider le système immunitaire à éliminer d’éventuelles cellules cancéreuses résiduelles avant qu’elles ne puissent provoquer une récidive ou former des métastases.
"Le système immunitaire est trop faible lorsque l’on est en phase métastatique”, explique Alessandro Riva.
L’objectif est désormais de déterminer sur quels cancers ces vaccins sont les plus efficaces et avec quels traitements ils doivent être associés. Les stratégies diffèrent selon les laboratoires: le vaccin de Moderna est par exemple associé au Keytruda, tandis que celui de Transgene est administré après la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie. Pour TG4050, les patients reçoivent une injection par semaine pendant six semaines puis une injection toutes les trois semaines pendant 10 mois et demi, explique Alessandro Riva. Surtout, assure-t-il, "l’activation du système immunitaire persiste après les injections, plus d’un an après."
Mais pour la Professeur Caroline Robert, cheffe de service de dermatologie à Gustave Roussy, l’objectif est ailleurs.
"Aujourd’hui, l’immunothérapie est donnée à tout le monde en prévention de la rechute, avec le risque d’effets secondaires, et sans savoir si le patient en a réellement besoin."
La médecin espère qu’avec l’essor de l’intelligence artificielle, il sera plus facile de détecter les personnes protégées des risques de rechute de celles qui ne le sont pas, afin d’éviter l'escalade thérapeutique. L’enjeu ne serait donc plus seulement de disposer d’un nouveau traitement, mais de savoir précisément quels patients ont réellement besoin de le recevoir.
Un marché qui pourrait être multiplié par sept
Malgré l’émulation autour de cette nouvelle technologie, les résultats de l’allemand BioNTech fin août ont quelque peu douché les espoirs du secteur. La biotech a annoncé l’arrêt d’un essai de phase 2 de son vaccin personnalisé à ARN messager autogene cevumeran, développé avec Genentech, chez des patients atteints d’un cancer colorectal opérable.
Dès octobre 2025, l’essai avait franchi un seuil statistique indiquant qu’il avait peu de chances d’atteindre son objectif d’efficacité. Fin août, le comité indépendant chargé de suivre l’étude a finalement estimé que sa poursuite avait peu de chances d’en modifier l'issue et recommandé son arrêt. Ce revers ne condamne toutefois pas l’ensemble de la technologie: contrairement au vaccin de Moderna, associé au Keytruda, celui de BioNTech était ici administré seul. Il montre surtout que l’efficacité de ces vaccins pourrait fortement varier selon les cancers et les traitements auxquels ils sont associés.
Malgré ces incertitudes, les industriels misent sur une véritable explosion de ce nouveau marché. Selon Grand View Research, le marché mondial des vaccins personnalisés contre le cancer, encore embryonnaire, était évalué à seulement 208 millions de dollars en 2024. Il pourrait atteindre 1,45 milliard de dollars en 2030, soit une multiplication par sept en six ans et une croissance moyenne de près de 45% par an. En France, le même cabinet anticipe un marché passant de 7 millions de dollars en 2024 à 52 millions en 2030. Des projections qui reposent donc largement sur l’arrivée future de traitements qui, à l’image de ceux de Moderna et de Transgene, sont encore au stade des essais cliniques.
Reste une inconnue majeure: le prix. Ni Moderna ni Transgene n’ont encore fixé de tarif commercial pour leurs vaccins personnalisés, toujours expérimentaux. Mais leur fabrication nécessite de séquencer la tumeur de chaque patient, d’identifier les mutations à cibler puis de produire un vaccin spécifiquement pour lui. Et ces vaccins pourraient s’ajouter à des traitements déjà très coûteux.
En France, par exemple, le prix officiel d’un flacon de 100 mg de Keytruda est de 2.000,74 euros hors taxes. À raison de 200 mg toutes les trois semaines pendant un an, le seul traitement par Keytruda représente environ 70.000 euros au tarif facial, avant les remises négociées avec le laboratoire.
À l’heure où les comptes de la Sécurité sociale sont dans le rouge, une question va donc rapidement se poser si ces vaccins confirment leur efficacité: à quel prix pourront-ils être proposés et à combien de patients le système de santé pourra-t-il les rendre accessibles?
Sujets liés :