« On peut baisser l’éclairage de 70 % sans perte de confort » : comment éclairer moins et mieux la Côte d’Azur d’après ce chercheur du CNRS
Samuel Challéat a fait de l’impact des activités humaines sur l’environnement sa spécialité. Plus particulièrement, il étudie la pollution lumineuse au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à l’Université Toulouse – Jean-Jaurès.
Quelle vision porte-t-il sur la lumineuse Côte d’Azur ? Et quelles sont les solutions étudiées pour mettre fin au fléau des nuits suréclairées ?
Ils sont extrêmement vastes et complexes. L’intégralité du vivant est affectée par la lumière artificielle nocturne, y compris l’espèce humaine. Elle perturbe nos rythmes circadiens et notre cycle veille-sommeil. L’Agence nationale de sécurité sanitaire répertorie ainsi plus de 80 effets physiologiques différents sur notre organisme.
Et sur l’environnement ?
L’obscurité est vital pour de nombreuses espèces animales. C’est le cas des chauves-souris, qui chassent en début et fin de nuit, ou des rapaces nocturnes qui ont besoin d’une obscurité totale pour chasser. Mais la lumière artificielle perturbe aussi les espèces diurnes, en dégradant la qualité de leur sommeil.
Quelle est l’ampleur de ce phénomène sur la Côte d’Azur ?
La Côte d’Azur et plus largement le quart sud-est de la France sont très fortement touchés par la pollution lumineuse. C’est corrélé à la densité de population et à la très forte urbanisation. Ce qui sauve les Alpes-Maritimes, c’est la présence immédiate d’un relief montagneux de forte altitude à proximité de la côte. En montant dans l’arrière-pays, vers les Préalpes d’Azur ou le Mercantour, on peut retrouver des ciels d’une excellente qualité.
La situation s’est-elle améliorée ?
Oui, de manière incontestable. La France est un pays précurseur dans la mise en œuvre de l’extinction de l’éclairage public au milieu de la nuit. Ce mouvement s’est nettement accéléré lors de la crise énergétique de 2022, consécutive à la guerre en Ukraine. Aujourd’hui, environ un tiers des communes françaises la pratiquent, totalement ou partiellement. On observe toutefois de légers retours en arrière lors des alternances municipales, l’extinction pouvant être perçue par certains comme le recul d’un service public de proximité.
Est-ce réellement efficace ?
L’extinction présente de sérieuses limites. En éteignant uniquement au milieu de la nuit, nous maintenons l’éclairage aux moments les plus critiques : le crépuscule et l’aube. Or, la plupart des espèces sont actives à ces moments précis.
Que faire ?
L’extinction temporelle est une solution, mais il y en a d’autres. À commencer par la réduction des intensités lumineuses, un levier encore sous-exploité. Certains experts estiment qu’une diminution de 70 % de l’intensité est possible sans altérer le confort visuel. Une autre piste innovante, que nous expérimentons, consiste à concevoir un éclairage dynamique indexé sur les conditions écologiques et météorologiques pour préserver le mode de vie de certaines espèces. Harmoniser les horaires d’extinction entre les communes permettrait aussi de recréer de véritables corridors d’obscurité continus...
Quid de la trame noire ?
C’est moi qui ai forgé le concept dans mes travaux de thèse. Mais les collectivités dépensent parfois des dizaines de milliers d’euros, pour commander des modélisations cartographiques extrêmement complexes à des bureaux d’études. Les animaux ne consultent pas les plans locaux d’urbanisme avant de se déplacer. Tracer de superbes corridors sombres est inutile si l’on ne réduit pas concrètement l’éclairage sur le terrain. Les maires et les techniciens connaissent déjà parfaitement leur territoire : ils savent quels luminaires sont obsolètes, lesquels éclairent vers le ciel ou émettent une lumière blanche inadaptée. Ils n’ont pas besoin d’études coûteuses pour agir.