PORTRAIT. Pascal Comelade, l’homme qui fait chanter les jouets et les pianos : à Céret, rencontre avec un musicien libre devenu une figure culte de la scène internationale

PORTRAIT. Pascal Comelade, l’homme qui fait chanter les jouets et les pianos : à Céret, rencontre avec un musicien libre devenu une figure culte de la scène internationale

l'essentiel Musicien discret mais incontournable, le Catalan a placé Céret au centre du monde de la création musicale. Des Limiñanas à Jeanne Moreau en passant par le peintre Miquel Barcelo, son univers créatif est un joyeux et envoûtant labyrinthe.

Dans son studio, situé en rez-de-jardin de sa maison de Céret, dans les Pyrénées-Orientales, quelques indices laissent deviner l’ampleur et la diversité de sa galaxie créative. Des affiches, des disques un peu partout, quelques petites guitares un peu bizarres, des jouets instruments de musique, de petits automates prêts, pour l’un d’entre eux à jouer des cymbales, des livres bien sûr, et, évidemment, un piano. Le piano, c’est la base, le début de tout le reste, la clef pour comprendre sa longue carrière (soit plus de 50 disques, une centaine si on compte les collaborations, « mais ça ne veut rien dire » précise-t-il).
Pascal Comelade, musicien, pianiste, multi-instrumentiste et compositeur, est une figure marquante de la musique d’aujourd’hui. Se balader dans son univers, c’est musarder le nez aux vents de ses influences et de ses rencontres. Elles sont multiples et protéiformes, inattendues, essentielles et fondatrices. Retracer son chemin avec lui, en remontant le fil de sa carrière comme on remonterait un fil d’Ariane dans un labyrinthe un peu baroque, un peu foutraque et joyeusement déjanté, tout en très pointus sur les détails, c’est accepter de se perdre pour mieux se retrouver, c’est surtout découvrir l’itinéraire d’un homme libre, toujours aux aguets. Et comme chez chaque artiste, sa vie artistique est marquée par plusieurs périodes, qui, mises bout à bout, racontent cette carrière qui aujourd’hui fait référence au plan international et qui a inspiré d’autres générations de musiciens.

Période Electro


Né en 1955, Pascal Comelade publiera son premier album en 1974 ; « Fluence » est autoproduit. C’est sa période électronique, influencée par des groupes allemands, qui durera jusqu’en 81. Il est en même temps irrémédiablement attiré comme un aimant par Barcelone. « Quand on est jeune, on se choisit tous une capitale : moi, ça a été très vite Barcelone, c’est là que je sentais quelque chose ».
Une vibration, une sorte de famille de pensée, une communion artistique… À cette époque, la cité n’est pas encore transformée par son destin olympique et est encore moins défigurée par les hordes de touristes. Elle est un vivier de créativité, et Pascal Comelade s’y sent comme chez lui. Cette histoire d’amour et de passion dure encore aujourd’hui.
Le premier coup d’accélérateur pour sa réputation vient avec la fondation, en 1983, du Bel Canto Orquestra : une formation qui sera à géométrie variable et qui a la particularité de jouer avec des instruments traditionnels, des objets trouvés, et surtout des instruments en jouets. Là, à sa passion pour la musique répétitive s’agrège ce nouveau son, unique, totalement à part, qui va le caractériser. On pourrait parler de « son-signature », à l’image d’un plat qui caractérise un chef étoilé.
Cette période, c’est aussi le temps de son premier concert : « oui, le tout premier ! C’était à la galerie Medamothi, à Montpellier. Une galerie d’art, importante à l’époque, qui expose Robert Combas, Claude Viallat et pas mal d’artistes barcelonais ».

Des jouets instruments de musique
Des jouets instruments de musique Claudia Comelade

Basé à Barcelone, Le Bel Canto Orquestra se produit un peu partout. Si Pascal Comelade est mû par une fièvre créatrice, il n’a cependant pas de plan de carrière : « c’est une suite logique : je joue de la musique et je joue avec des musiciens, alors on se dit : montons un orchestre. Et on se dit encore : montons sur scène ! »
Ce nouveau son déroute ; « ce n’est pas du classique, les gens du jazz nous regardaient un peu de haut. Ce n’est pas vraiment du rock non plus. On était catalogué « musiques nouvelles », mais ça, personnellement, je ne m’en suis jamais préoccupé. J’ai toujours dit que je produisais de la musique instrumentale. Et je peux faire la liste complète de tout ce que ça n’est pas ou tout ce que ça ne veut pas être ! »


Haikus de piano

De l’autre côté de la frontière, il va jouer partout : les salles, les églises, les bars…, « partout sauf en prison, parce que c’est compliqué ». Il noue avec le public une histoire forte. Il joue aussi au théâtre de la mer, à Sète, à Montpellier…
1992, nouvelle étape importante. Alors que sa ville de cœur est transformée par les chantiers titanesques et olympiens, il signe avec Delabel, maison parisienne, satellite de Virgin (Plus tard il passera chez Because Music). C’est un formidable coup d’accélérateur par l’accès aux médias nationaux, qui lui donne une nouvelle visibilité. « Du jour au lendemain, je me retrouve dans Télérama. J’ai dû faire quelques télés aussi, des radios… » Haikus de piano sort dans la foulée. Une réussite ! D’autres disques vont suivre.
Son style et son univers lui ouvrent de nouveaux horizons, de nouveaux espaces de jeu. Celle de l’illustration sonore pour le cinéma, celles des collaborations avec d’autres artistes.
Il travaille avec Robert Wyatt, fondateur du mythique groupe Soft machine. La chanteuse anglaise PJ Harvey, qui dans une interview donnée à un journal espagnol, raconte qu’elle écoute du Comelade. « Il faut imaginer quand même le contexte. Avec Robert Wyatt, on communiquait par cartes postales. Avec PJ Harvey, c’était par courrier, il n’y avait pas les mails ni les portables ». Au premier, il propose « September song », envoûtant ! « Pour PJ, je pars sur trois bases de piano, je lui envoie une maquette de voix, elle complète… » Et le disque sort. C’est l’aventure de la création libre, sans autre forme de contrainte que de faire au mieux.

Un jour, Jeanne Moreau qui allait se produire à Bruxelles dans une lecture de poésie l’appelle pour qu’il l’accompagne au piano. Une autre fois, c’est le metteur en scène Bob Wilson qui le veut pour la musique de son ballet « Wings on the rocks ». Il illustre aussi la version japonaise de « L’opéra de quat’sous », avec Kenji Sawada… En Catalogne ce sera avec Luis Llach, mais surtout Pau Riba, Sisa… Il est un créateur tous azimuts, qui s’éclate en rythme. Son labyrinthe artistique a cette particularité qu’il n’est pas nécessaire de chercher la sortie, il suffit de se laisser glisser d’un disque à l’autre.

Riffifi

Sur deux scènes séparées, deux orchestres de huit musiciens jouent en simultané et en stéréo : c’est le projet Riffifi développé par Pascal Comelade et qu’on peut entendre sur le disque Boom Boom enregistré avec Les Limiñanas. Une manière de rendre hommage aussi aux grands rifs du rock et une manière totalement envoûtante d’aborder la musique.

Seul au piano

Tout commence au piano
Tout commence au piano Claudia Comelade

Tout commence au piano. « Tous les jours ou presque, j’écoute de la musique, mais ça n’influence en rien ce que je fais. Il peut se passer 15 jours sans que je pense à faire quoi que ce soit. Après, quand je travaille, j’enregistre tout. Je laisse tourner le minicassette. Et une fois par semaine, je vais tout écouter. J’ai un double lecteur de cassette et avec, j’enregistre, les parties qui me semblent intéressantes. Ensuite, je fais une deuxième écoute et là, c’est le grand ménage… à la machette (rires). Ce qui restera à l’arrivée, ça peut être des suites d’accords, une bribe de mélodie, deux, trois notes, et à partir de là, je vais faire une boucle. Par exemple, une suite d’accords, je vais en enregistrer 30 minutes et je cherche où je peux aller avec ça. Et le reste, je jette. J’efface tout, je n’ai pas de regrets et je n’ai aucune bande originale de ce que j’ai fait. Si je décrète que j’ai assez de matériel pour un album, pour 12 titres par exemple, je peux réaliser l’intégralité en trois jours. Et ça a toujours été comme ça. Je pense que c’est la vitesse qui va générer l’aspect intéressant. »
Depuis quelques semaines, il prépare un disque, seul, sans invités, pour l’année prochaine. Il devrait être prochainement sur scène pour jouer pendant que Miquel Barcelo peindra des œuvres éphémères…
Son œuvre, chargée de poésie comme le sont les intitulés de ses morceaux ou les pochettes de ses albums s’explore avec une curiosité qui est sans cesse attisée par les découvertes qu’on peut faire au gré des albums et des collaborations…