« Pour jouer plus haut, il fallait que je parte » : entre la Martinique et le Carqueiranne Var basket, le parcours atypique de Maëlle Ichelmann
« Depuis que je suis partie, à 21 ans, je n’y suis pas retournée… » La voix et le regard de Maëlle Ichelmann, jusqu’alors teintés d’une joie tranquille, se voilent légèrement au moment d’évoquer sa Martinique natale.
Pour être tout à fait juste, deux mondes se dessinent, dans les yeux de la poste 4 du Carqueiranne Var basket, à l’évocation de « [s]on île ». L’un est fait de basket, de danse, « d’après-midi à la plage ou à la rivière, en famille ou entre amis », et rayonne dans les souvenirs de la jeune femme de 31 ans. L’autre, que l’on perçoit plus sombre, semble façonné par une « histoire personnelle difficile » et reste inaccessible aux journalistes d’un jour, comme bloqué dans sa tête.
Oui, tout le monde porte en soi ses croix et ses lumières. Et oui, la môme de Saint-Esprit (dans le centre de l’île) ne fait pas exception à la règle. Mais quand certains usent de leurs démons pour empoisonner de malheur les humains qui les entourent, d’autres, comme Maëlle Ichelmann, en font du carburant et choisissent d’avancer, coûte que coûte.
« Depuis que je joue, le basket a toujours eu une place importante dans ma vie, se rappelle celle qui prend sa première licence à 9 ans. Avant ça, je faisais de la danse traditionnelle martiniquaise, du bèlè, et je ne sais plus vraiment pourquoi, mais j’ai arrêté. »
Élevée entre un grand frère, un petit frère et deux petites sœurs par une maman pour qui il est « impossible » que ses enfants « ne fassent aucune activité », Maëlle Ichelmann teste différentes disciplines avant de découvrir la balle orange : « J’ai essayé une fois et je ne suis plus jamais repartie ! »
« En France, j’ai vu des filles checker leur coach : j’étais choquée »
« Je crois que c’est l’état d’esprit mais aussi le coach qui m’ont fait accrocher. » Un entraîneur « exigeant », qui va jusqu’à serrer la main à ses petites joueuses d’une dizaine d’années. « Il était dur mais pas méchant, se souvient-elle, il m’a inculqué des valeurs. Quand je suis arrivée en France, j’ai vu des filles checker leur coach : j’étais choquée », se marre l’ex-meneuse, reconvertie en poste 4 à l’adolescence par ce même technicien.
Sous ses ordres, elle va porter le maillot de l’AS Black Stars (Saint-Esprit) pendant près de dix ans, « des poussins jusqu’en seniors », et même jusqu’à ce titre de championne de Martinique chez « les grandes », à tout juste 17 ans, en 2013.
Enfin presque : « Il a quitté le club pour un autre projet un an avant le sacre mais il était dans les tribunes avec son tambour pour nous encourager ! » Une passion dévorante et des apports techniques qui la suivent encore aujourd’hui : « C’est lui qui m’a appris à dribbler, à shooter, c’est lui qui m’a appris la défense, les appuis. Il nous a formés de A à Z. »
Passée par le pôle espoir Martinique, forgée par des surclassements perpétuels en club, Maëlle Ichelmann tarde cependant à se décider sur son avenir. « Je savais que si je voulais jouer plus haut, il fallait que je parte. Mais j’ai retardé l’échéance », souffle-t-elle. Adolescente contrariée, elle reconnaît aujourd’hui avoir eu « peur de sauter le pas » à l’époque.
De la Martinique à la Corrèze
Les années passent, son destin se brouille un peu, mais le basket est toujours là. « À 21 ans, je me suis posée avec ma mère et on s’est dit que c’était le moment d’essayer quelque chose. » Elle envoie alors des vidéos à des clubs en métropole, et c’est depuis la Corrèze qu’un signal apparaît : « Je signe à Laguenne en Nationale 3. » Coincée entre Tulle et Ladignac-sur-Rondelles, elle découvre « les hivers à zéro degré » et « l’exigence du basket de métropole », à laquelle elle associe son style « rugueux, typique du basket martiniquais ».
Après deux ans, elle quitte le club pour rejoindre Tours, aussi en N3, où elle se crée « une deuxième famille ». Elle y restera six saisons. « J’ai passé des années incroyables à Tours. On est montées en N2 puis redescendues en N3 et en Régional : c’est là que j’ai pris la décision de partir. »
Car, si elle donne volontiers, quand elle aime, Maëlle Ichelmann a aussi besoin de vibrer : « Je ne me voyais pas jouer plus bas que la N3. Partout où je suis passée, j’ai eu la chance de disputer des play-offs, j’ai besoin d’être dans l’adversité pour performer. » Et c’est exactement ce qu’elle trouve à Carqueiranne.
« Une récompense et un challenge énorme »
Premièrement, un coach ambitieux « avec lequel le ton monte parfois. » Deuxièmement, une équipe qui performe en N3 puis en N2, et qui s’est même offert l’accession en N1 en atteignant le Final Four la saison écoulée. « Cette montée, c’est à la fois une récompense et un challenge énorme, je m’y prépare et j’ai hâte. La compétition, c’est ça qui me fait vivre. »
Pleinement investie dans sa préparation physique estivale et son emploi de surveillante à l’Agricampus d’Hyères, elle apprécie les choses simples de la vie. « Courir, lire et sortir entre amis », le tout dans un climat « bien plus ensoleillé qu’à Tours », voici quelques éléments qui constituent aujourd'hui son équilibre varois.
La suite ? « Pour l’instant je suis concentrée sur la saison prochaine ; après, on verra », tranche cette leader par l’exemple, pour qui le corps parle souvent plus que les mots.
La Martinique ? « Je ne peux pas encore y retourner mais ça viendra, ce n’est pas perdu… »
Comme une cicatrice ou un vieux tatouage, dans les silences et les rires de Maëlle Ichelmann, une chose est sûre : son île est partout.