« Ici, on est tous des fanatiques » : pourquoi le football a un statut particulier et déchaîne autant de passion en Argentine
En Argentine, on l'appelle « le but du tremblement de terre ». Le 5 avril 1992, lors du Clasico de La Plata entre Gimnasia et Estudiantes, le déchaînement de joie provoqué par le coup franc vainqueur de José Perdomo a provoqué un léger séisme enregistré par l'Observatoire astronomique à 600 m de là. L'épisode est devenu un des symboles de la démesure du football dans le pays.
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Trente ans plus tard, les 5 millions de personnes descendues dans les rues de Buenos Aires célébrer la troisième étoile mondiale, face aux Bleus (3-3, 2-4 aux t.a.b.), ont envoyé les images d'une effusion difficile à saisir au-delà des frontières, en attendant de revivre des scènes similaires en cas de victoire en finale, dimanche (21 heures). Aux États-Unis, chaque match de l'Albiceleste charrie des dizaines de milliers de supporters qui lui donnent le sentiment d'évoluer à la maison, comme ce sera encore le cas contre l'Espagne.
Si le football jouit d'une énorme popularité sous bien d'autres latitudes, il occupe une place à part dans la société argentine : au centre de tout, ou pas loin. « À mon arrivée en Argentine, la première question qu'on me posait quand je rencontrais quelqu'un n'était pas ce que je faisais ou d'où je venais mais : "Tu supportes quel club ?" », se souvient Jean-Pierre Doly, qui a créé la filière de Danone sur place en l'an 2000 avant de se lier avec plusieurs figures du sport local.
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Vecteur social incomparable
Bien plus qu'un loisir ou qu'une activité physique, le ballon rond est un vecteur social incomparable. « On a une manière de socialiser différente de ce que je vois en France par exemple, observe le peintre Gabriel Griffa, auteur de nombreuses fresques dont celle en hommage à Emiliano Sala. On se retrouve tout le temps pour voir des amis, boire un café ou une bière, faire un asado (une technique de grillade répandue en Argentine). Et on finit inéluctablement par parler de football. Ça se chauffe, ça chambre, ça fait partie de notre culture. »

Les supporters de l'Argentine se sont rassemblés autour de l'obélisque de Buenos Aires, mercredi soir après la victoire contre l'Angleterre (2-1) en demi-finales. (N. Pisarenko/AP Photo)
D'autant que le phénomène touche tous les secteurs et toutes les couches de la société sans distinction. « Le foot met tout le monde sur un pied d'égalité, le pauvre et le millionnaire, le papi et le gamin, poursuit Griffa. C'est un sujet de conversation naturel et un vecteur universel, chez nous. » L'Argentine est sous doute le pays qui a le plus intellectualisé le foot. C'est une matière dont chacun s'empare dans son domaine d'activité, sans tabou ni complexe. Le ballon est partout et appartient à tout le monde. « Ici on est tous des fanatiques, sourit l'historien Felipe Pigna. Tu as des philosophes, des biologistes, des médecins, des historiens qui affichent leur passion, on met tous le maillot à l'occasion. »
« Je dirais même qu'ici, on trouverait ça étrange qu'un intellectuel ne s'intéresse pas au foot »
Laureano Bruno, pianiste argentin
Laureano Bruno, pianiste récompensé de plusieurs prix internationaux, confirme que, à l'inverse d'autres pays, le football n'est pas méprisé par les élites : « Beaucoup d'intellectuels et d'écrivains se sont penchés sur le phénomène. Certains vont apporter leur lecture sociologique, d'autres politique ou économique, d'autres une vision musicale. Je dirais même qu'ici, on trouverait ça étrange qu'un intellectuel ne s'intéresse pas au foot. Il y a bien le cas (Jorge Luis) Borges, qui le méprisait. Mais le foot est si omniprésent qu'on y verrait du snobisme. »
Et de narrer une anecdote : « Je me souviens avoir joué dans un quatuor avec un musicien fan d'Estudiantes. Il devait donner un concert très important en même temps que la finale du Championnat, avec un violoncelliste qui avait remporté le premier prix du concours Jacobi à Moscou. Dès qu'il avait un moment de libre, il allait en coulisse regarder le score. Ici, pendant le Mondial, tu sais qu'il vaut mieux ne programmer aucun concert. Quand la sélection joue, le pays s'arrête. »
« Le foot est un marqueur identitaire, oui. Il n'a pas supplanté les autres marqueurs mais, depuis trente ans, ce sont ces derniers qui ont perdu de leur poids »
Pablo Alabarces, sociologue argentin
Cette importance exacerbée en fait même aujourd'hui un élément de l'identité du pays. Depuis le premier match joué à Buenos Aires en 1867, ce sport importé par les Britanniques s'est d'abord développé dans des clubs à consonance anglaise. Avant de sortir dans la rue et de se voir réapproprié par la population locale, avec les potreros (terrains d'herbes), la gambeta (le dribble), le mythe du pibe (gamin). L'Argentine va se créer un style, une singularité de jeu, résumé par le concept indéfini « la Nuestra » (« la nôtre »).
Le sociologue Pablo Alabarces, auteur d'un ouvrage intitulé Chroniques de l'endurance : foot, violence et politique, valide mais nuance : « Le foot est un marqueur identitaire, oui. Il n'a pas supplanté les autres marqueurs mais, depuis trente ans, ce sont ces derniers qui ont perdu de leur poids. La classe sociale, le travail, le syndicat, le politique ont moins d'impact, et le foot comble ce vide. Pour le dire autrement, aujourd'hui c'est plus facile d'être supporter de Velez que péroniste. »

Les supporters argentins sont présents en masse aux États-Unis, comme ici lors d'Argentine-Algérie (3-0), le 17 juin. (F. Faugère/L'Équipe)
À cet égard, dans un pays très clivé qui a traversé plusieurs crises politiques et économiques depuis cinquante ans, le ballon rond est un des rares motifs d'unité et de fierté. Un élément clé à sa popularité transversale. Depuis soixante-dix ans, l'Argentine est, avec le Brésil, le seul pays « en voie de développement » à avoir été sacré champion du monde. Ces succès en mondovision permettent de l'asseoir au sein du grand monde même si c'est éphémère, même si ce n'est « que » du sport. « Il est clair que les victoires, le Mondial 1978, l'arrivée de Maradona puis 1986, ont accéléré la popularité du foot, souligne Pigna. C'est devenu un facteur d'identité de plus en plus fort, comme si notre sentiment national se jouait sur le terrain. »
Maradona et Messi, porte-étendards au niveau international depuis 50 ans
Le maillot rayé bleu ciel et blanc devient un totem et les joueurs, les héros d'aujourd'hui. Les grandes figures du patrimoine moderne s'appellent Carlos Gardel, Che Guevara, Juan et Eva Peron, Jorge Luis Borges, Astor Piazzolla. Or, depuis un demi-siècle, à l'exception du pape François, les porte-étendards du pays au niveau international sont deux footballeurs, Diego Maradona et Lionel Messi.
« L'Argentine n'a pas connu de grande figure politique depuis Peron, remarque Alabarces. Peron meurt (en 1974), Maradona débute, il ne pouvait y avoir meilleure succession. Face à cette vacance, deux joueurs aussi exceptionnels que Maradona et Messi se retrouvent en première ligne. » Cette responsabilisation du ballon rond ne change pas la réalité (le taux de natalité a reculé de 40 % en vingt ans en Argentine et était en 2022 à 1,4 enfant par femme). Elle permet de camoufler, ou d'occulter, les désillusions en série (corruption, crises, violence, fuite des cerveaux).
« Maradona ou Messi ne représentent pas l'Argentine. Ils incarnent ce que l'Argentine aimerait être, pas ce qu'elle est »
Pablo Alabarces, sociologue
« En Argentine, comme dans le tiers-monde en général, nous sommes des sociétés assez pauvres, fragmentées, peu démocratiques, et même ces derniers temps réactionnaires, poursuit le sociologue. Le foot te permet d'oublier tout ça, d'imaginer un monde meilleur où des enfants du peuple peuvent te mener sur le toit du monde. » Dans un pays de 46 millions d'habitants cinq fois plus étendu que la France, qui se rêve en puissance internationale et a enfanté cinq prix Nobel, les succès sportifs font office de mirages analgésiques.
« Maradona ou Messi ne représentent pas l'Argentine, analyse Alabarces. Ils incarnent ce que l'Argentine aimerait être, pas ce qu'elle est. On projette sur eux nos désirs de grandeur. Le foot est un espace de fantasme. Ce n'est pas un miroir de notre société, c'est beaucoup mieux que cela : c'est une promesse, un espoir permanent. » Et chaque Coupe du monde constitue une parenthèse plus ou moins enchantée, une pulsion vitale avant le retour au quotidien.