« Quand je rencontre des gens, ils ne me parlent pas de la FIFA, on me parle de foot avant tout » : on a rencontré Michel Platini chez lui à Cassis, avant la diffusion du documentaire que Canal lui consacre
Le ciel et la mer sont aussi bleus que le maillot de l’équipe de France. Cassis, en été, est baignée de soleil. Sur le port, un restaurant très renommé auprès des locaux avec une terrasse surélevée, de laquelle on peut contempler les bateaux. Au fond de la salle, le patron : Michel Platini. Comme sur le terrain, « Platoche » aime avoir une vision panoramique. L’ancien numéro 10 des Bleus, triple Ballon d’or, est aux premières loges quand un invité débarque dans la salle. Sur le mur dans son dos, une photo de son passage à la Juventus Turin, avec le maillot bianconero couvert de boue. L’homme, gloire éternelle de la Vieille Dame, a toujours été comme ça : un bosseur.
Le natif de Jœuf, dans la banlieue de Nancy, a été un joueur phénoménal. Qui, entre 1978 et 1986, a fait de l’équipe de France de football l’une des plus belles sélections du monde, double demi-finaliste du Mondial (1982 et 1986) et vainqueur de l’Euro, en France, en 1984, le premier titre du football français.
Michel Platini, c’est 72 sélections et 41 buts en Bleu, des chiffres qui, en 2026 dans un foot de statistiques, sont presque « habituels » mais qui, pour les années 1980, plaçaient le milieu offensif dans le Panthéon des plus grands. Platini donnait l’heure à Diego Maradona, Johan Cruyff, Pelé, Karl-Heinz Rummenigge, Zico. Ses neuf buts lors de l’Euro 84 sont encore, à ce jour, un record quasi impossible à effacer.
Platini, 71 ans, est aujourd’hui un homme en paix. Joueur hors norme, sélectionneur de l’équipe de France (1988-1992), consultant puis homme politique (membre du comité d’organisation de France 98, conseiller de Sepp Blatter puis président de l’UEFA, Union des associations européennes de football), Platini a connu plusieurs vies. Un parcours que Canal+, via l’œil de Guillaume Priou, raconte en six épisodes captivants – dont deux avaient été présentés en avant-première au festival Canneséries – à partir de ce dimanche 23 août.
Platini, tout simplement, rembobine la trajectoire d’une idole française, de son enfance nancéienne à l’équipe de France, en passant par Saint-Étienne, Turin, le Heysel, Séville, Guadalajara, avec les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé et croisé (Battiston, Giresse, Bossis, Fernandez, Royer, Tardelli, Zoff, Zico, Boniek, Rummenigge, ses enfants, etc.). Une série émouvante et nostalgique qui permet de briser la carapace d’un Platini taquin.
Mais revenons à Cassis.
"Quand je rencontre des gens, il ne me parle pas de la FIFA, de l’UEFA, on me parle du joueur, du football avant tout."
Pas question de faire une interview classique, Michel Platini préfère échanger autour d’un repas. « Je vous propose un apéro avec des produits locaux, servez-vous », lance-t-il d’emblée. Il a fallu dribbler sa méfiance pour siéger à sa table. Lors de sa venue à Cannes, en avril, il n’avait pas souhaité accorder de temps à la presse, mais une ouverture pour le rencontrer à Cassis avait été évoquée...
GREGORY SCICLUNA
Voilà plusieurs années que de grosses productions tournaient autour de l’ancien numéro 10 pour raconter sa carrière, mais Michel Platini voulait faire ça « en français, et avec Canal+ car j’ai toujours bien bossé avec eux et je ne voulais pas faire quelque chose de politique, plutôt une série sur mon épopée footballistique », rappelle-t-il, soulignant qu’il a été consultant pour la chaîne cryptée au début des années 1990.
Un documentaire pour fendre l’armure
« Quand je rencontre des gens, ils ne me parlent pas de la FIFA, de l’UEFA, on me parle du joueur, du football avant tout », poursuit-il.
« Au crépuscule de ma vie, c’était bien de faire un documentaire », rigole le triple Ballon d’or. « C’était le bon moment et j’ai fixé une seule limite à Guillaume Priou : qu’il ne me casse pas les pieds. (rires) [Il] faut être patient pour faire du cinéma, surtout avec moi. » Platini l’intouchable. La figure respectée. Et le documentaire permet de fendre l’armure.
"J’ai arrêté peu de temps après le Heysel, à 32 ans, quelque chose s’est brisé ce soir-là. Je n’avais plus d’essence dans le moteur…"
« La première partie est émouvante, notamment sur mon arrivée à Turin car cela raconte que ce n’était pas forcément gagné. J’arrive dans un club où il y a six champions du monde italiens et les joueurs français ne s’exportaient pas. Il y a eu des sorties de stades, au début à la Juventus, qui étaient chaudes et on pointait du doigt les deux étrangers : Boniek (qui est Polonais) et moi. J’arrive blessé en Italie, une pubalgie. Je suis allé voir un mage en Moselle, en décembre 1982, il me retape d’un coup et, dans le même temps, l’Italie, championne du monde, va faire un match nul à Chypre et la presse commence à se dire que Boniek et moi ne sommes pas les fautifs des mauvais résultats de la Juve. (rires) Ensuite, tout change, je marque un but par match », rembobine Platini.
« Quand j’ai commencé à empiler les buts, tout le monde s’est souvenu que j’étais d’origine italienne, j’avais des cousins et des cousines partout. »
Durant six épisodes, Platini se contient, sauf quand on aborde « le Heysel », cicatrice indélébile. Buteur, ce soir de mai 1985 pour son seul titre européen avec Turin, Platini reste marqué par la tragédie qui s’est nouée ce soir-là à Bruxelles au stade du Heysel, une bagarre généralisée qui s’est soldée par 39 morts… « J’ai arrêté peu de temps après, à 32 ans, quelque chose s’est brisé ce soir-là. Je n’avais plus d’essence dans le moteur. Un jour on joue contre la Sampdoria de Gênes, j’ai cinq mètres d’avance sur la défense au milieu du terrain et je termine avec cinq mètres de retard aux abords de la surface de réparation, j’ai compris que c’était la fin. Je termine la dernière saison avec deux buts alors que j’avais été trois fois meilleur buteur, il fallait arrêter. »
Et laisser derrière une carrière folle et des souvenirs comme France-RFA à Séville, demi-finale de la Coupe du monde 1982 (3-3, défaite aux tirs au but 5-4) : « Pendant une heure et demie, on passe par tous les sentiments du monde. J’en parle d’une manière positive, ce sont des émotions très fortes, qu’on ne retrouve pas dans d’autres moments de la vie. Je l’ai revu jusqu’au 3-1 ce match, après… Je suis à un âge où j’ai envie de voir des choses positives », admet-il.
GREGORY SCICLUNA
« Ce que les gens veulent voir, c’est le Ballon d’or, et quand les parents disent à leurs enfants que j’en ai trois, les yeux s’écarquillent. » Au fond, Michel Platini se raconte pour que « égoïstement, mes petits-enfants le voient. (rires) »
« Je suis ce que je suis, naturel, qu’on me juge pour ce que je suis », conclut-il, dans un sourire.
Platini, ce dimanche 23 août à 21h, sur Canal +.