"Quand je suis arrivé auprès de mes filles, j'ai vu ce qu'aucun parent ne devrait jamais voir"
"Il n'existe pas de mots pour décrire véritablement la douleur de voir ses enfants vous être arrachés", nous confie Izzeldin Abuelaish. Ce médecin palestinien, spécialiste de l'infertilité, a perdu trois de ses filles et une nièce sous les obus israéliens à Gaza, en janvier 2009. Plutôt que de céder à la haine, le docteur Abuelaish a choisi de faire de son drame un combat pour la paix, le dialogue et la réconciliation. Son engagement est si grand qu'il a déjà été distingué à 22 reprises du titre de doctorat honoris causa. 17 ans après le drame qui l'a frappé, cet artisan de la paix se livre dans une interview émouvante et inspirante. Désormais, Izzeldin Abuelaish interviendra comme chroniqueur régulier en rubrique Débats de La Libre.
Vous êtes né en 1955 dans le camp de Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza. A quoi ressemblait votre enfance ?
Je suis le fils de parents qui ont été expulsés de leur terre natale. Nous vivions avec très peu. Pourtant, malgré les difficultés, mon enfance était remplie de la chaleur de la famille, de la force de notre communauté et de l'espoir qu'un jour, la justice et la paix prévaudraient.
Quelles étaient vos conditions de vie ?
Ma famille de onze personnes vivait dans une seule pièce, sans électricité, sans eau courante, sans toilettes, partageant les repas dans une seule assiette commune. Mes souvenirs d'enfance sont ceux d'une fatigue et d'une faim constantes, de petits travaux dans des fermes, sur des chantiers de construction et à la fabrication de poulaillers, me levant souvent à 3 heures du matin pour gagner de l'argent avant l'école. J'ai vite compris que l'éducation était le seul moyen de m'en sortir. En tant qu'aîné, je ressentais un poids particulier lié à mon incapacité à améliorer la situation de ma famille.
Vous êtes allé étudier la médecine à l'université du Caire. L'environnement dans lequel vous avez grandi vous a-t-il poussé vers cette profession ?
En grandissant dans ce camp, j'ai été témoin de la souffrance. La maladie, la pauvreté et l'accès limité aux soins de santé faisaient partie du quotidien. Ces expériences m'ont profondément marqué et ont fait naître en moi le rêve de pouvoir changer concrètement la vie des autres. Étudier la médecine n'était pas simplement une ambition personnelle, c'était un engagement à échapper à la misère, à obtenir un bon emploi pour sortir ma famille de la pauvreté et à servir mon peuple.
Vous avez été le premier médecin palestinien à exercer en Israël. Est-ce une fierté pour vous ?
Je n'ai jamais cherché à obtenir une reconnaissance personnelle. Ce qui comptait avant tout, c'était la possibilité de soigner des personnes et de démontrer que la compassion ne connaît ni frontières, ni origine ethnique, ni religion. La médecine possède cette capacité unique de rapprocher les êtres humains, car la maladie nous rappelle notre humanité commune. Lorsqu'une personne souffre, ce qu'elle recherche n'est pas l'identité du médecin, mais la certitude d'être entre des mains compétentes et bienveillantes. S'il est une chose dont je suis fier, c'est que mon travail a montré qu'il est possible de bâtir la confiance, même au cœur de profondes divisions politiques et historiques.
Etiez-vous accepté par les patients israéliens ?
Oui, et cette acceptation, je l'ai gagnée par mon professionnalisme, ma compassion et mon dévouement. À la clinique comme au chevet des malades, les barrières disparaissaient souvent, même lorsque les patients me demandaient d'où je venais.
Venons-en au drame que vous avez vécu le 16 janvier 2009. Racontez-nous ce qu'il s'est-il passé ce jour-là à 16h45...
Au cours d'une opération militaire israélienne, notre maison a été touchée par deux obus de char. En un instant, le lieu qui était un refuge pour ma famille est devenu le théâtre d'une perte inimaginable. Mes filles Bessan, Aya et Mayar, ainsi que ma nièce Noor, ont été tuées. D'autres membres de ma famille ont également été grièvement blessés. Je me trouvais à seulement quelques mètres, dans le salon, au moment de cette explosion dévastatrice. Quand je suis arrivé auprès de mes filles, j'ai vu ce qu'aucun parent ne devrait jamais voir. Je ne pouvais même plus les reconnaître. Il n'existe pas de mots pour décrire véritablement la douleur de voir ses enfants vous être arrachés. Le temps semblait s'être arrêté. Mon monde s'est effondré en quelques secondes. A cet instant, j'ai été confronté à l'insupportable réalité que je n'avais pas pu protéger et sauver mes enfants.

Quel âge avaient-elles ?
Bessan avait 21 ans, Mayar 15 ans, Aya 14 ans et ma nièce Noor 17 ans. C'étaient des jeunes femmes brillantes, aimantes et ambitieuses, pleines de rêves pour l'avenir. Elles riaient, étudiaient, se souciaient profondément des autres et envisageaient une vie remplie d'espoir et de possibilités. En quelques secondes, ces rêves ont été anéantis…
Quelques minutes plus tard, vous vous êtes retrouvé en direct sur une chaîne de télévision israélienne. Vous souhaitiez témoigner directement de l'horreur vécue ?
J'étais déjà en train de donner une interview lorsque les obus sont tombés. Au milieu d'un chagrin indescriptible, j'ai lancé un cri, non seulement en tant que père, mais aussi en tant qu'être humain. Mes paroles étaient celles d'un parent dont le cœur venait d'être brisé. Elles exprimaient une douleur immense et un appel désespéré pour que la guerre et les attaques cessent. À cet instant, je voulais que le monde comprenne le coût humain de la guerre, non pas à travers des statistiques ou des gros titres, mais à travers la voix de quelqu'un qui en vivait les conséquences. Une seule question me hantait : pourquoi ont-ils visé ma maison et tué mes filles ? Ils connaissaient ma maison et rien ne justifiait qu'elle soit bombardée.
Avez-vous été victimes d'une erreur de tir de l'armée israélienne ?
Que le bombardement ait été le résultat d'une erreur militaire, d'une défaillance dans la prise de décision ou d'un autre manquement a fait l'objet de nombreux débats publics et d'enquêtes. Ce qui est incontestable, c'est que quatre jeunes femmes ont perdu la vie et qu'une famille a été anéantie. Pour ceux qui subissent une telle perte, la distinction entre l'intention et les conséquences ne peut effacer la douleur. J'ai mené un combat judiciaire de treize ans afin d'obtenir des excuses et une indemnisation. En novembre 2021, la Cour suprême israélienne a rejeté mon dernier recours, confirmant la décision d'une juridiction inférieure selon laquelle l'armée ne pouvait être tenue pour responsable d'actes commis en temps de guerre.

Vous aviez déjà perdu votre femme auparavant, d'une maladie. La douleur était-elle d'autant plus grande ?
Oui, elle était ma compagne de vie, le pilier de notre famille. Lorsque la seconde catastrophe s'est produite, j'ai eu le sentiment que les fondations mêmes de ma vie m'étaient arrachées, une à une. Le deuil ne s'additionne pas simplement : il se multiplie, s'approfondit et change le regard que l'on porte sur le monde. Il y a eu des moments où son poids me semblait presque insupportable, non seulement en raison de ce que j'avais perdu, mais aussi à cause de l'absence accumulée de ceux qui donnaient un sens à ma vie.
Après la mort de vos filles, avez-vous eu des envies de vengeance ?
Après une telle dévastation, je me suis retrouvé confronté à une question fondamentale : comment continuer à vivre ? Deux chemins s'offraient à moi. D'un côté, celui des ténèbres, qui ne se manifeste pas toujours par une colère éclatante, mais qui peut aussi prendre la forme du repli sur soi, du désespoir ou peu à peu de la haine. De l'autre côté, le chemin de la lumière qui, à l'inverse, exige quelque chose de bien plus difficile : s'accrocher à son humanité, avec courage, détermination et espoir. C'est la foi et le souvenir de ceux que j'ai perdus qui m'ont convaincu. Mon épouse croyait en la compassion et en la dignité. Mes filles vivaient avec ouverture d'esprit, bienveillance et avec l'espoir d'un avenir meilleur.
Vous avez rapidement quitté la Palestine après ce drame. Pourquoi être parti au Canada ?
Après le décès de mon épouse, je n'ai plus été en mesure de poursuivre mon travail en Israël. Je ne pouvais pas laisser mes enfants seuls. J'ai donc commencé à chercher un endroit où vivre avec eux. Un mois avant la mort de mes filles, j'avais reçu deux offres d'emploi : l'une de l'Université Harvard, l'autre de l'Université de Toronto. Le Canada m'a offert un lieu où je pouvais commencer à reconstruire une forme de stabilité, poursuivre mon travail de médecin et tenter de transformer ma souffrance personnelle en quelque chose d'utile aux autres, de donner un sens à la douleur et de la convertir en une mission.
Vous menez, depuis l'an dernier, un projet en Belgique : le Gised. De quoi s'agit-il ?
C'est le premier Institut mondial consacré à l'étude des maladies socio-endémiques, de la haine, de la santé et de la paix. Il est né d'une question simple, mais urgente : pourquoi les sociétés continuent-elles à reproduire des cycles de violence alors même que leur coût humain et économique est manifestement dévastateur ? Lancé à la KU Leuven, en partenariat avec le bureau européen de l'OMS, le Gised vise à créer une communauté mondiale interdisciplinaire chargée d'élaborer des stratégies de prévention et de contrôle des maladies socio-endémiques, tout en diffusant les connaissances nécessaires pour sensibiliser le public et réduire l'impact de la haine. Le Gised considère que nombre des crises mondiales actuelles ne sont pas indépendantes les unes des autres, mais relèvent de "conditions socio-endémiques" qui se propagent, perdurent et évoluent à travers les générations et les institutions.
Vous dites vouloir combattre la haine et la violence. N'est-ce pas utopiste dans le monde actuel ?
La violence apparaît quand nous violons les droits, la vie, la dignité et la survie d'une personne. Lorsque la violence survient, plutôt que de chercher des coupables, nous devons nous demander "pourquoi ?" et prendre en compte l'histoire, comme nous le faisons en médecine lorsque nous recueillons les antécédents d'un patient afin d'établir un diagnostic précis et de mettre en place le traitement approprié. La haine et la violence ne sont pas naturelles. Ce sont des maladies sociales et des menaces pour la santé publique. Nous ne pouvons pas rester silencieux, indifférents ou complices face aux défis du monde. Il ne s'agit pas de savoir si l'on est idéaliste ou non. Il s'agit d'agir, plutôt que de se cacher la tête dans le sable.
Vous œuvrez toujours au rapprochement entre Israéliens et Palestiniens. Y croyez-vous vraiment ?
La réconciliation ne peut pas être construite uniquement sur des slogans ou des accords imposés. Elle exige de dire la vérité, de reconnaître les souffrances de toutes les parties, d'établir la justice et la responsabilité, et de mener des efforts constants pour restaurer la dignité et les droits de chacun. Plus important encore, elle nécessite de reconnaître que la sécurité et la liberté ne sont pas des objectifs opposés, mais des besoins humains communs. Je continue de croire que la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens est possible, mais pas de manière simpliste ou immédiate. J'ai vu, même dans les contextes les plus sombres, des moments où des individus choisissent la compréhension plutôt que la peur. Ces moments sont fragiles, mais ils existent.

Vous êtes retourné à Gaza à plusieurs reprises. Que vous inspire la situation sur place ?
J'avais l'habitude de retourner régulièrement à Gaza avec mes enfants. A chaque visite, la première chose que je faisais, c'était me rendre sur les tombes de mes filles, de mon épouse et de mes parents. Aujourd'hui, ces tombes, comme ma maison, ont été détruites. Mais je n'y suis plus retourné depuis le 7 octobre 2023. Depuis lors, plus d'une centaine de membres de ma famille ont été tués par l'armée israélienne, parmi lesquels deux de mes sœurs, deux de mes belles-sœurs, des beaux-frères, des cousins, des neveux et des nièces. La bande de Gaza est devenue une ville fantôme, un immense cimetière. Le Gaza que j'ai connu semble avoir été transformé en un lieu méconnaissable : des ruines là où se dressaient des maisons, le silence là où résonnaient les écoles, et le vide là où il y avait une vie de famille.
Les enfants continuent de mourir à Gaza. Que ressentez-vous face à ces drames ?
Ce qui est douloureux, ce n'est pas seulement la perte immédiate, mais la longue ombre qu'elle projette. Le traumatisme se prolonge dans les souvenirs, dans les absences, dans le silence laissé derrière lui. Gaza ne perd pas seulement des vies, elle perd des générations de possibles. Pourtant, je m'accroche au fait qu'on ne peut jamais effacer complètement un peuple. J'ai parcouru ces rues, connu ces familles, vu de près la beauté comme la souffrance. C'est pourquoi la réalité actuelle est si insupportable à contempler.
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