Rencontre avec Agnes Obel, de retour avec le lumineux "The Meaning Of Flowers” : “Je vis émerveillement permanent”

Rencontre avec Agnes Obel, de retour avec le lumineux "The Meaning Of Flowers” : “Je vis émerveillement permanent”

Février 2021. Comme tous les artistes sur la route, la pianiste danoise Agnes Obel est contrainte d’interrompre sa tournée “Myopia” en raison de la pandémie. Au même moment, elle apprend qu’elle attend son premier enfant. “Tout ce que j’avais planifié auparavant a soudainement perdu de sa pertinence”, nous confie-t-elle. “J’ai renoncé à replanifier les dates de la tournée Myopia” après la crise de Covid et j’ai remis dans un tiroir un projet d’album intitulé The Inversion. C’est comme si rien de tout cela n’avait réellement existé. Puis, pendant ma grossesse, ma belle-mère m’a conseillé la lecture de La Vie des plantes, du philosophe italien Emanuele Coccia, un ouvrage qui revisite les notions de beauté et de renaissance. J’ai écrit dans la foulée la chanson “The Meaning Of Flowers” et je ne me suis plus jamais retournée.

Enregistré dans son home studio à Berlin, où elle vit depuis 2005, ce cinquième album explore les thèmes de la métamorphose, de la maternité et de l’interconnexion avec la nature. Parmi ses sources d’inspiration, Agnes Obel cite aussi bien les réflexions d’Emanuel Coccia que les travaux de la philosophe allemande Hannah Arendt ou les poèmes d’Enheduanna, considérée comme la plus ancienne autrice connue de l’Histoire. Pourtant, les onze chansons de “The Meaning Of Flowers” et l’instrumental “Tangerine” n’ont rien d’un exercice intellectuel. Les mélodies sont lumineuses, les arrangements d’une rare fluidité et l’émotion brute est palpable sur chaque refrain. Mieux encore, la musicienne s’aventure sur des sentiers pop avec une réussite bluffante, comme en témoignent “Never Been” et “Blood So Red”.

Critique de “Lost Weekend” de Phoebe Bridgers : la chanteuse californienne transforme ses traumas en hymne pop

Alors que vos albums précédents étaient empreints d’une profonde mélancolie, l’optimisme règne sur The Meaning Of Flowers. Partagez-vous cette analyse ?

Agnes Obel – À 100 % ! Pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie libérée de tout esprit autocritique. Auparavant, il me fallait beaucoup de temps pour être satisfaite de mon propre travail. J’étais constamment assaillie de questions et de doutes, ce qui ralentissait le processus de création. Ma récente maternité, l’absence de pression… Tout cela m’a éclairée. Mes deux albums précédents, Citizen Of Glass (2016) et Myopia (2020), ont été marqués par le décès de mon père. J’ai traversé une longue période de chagrin, de questionnement et de reconstruction. Ces deux disques n’étaient pas nécessairement “tristes”, mais la mélancolie y était plus chargée.

Dans quelle mesure la naissance de votre fille a-t-elle débouché sur une renaissance artistique ?

J’ai conservé la même discipline de travail mais mon état d’esprit a changé. Avant de devenir mère, je me projetais toujours dans le futur. Je me fixais un objectif et je ne me sentais satisfaite qu’une fois celui-ci atteint, Je n’étais pas particulièrement heureuse pendant les phases d’écriture, d’enregistrement et de production d’un album. L’arrivée de ma fille m’a appris à apprécier le moment présent. Les premiers jours, les premières semaines, les premiers mois qui suivent une naissance passent à une allure folle. Un sourire, un cri, un premier “maman”… C’est un émerveillement permanent. Aujourd’hui, je ressens ça dès que je m’assieds au piano et que je laisse mon imagination me guider. Autrefois, je n’étais comblée que lorsque la chanson était terminée.

guillement

Damso me cite dans son album "Batterie faible". Je suis honorée.

Envie de refaire vos playlists pour la rentrée ? Suivez le guide

On ressent dans plusieurs chansons l’influence de la pop des années 80. Est-ce un style musical que vous écoutez encore beaucoup ?

J’apprécie la musique pop quand elle apporte de nouvelles idées. Elle m’attire parce que je suis curieuse de voir comment de jeunes artistes et de jeunes producteurs parviennent à raconter des histoires dans des formats toujours plus courts. En revanche, je n’écoute jamais de pop pour me détendre. Ce n’est pas vers elle que je me tourne lorsque j’ai besoin de me relaxer.

La technologie permet de tout corriger en studio. Pensez-vous que l’imperfection est devenue un luxe, voire une forme de rébellion en musique ?

C’est un sujet très complexe. Dès l’adolescence, lorsque j’ébauchais mes premières maquettes, j’étais obsédée par cette quête de la chanson parfaite. Mais qu’est-ce qu’une chanson parfaite ? C’est une notion subjective. Aujourd’hui, vous pouvez chanter faux, être incapable d’écrire un texte ou de jouer d’instrument et sortir malgré tout une chanson générée par l’IA qui va cartonner sur Spotify. Pourtant, autour de moi, je constate que beaucoup de gens commencent à se lasser de ces morceaux où tout sonne à la perfection. Dans mon travail, je préfère mettre l’émotion en avant. Bien sûr, je m’entoure des meilleurs musiciens et je soigne chaque détail technique en studio. J’espère que cela s’entend sur “The Meaning Of Flowers”. Mais on y trouve aussi des “erreurs” assumées, des choses plus brutes laissées à l’état de maquette, parce que je voulais préserver leur authenticité. “Beyond The Sun” en est un bon exemple. Ma musique est faite pour être jouée en live par des êtres humains. Chaque soir réserve son lot de surprises. Nous n’avons pas peur de ne pas être “parfaits”. Je suis d’ailleurs curieuse de voir comment le secteur du live va évoluer. Quand je me rends en festival, ça ne m’intéresse pas de voir un concert où tout est calé sur des ordinateurs.

L’IA, l’instrument qui fait peur aux musiciens... mais ne devrait pas

Le rappeur belge Damso est l’un de vos plus grands fans. Il vous cite dans sa chanson “Exutoire” et sample “Philharmonics”. Vous le connaissez ?

Je ne l’ai jamais rencontré mais j’espère que cela arrivera un jour. Ma meilleure amie, qui est violoncelliste, m’a dit : “il y a ce rappeur, Damso, qui est immense en Belgique et en France. Tu dois écouter son album Batterie Faible, il parle de toi dans une de ses chansons (”Loin des plages allumées, j’ai su trouver le sommeil. J’écoute Agnes Obel”, – NDLR). J’ai écouté “Exutoire”, puis l’album Batterie faible et j’ai trouvé ça très cool. Je suis vraiment honorée.

De Grey’s Anatomy à Euphoria, en passant par Riverdale, vos chansons figurent dans de nombreuses séries. Quelle synchronisation estimez-vous avoir le mieux révélé votre univers ?

Je ne pourrais pas citer une série en particulier, il y en a tellement. Ce qui m’intéresse, c’est de découvrir le contexte émotionnel dans lequel mes chansons sont utilisées. Le jour où j’ai appris que David Lynch s’intéressait à ma musique, il a fallu que plusieurs personnes me le confirment pour que j’y croie vraiment. Lynch n’a jamais utilisé l’une de mes chansons dans un de ses films. Il a fait mieux encore. Il a remixé mon titre “Fuel To Fire”. Imaginer qu’il ait passé plusieurs heures dans son studio de Los Angeles à réinventer ma musique est profondément gratifiant. Ses films, la série Twin Peaks, ses tableaux… Son œuvre m’a non seulement inspirée, mais elle m’a aussi tirée vers le haut et poussée à redéfinir mon rapport à l’art.

Pourquoi faut-il voir "Dark", la série allemande ultra-complexe mais géniale de Netflix ?

The Meaning Of Flowers est dédié à votre fille. Comment souhaiteriez-vous qu’elle comprenne cet album lorsqu’elle sera adolescente ?

Elle le comprend déjà. Elle fredonne certaines mélodies du disque. “Gemini” est sa chanson préférée. L’hiver dernier, alors j’étais dans la dernière ligne droite du mixage, je n’allais pas toujours la chercher moi-même à la sortie de la maternelle. Elle m’a pardonné mais m’a aussi dit : “plus tard, je ne voudrai pas faire ton métier !” Elle perçoit toute la magie de la musique, mais elle a également vu à quel point j’ai travaillé pour réaliser cet album, ainsi que les longues périodes de solitude que ça implique.

agnes obel The Meaning Of Flowers Universal
Agnes Obel, "The Meaning Of Flowers", Deutsche Grammophon, Universal. ©Universal

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.