Pourquoi les policiers d'Annemasse courent après les dealers et rien ne change - Heidi.news
Publié le 08 septembre 2026 à 09:09. / Modifié le 08 septembre 2026 à 14:18.
Fusillade meurtrière au Perrier, note de la rédaction
Dimanche 6 septembre 2026 au soir, place du Jumelage dans le quartier du Perrier à Annemasse, un homme de 25 ans a été pris pour cible par un individu en cagoule, armé d’un fusil d’assaut. Une quinzaine de balles ont été tirées. Le jeune homme, qui travaillait à côté, est mort à l’hôpital. On ignore encore le contexte du meurtre, mais le mode opératoire évoque évidemment les réglements de comptes liés au narcotrafic.
Afin d’éclairer la situation, nous publions dès maintenant cet épisode de l’Exploration, dans lequel Matteo et Niels suivent la police pour une patrouille nocturne autour des différents points de deal d’Annemasse et des communes environnantes. Il permet de comprendre pourquoi en l’état des moyens et du niveau de coopération transfrontalière, lutter contre le trafic de drogue revient à pousser le rocher de Sisyphe.
Une voix remonte en grésillant dans la radio. «Demande renfort… CIO.» William enclenche la sirène et met le pied au plancher. La voiture de police bondit sur l’avenue de l’Europe, dépassant deux camions et laissant le casino dans le rétroviseur. Le gyrophare bleu illumine l’asphalte mouillé par la pluie battante. Le véhicule s’enfonce dans la nuit en direction du quartier du Perrier, à Annemasse.
À la radio, la voix halète, inaudible. «C’est Flo qui court mais je ne sais pas où est-ce qu’il est», lance William à Jean-Luc, son supérieur, qui reste impassible sur le siège passager. Le bolide accélère de plus belle. À chaque virage serré, je suis projeté contre la vitre du véhicule comme un paquet de linge sale dans une lessiveuse.
Qu’est-ce que je fous là, dans une voiture de police, en plein quartier sensible d’Annemasse, par une fin d’après-midi glaciale de janvier 2025? Eh bien exactement ce que vous pensez: je suis «embedded» pour suivre une patrouille. C’est que Heidi.news me paie, voyez-vous, et si l’on veut des courses-poursuites dans cette Exploration, il faut bien que je me frotte au crime et à ceux qui le pourchassent.
Notre voiture de police, d’ailleurs, vient de s’arrêter en pilant, juste devant l’entrée d’une grande surface. William claque la portière et se précipite vers ses collègues, déjà en poursuite à travers les rayons du supermarché. Jean-Luc assure les arrières. Lampe au poing, encore haletant, Florent surgit entre les caisses enregistreuses, écartant les clients, avant de s’enfoncer en face dans la boulangerie. Il pousse la porte du fond, éclaire le débarras.
«Quelqu’un est passé par ici?», demande le policier au vendeur, qui fait non de la tête. Florent répète l’opération à la cantonade dans les arcades voisines. Pharmacie, charcuterie, épicerie, partout le policier est accueilli par les mêmes haussements d’épaules, parfois agrémentés d’une moue d’excuse. Personne n’a vu par où a fui le dealer. En tout cas, personne n’a rien à dire à la police. Comme d’habitude.
Où les dealers ne fuient pas
«J’étais à ça!», s’agace Florent, cheveux en brosse et carrure sportive. Il n’est même pas essoufflé par la cavale qu’il vient d’entreprendre depuis le point de deal du CIO, le centre d’information et d’orientation d’Annemasse, en bas des tours, jusqu’à l’intérieur du supermarché, 700 mètres plus loin. D’habitude, les vendeurs de shit du quartier du Perrier ne détalent pas. Ils connaissent le jeu. Leurs poches sont vides et leur matos est planqué dans un coin. S’il se font contrôler, ce n’est pas à eux.
«Mais là, lorsqu’on s’est approché et qu’on l’a appelé par son prénom, il est parti en courant», raconte Floriane, la binôme de Florent, seule femme de la patrouille. Alors par réflexe, et aussi parce qu’il adore courir derrière les gens, Florent lui a donné la chasse. «Il devait avoir quelque chose sur lui, c’est sûr», fulmine-t-il. Tant que la poursuite reste en extérieur, les gardiens de la paix ont l’avantage. Mais une fois dans le centre commercial, on change d’univers.
«Les dealers se mêlent à la foule, peuvent se cacher dans tous les recoins avant de s’échapper. Les boutiques communiquent entre elles et de nombreuses portes donnent vers l’extérieur», explique Florent. La souricière se fait labyrinthe. Avec le risque que les amis s’en mêlent. «Tous les jeunes se connaissent ici. Ils ont grandi ensemble, vivent ensemble, font des bêtises ensemble et restent complices», précise Floriane.
À Annemasse, le secteur Perrier-Livron-Château Rouge a le douteux privilège d’être classé en Quartier de reconquête républicaine (QRR). Je traduis: un quartier où l’État a perdu la main, gangréné par l’insécurité et le trafic de drogue. Ce dispositif, instauré en 2018 – Perrier sera ajouté à la liste trois ans plus tard –, vise à accroître les effectifs et la présence des forces de l’ordre dans ces zones que, par euphémisme, on dit «sensibles».
À chacun son point de deal
Devant le parvis du centre commercial, un autre point de deal est planté sous les escaliers de béton qui mènent au parking, à peine caché par une bâche. Quelques jeunes sont attablés à dix mètres de là, à la terrasse du H Burger. Florent jette un coup d’œil, voir s’il repère le suspect: «Habillé full noir, chaussures blanches, 1,75 mètre et les cheveux bouclés attachés.» Il abandonne rapidement. «Même s’il était parmi eux, il n’aurait plus rien sur lui.»
Dix-huit heures en janvier, la nuit progresse vite. La patrouille doit reprendre la route, afin d’assurer une présence même fugace sur tous les points de deal de la zone. «Leur rappeler que ce n’est pas chez eux, c’est chez nous», comme dit Florent.
Une heure auparavant, dans les locaux flambant neufs de l’hôtel de police d’Annemasse, la commissaire Fiona Manenc, 34 ans, poignée de main solide et queue de cheval tirée derrière les épaulettes, étale la carte de sa circonscription de police, comme on déroule un plan de bataille. «J’ai six points de deal répertoriés sur un territoire de 77’000 habitants, six élus, sur six communes transfrontalières», ce qui représente la moitié de l’agglomération. Son stylo pique la carte plastifiée.
«Ici, vous avez un point de deal à Vétraz-Monthoux. Ici celui de Prés des Plans, à Ville-la-Grand. Puis, à Gaillard, vous en avez deux: la Sigem rue de Vernaz et l’impasse des Hutins. Celui-là, c’est super. Un bâtiment en fer à cheval avec une seule entrée pour nous, mais 15 sorties pour les dealers.»
Un océan de cocaïne
Depuis trois ans, la délinquance ne cesse d’augmenter dans le Genevois français. «On est entre +10% et +13% chaque année», avance la commissaire. Les atteintes aux biens sont le gros de la vague. «C’est une zone avec un fort pouvoir d’achat, une certaine richesse. Côté français, on bénéficie du plein emploi, des salaires suisses qui sont plus avantageux qu’en France. Et ça attire la convoitise, donc les cambriolages, les vols à la tire, par ruse, ce genre de choses.»
De quoi hisser la circonscription sur le podium national. Annemasse figure au 9e rang des villes françaises les plus touchées par la criminalité rapportée à la population, aux côtés de grandes métropoles comme Grenoble (2e), Lille (3e) ou Lyon (5e). Et la commune voisine, la cossue Vétraz-Monthoux, 10’000 habitants, a été désignée «ville la plus cambriolée de France» en 2024, pour les espaces urbains de son gabarit, avec un acte recensé tous les trois jours. Les 32 caméras de surveillance installées par le maire n’y ont rien changé.
Dans cet océan de délits, c’est le trafic de stupéfiants qui surnage, un classique de toute zone frontalière. Là aussi, la situation empire au fil des ans. D’abord parce que la consommation de drogues s’est démocratisée. «Maintenant, on trouve quasiment autant de cocaïne que de cannabis. Elle n’est plus réservée à la jet set. On a tous les types de populations, raconte la commissaire. Dernièrement, j’ai verbalisé un papy de 63 ans qui nous a gentiment dit qu’il en achetait juste pour vérifier ce que consommait son fils.»
L’offre a suivi, encore plus fort que la demande. Dans les années 1990, le gramme de coke coûtait l’équivalent de 200 euros. «Aujourd’hui, au Livron, tu peux trouver le gramme à 50 euros, si tu as des contacts», me confie un frontalier qui, étrangement, a souhaité rester anonyme. La cocaïne, c’est la drogue du frontalier. «Ils en sont de grands consommateurs, avec aussi les Suisses, me glisse un inspecteur. Ils ont des jobs exigeants, du stress et du pouvoir d’achat, c’est le cocktail idéal.»
Direction Marseille
En France, la cocaïne a atteint, dès 2024, «le prix le plus bas jamais enregistré», rapporte l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Les acteurs se sont multipliés, créant des tensions entre bandes rivales. «À chaque perquisition sur une grosse opération, on trouve des armes: mitraillettes, fusils d’assaut, explosifs», souffle la commissaire. De l’arsenal de guerre. Ce n’était pas le cas il y a cinq ans.
Dans les rues d’Annemasse, les règlements de compte se passent désormais en plein jour. «Ce n’est pas encore Marseille, mais on s’en rapproche», lâche un agent aux traits tirés.
Le séisme est survenu samedi 10 mai 2025 aux alentours de 17h30, heure de fréquentation au fameux point de deal de la Sigem, à Gaillard, commune voisine d’Annemasse. Deux hommes sur un scooter ont ouvert le feu à la kalachnikov sur des dealers rivaux, avant d’engager une course-poursuite blessant un policier. Devant le juge, les deux jeunes, début de vingtaine, ont admis avoir reçu de commanditaires extérieurs l’ordre «d’arroser et tuer tous ceux qui s’approchaient du point de deal».
Ça tombe bien, nous y voilà.
Retour à la patrouille
18h30. La pluie martèle la carrosserie. À l’approche du quartier de la Sigem, William ralentit. Des ombres encapuchées crient «Arah». Les choufs alertent les charbonneurs du four que la police arrive. «C’est une cité qui a la particularité d’être en impasse, explique William. On ne peut ressortir que par où on est arrivé, ce qui laisse le temps aux dealers de fuir.»