"On a voulu faire de moi le monstre du village" : triple meurtre, gendre mal-aimé, faux coupable... comment la tuerie d'Huos a brisé le destin d'un innocent
l'essentiel SÉRIE (6/7). Pendant treize ans, Henri-Jean Jacomet a vécu avec la lourde étiquette de principal suspect dans l'une des affaires criminelles les plus marquantes de la Haute-Garonne. Trente-huit ans après la tuerie d'Huos, l'homme aujourd'hui innocenté revient sur ce drame qui a bouleversé sa vie.
Nichée au pied des Pyrénées, Huos est une petite commune de Haute-Garonne qui vit au rythme de ses quelques centaines d'habitants, loin de l'agitation des grandes villes. Pourtant, depuis le 13 juillet 1988, son nom reste indissociable d'une affaire criminelle qui a marqué toute une génération : la tuerie d'Huos. Ce jour-là, trois membres d'une même famille sont retrouvés assassinés dans l'une des plus belles maisons du village.
Située dans une petite rue bordée d'habitations, la bâtisse aux volets blancs et aux murs beiges ne passe pas inaperçue. Plus imposante que les demeures voisines, elle se dresse derrière un portail blanc rongé par la rouille, au milieu d'un grand jardin où quelques vêtements sèchent encore au soleil. C'est ici qu'Henri-Jean Jacomet, âgé de 25 ans à l'époque, a retrouvé sa femme, Fabienne Soubie, sa belle-sœur Joëlle et son mari Fernando Rodrigue, tous trois décédés. Les deux femmes ont été assassinées à coups de sabre et de hache, tandis que Fernando Rodrigues a succombé à une balle de carabine.
Trente-huit ans après les faits, celui qui a fait figure de principal suspect dans cette affaire, ne peut se résoudre à se rendre sur les lieux du drame. "Revenir ici, c'est trop douloureux pour moi, je ne passe jamais devant sinon les souvenirs refont surface", explique Henri-Jean Jacomet, aujourd'hui âgé de 63 ans. L'affaire va durer treize ans et briser la vie d'un homme, avant qu'il ne soit définitivement innocenté grâce aux progrès de la science.
"On faisait tout ensemble"
À l'âge de 25 ans, cet enfant du village travaille en horaires décalés dans une usine de pâte à papier de Saint-Gaudens. Un emploi modeste, mais stable, qui lui permet de faire vivre son jeune foyer naissant. Quelques mois plus tôt, il a épousé Fabienne Soubie, 21 ans, et le couple s'est installé dans une maison située à quelques rues seulement de celle des parents de la jeune femme, là où le drame aura lieu. "On n'avait pas encore d'enfants, on faisait partie du comité des fêtes, on allait au football, on sortait avec les copains..." se souvient-il. Lorsqu'il évoque le souvenir de sa femme, il décrit une épouse discrète, proche de sa sœur, avec laquelle il partage presque tout. "Elle ne faisait pratiquement rien sans moi, à part jouer au rami avec ses copines", raconte-t-il encore.
Pourtant, derrière cette vie en apparence paisible, Henri-Jean Jacomet assure avoir toujours eu le sentiment de ne jamais être totalement accepté par sa belle-famille. "J'avais un travail assez modeste et pour eux, ce n'était pas vraiment une situation", confie-t-il. Pour autant, il n'aurait jamais pu imaginer la suite des événements. Dans la nuit du 12 au 13 juillet 1988, comme à son habitude le jeune homme prend son service à l'usine, mais au petit matin lorsqu'il rentre chez lui il ne trouve pas Fabienne. Elle lui a laissé un mot, elle est chez ses parents, là où sa sœur et son mari vivent également.
"Elle était là au mauvais endroit au mauvais moment"
Arrivé sur place, il découvre le corps de Fabienne étendue dans la cuisine, la tête presque décapitée. Celui de Joëlle git dans le salon, défiguré par près de 16 coups de sabre, tandis que Fernando est mort dans le cellier, carabine à la main. Sous le choc Henri-Jean Jacomet ne comprend pas ce qu'il voit. "J'ai porté Fabienne dehors, je voulais la sauver mais mon cerveau ne voulait pas comprendre ce qu'il se passait. Il y avait tellement de sang, c'était vraiment horrible", raconte-t-il les yeux pleins de larmes.
À l'époque, les premières conclusions de l'enquête désignent Fernando Rodrigues comme l'auteur des meurtres. Une version des faits que la famille Soubie rejette en bloc, accusant leur beau-fils, Henri-Jean Jacomet, d'avoir commis le triple meurtre. "On a voulu faire croire que Fabienne avait un amant américain, et que j'étais jaloux, mais c'était complètement faux. Pour certains, j'étais le monstre du village", raconte-t-il sans colère. Incarcéré pendant un an, puis libéré, il est acquitté par la Cour d'assises de la Haute-Garonne le 9 juin 1995. La fragilité des témoignages et son absence de mobile ont plaidé pour lui. Mais la famille Soubie n'en démord pas et porte plainte contre X pour faire rouvrir le dossier. Henri-Jean Jacomet, est une nouvelle fois disculpé en 1998, cette fois grâce à la science qui prouve que Fernando est bien l'auteur des meurtres.
"Ma femme était au mauvais endroit au mauvais moment"
"Pour moi, Fabienne était là au mauvais endroit au mauvais moment", explique-t-il. "Je pense qu'il y a eu une dispute et il [Fernando] les a tuées toutes les deux". Venu se réinstaller en 2010 dans le village d'Huos, Henri-Jean Jacomet, a reconstruit sa vie et a eu deux enfants. "Je ne pourrais jamais oublier, mais je n'ai pas à baisser la tête pour autant. J'ai énormément souffert, je ne souhaite à personne de vivre une telle chose", dit-il les yeux rougis de larmes.
Aujourd'hui traiteur sur les marchés, Henri-Jean Jacomet reste un amoureux de la nature et des animaux. Il possède une dizaine de brebis dont il s'occupe avec soin. Une vie simple, loin des prétoires et des cours d'assises qui l'ont tant fait souffrir. Si, trente-huit ans après la tuerie d'Huos, son innocence ne fait plus débat, reste une blessure que le temps n'a jamais vraiment refermée.