“Sous Trump, les ex-agents de la CIA peuvent être poursuivis pour un oui ou pour un non”

“Sous Trump, les ex-agents de la CIA peuvent être poursuivis pour un oui ou pour un non”

Dans “CIA, les guerres secrètes de l’après-11 Septembre”, diffusé le 6 septembre sur France 5, d’anciens agents racontent à visage découvert les dessous du renseignement américain depuis les attentats du 11 septembre 2001. Entretien avec son coréalisateur, Antoine Mariotti.

Le documentaire est adapté de « L’Agence. Histoires secrètes de la CIA », une enquête d’Antoine Mariotti publiée en 2024.

Le documentaire est adapté de « L’Agence. Histoires secrètes de la CIA », une enquête d’Antoine Mariotti publiée en 2024. Tohubohu Films

Par Juliette Bénabent

Publié le 06 septembre 2026 à 12h00

Il y a vingt-cinq ans, l’attaque d’al-Qaida contre le World Trade Center, à New York, ouvrait une nouvelle ère. Invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak, formation et armement de rebelles censés aider au renversement des régimes honnis, et qui grossiront plus tard les rangs des djihadistes, torture de suspects ou de détenus… La politique étrangère américaine, glorieuse ou honteuse, est toujours basée sur l’activité de renseignement. Ces espions, hommes et femmes de l’ombre, prennent chair dans CIA, les guerres secrètes de l’après-11 septembre. Un triptyque documentaire qui adapte L’Agence. Histoires secrètes de la CIA (éd. Tallandier, 2024), ouvrage du journaliste de France 24 Antoine Mariotti, coauteur et coréalisateur du film.

Comment renouveler le traitement d’événements déjà très couverts, en documentaire comme en fiction ?
Dès l’écriture du livre, j’avais l’idée qu’il se prêterait à un film : c’est une histoire contemporaine, de nombreuses archives existent, même si, par définition, les espions travaillent cachés. Côté fiction, d’excellents films hollywoodiens véhiculent pourtant des erreurs factuelles, avec des réalisateurs reçus au siège de la CIA, glorifiée par le scénario… Le documentaire, lui, ne prend pas de libertés. La série s’appuie avant tout sur les témoignages — parfois inédits en France — d’anciens agents, tous à visage découvert. Elle sort les espions de l’ombre où ils sont demeurés pendant des décennies, au siège ou sur le terrain. C’est notre plus-value.

Comment avez-vous fait le casting ?
J’avais rencontré la plupart des intervenants pour le livre, chacun plusieurs fois, pendant plusieurs heures. J’ai ainsi gagné leur confiance, et certains m’ont mis en contact avec d’autres. Ainsi Valerie Plame [dont la Maison-Blanche a révélé l’identité alors qu’elle était en activité, en 2003, ndlr] a vite accepté, car j’étais recommandé. Mais arriver avec une caméra, c’est délicat. Les ex-agents doivent faire très attention : sous Trump, ils peuvent être poursuivis pour un oui ou pour un non. Certains sont très à l’aise, savent quoi dire ou pas ; d’autres se montrent plus prudents. Un seul a demandé si c’était payé — c’est courant aux États-Unis — puis a accepté de répondre gratuitement. Quant à la CIA, sa porte-parole n’a assisté qu’à une interview, que je n’ai pas gardée, et je n’ai rien montré à personne à l’avance. J’étais assez fier quand Joby Warrick, du Washington Post, m’a dit que j’avais décroché des témoins qui ne parlent pas à la presse américaine…

Comment avez-vous illustré leurs propos, en dehors des archives ?
La plupart n’ont pas voulu être interviewés chez eux, nous avons donc reconstitué des intérieurs. Certains ont accepté des scènes d’illustration en extérieur, dans la rue ou sur une plage. John Kiriakou [analyste qui a révélé sur la chaîne ABC, en 2007, l’implication de la CIA et du gouvernement dans l’utilisation de la torture, ndlr] a bien voulu qu’on le filme au volant de sa voiture et il conduisait de manière très suspicieuse, regardant sans cesse son rétroviseur. Cela illustrait parfaitement son récit, mais je ne lui ai pas demandé de jouer ! Enfin, les uns et les autres nous ont confié des photos ou des documents qui ont enrichi les archives.

Beaucoup d’entre eux critiquent les décisions de l’époque. N’est-ce pas un peu hypocrite ?
Certains ont quitté l’Agence avec fracas : Valerie Plame, « outée » par son propre gouvernement, ou John Kiriakou, qui a été en prison pour avoir révélé des informations classifiées. Mais la plupart ont simplement pris leur retraite… Dans le monde du renseignement, tout est très cloisonné. Les agents qui n’avaient trouvé sur le terrain aucune trace d’armes chimiques irakiennes ont été surpris par le discours de Colin Powell à l’ONU affirmant qu’elles existaient. Ils ont pensé que d’autres, ailleurs, avaient découvert ces preuves. La vision globale n’est apparue qu’avec le temps. Le directeur de la CIA de l’époque, George Tenet, en revanche, savait — et il ne répond plus à aucune interview.

Finalement, le 11 Septembre a permis à la CIA de se relancer, puis a révélé son côté sombre…
Depuis la fin de la guerre froide, l’Agence était un peu en déclin. Après le 11 Septembre, ses moyens ont extraordinairement augmenté. Comme tous les services de renseignement, elle est essentielle pour chercher des informations, les vérifier, puis les livrer aux gouvernements afin d’étayer leurs décisions. Et non, comme le voudrait Donald Trump, pour confirmer ce qu’il a déjà décidé… Le travail des agents est parfois mal utilisé, pour de mauvaises raisons, manipulé par des décideurs. Car le renseignement est un outil dans les mains des politiques.

Série documentaire écrite par Antoine Mariotti et Elsa Le Peutrec. Réalisation : A. Mariotti et Manuel Guillon. Inédit. 3 × 45 mn. Sur France 5, le dimanche 6 septembre à 21h.

Découvrir la note et la critique

“CIA, les guerres secrètes de l’après-11 Septembre” : un triptyque solide sur 25 ans de politique internationale

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