« Ton corps sera soumis à un choc électrique si fort que tu en mourras » : le combat pour commuer la peine de Christa Pike, bientôt exécutée
Christa Pike en 2016.
© /AP/SIPA
Le 30 septembre prochain, Christa Pike deviendra la première femme depuis 1819 à être exécutée dans le Tennessee. Âgée de 50 ans, elle tente toujours d'obtenir un recours. Si la décision reste inchangée, elle a fait deux demandes particulières concernant sa mise à mort.
Dans la salle d'audience, ce 30 mars 1996, la voix de la juge se confond aux sanglots de l'accusée. Christa Pike, 20 ans, visage encore juvénile, ses cheveux bouclés coiffés dans un large élastique, robe fleurie pour faire oublier sa combinaison orange de prisonnière, vient d'apprendre qu'elle sera exécutée. Elle n'a pas encore la date, mais elle sait comment sa vie prendra fin. « Ton corps sera soumis à un choc électrique d'une intensité telle que tu en mourras. Que Dieu te prenne en pitié », lui décrit la juge.
Sans avoir le droit de serrer sa mère dans ses bras, après un dernier « Je t'aime », elle est ramenée dans sa cellule. Trente ans ont passé, le Tennessee a depuis abandonné la chaise électrique, la remplaçant par la « plus humaine » injection létale.
La suite après cette publicité
Après des décennies passées dans le couloir de la mort, Christa Pike connaît enfin la date du dernier jour de sa vie : le 30 septembre 2026. « Je sais que j'avais dit que je ne pensais pas qu'une date serait jamais fixée, mais maintenant qu'elle l'est, c'est comme une roulette russe avec mes pensées, et c'est mon cerveau qui est la bille qui rebondit », explique celle qui a désormais 50 ans, dans un documentaire YouTube qui consacré à cette affaire, « Dead Woman Walking : Christa Pike Vs Tennessee ». « Je suis à bout de nerfs. Quand je dors, mon cerveau se consume. Je fais des cauchemars épouvantables, mais je crois que le pire, c'est qu'ils me l'ont annoncé un an à l'avance. Du coup, chaque jour, je me réveille et je vis avec cette pensée toute la journée, à chaque instant », poursuit-elle.
La suite après cette publicité
Un crime atroce
Pour comprendre sa condamnation, il faut revenir au crime inhumain qu'elle a commis. À 18 ans, Christa vient d'intégrer un programme pour devenir infirmière. Mais l'environnement y est dangereux, les élèves sont armés, les bagarres courantes. Elle rencontre celui qui deviendra son petit ami, Tadaryl Shipp, obsédé par la sorcellerie, qui initie l'adolescente au satanisme. Le garçon - violent - la traite mal, et la trompe. Lorsqu'elle apprend sa liaison avec une certaine Colleen Slemmer, Christa devient folle de jalousie.
Avec une amie, Shadolla Peterson, elle met en place un plan pour se débarrasser de sa rivale. Aidées de Tadaryl, les deux amies invitent Colleen à les suivre dans un bois, au prétexte de vouloir faire la paix avec elle et lui offrir du cannabis. Mais une fois sur place, elle est attaquée. Pendant que Shadolla monte la garde, le couple torture pendant près de 30 minutes la victime, lui tailladant le corps, Tadaryl Shipp laissant sur sa poitrine un pentagramme avant de lui fracasser le crâne dont Christa conservera un morceau. Le trio est arrêté rapidement, Christa Pike ayant dans sa poche ce bout de crâne qui ne sera restitué à la famille de la victime que 16 ans plus tard.
La suite après cette publicité
La suite après cette publicité
Le procès n'est qu'une formalité. Shadolla Peterson, qui accepte de témoigner contre ses deux anciens complices, bénéficie d'une mise à l'épreuve. Pour le couple, la situation est différente. L'accusation a requis la peine de mort contre Christa Pike et la réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle contre Tadaryl Shipp. Âgé de 17 ans au moment du crime, il était en effet inéligible à la peine capitale.
Les derniers jours pour changer son sort
Une affaire choquante qui refait donc aujourd'hui la Une des médias, à quelques jours de son exécution. Car de nombreuses associations se battent pour commuer sa peine de mort en peine de prison à vie sans possibilité de remise en liberté. Depuis des années, de requêtes rejetées en requêtes rejetées, ses défenseurs mettent en avant l'enfance traumatisante de Christa Pike, la faisant sombrer dans la maladie mentale. En vain.
Dans le documentaire publié sur YouTube, les graves sévices physiques et sexuels subis par Christa Pike durant son enfance sont ainsi évoqués, expliquant ses lésions cérébrales documentées et révélant un trouble bipolaire non diagnostiqué qui a gravement altéré ses facultés au moment du meurtre. Le 18 août dernier, Amnesty International a publié un communiqué : « Elle a été condamnée en 1996 pour un meurtre commis en 1995, alors qu'elle avait 18 ans et sortait à peine d'une enfance marquée par des viols, des violences sexuelles et physiques, des maltraitances et de la négligence. L'État ne l'a pas protégée lorsqu'elle était enfant, alors que ses services avaient connaissance du calvaire qu'elle endurait. Par la suite, ses avocats commis d'office n'ont pas été à la hauteur lors de son procès, et n'ont présenté que très peu de circonstances atténuantes liées à ces violences et à leurs conséquences psychologiques. »
L'ONU appelle à suspendre l'exécution
Avant même que ce film ne soit dévoilé, des experts de l'ONU avaient déjà appelé les États-Unis « et les autorités de l'État du Tennessee à suspendre immédiatement l'exécution de Christa Pike ». « L'exécution de Pike marquerait l'aboutissement d'un parcours marqué par de graves souffrances physiques et psychologiques, notamment des sévices subis durant son enfance et près de trois décennies d'isolement dans le couloir de la mort », ont déclaré les experts.
Après sa condamnation, Christa Pike a en effet été maintenue à l'isolement pendant environ 28 ans, souvent seule dans sa cellule 22 à 23 heures par jour. « La durée extraordinaire de l'isolement de Pike dans le couloir de la mort, ses conditions de détention, aggravées par sa situation de vulnérabilité et la conscience prolongée de son exécution imminente, s'apparentent à de la torture », estiment ainsi les experts.
Un autre point est mis en avant. Sandra Babcock, directrice du Centre Cornell sur la peine de mort dans le monde, qui s'occupe de la défense de Christa Pike depuis 2019, a expliqué au « Guardian » que la longue liste d'abus, notamment de multiples viols commis par trois hommes différents, faisait de son cas un dossier unique. « Si Christa Pike est exécutée, cela confirmera que la peine de mort n'est pas réservée aux pires des pires, mais aux plus vulnérables et aux plus fragiles d'entre nous », avance-t-elle.
Cette série de crimes sexuels débutés alors qu'elle avait deux ans et dont le dernier remontait à un an avant le crime terrible qu'elle a commis n'a pas été avancée par son équipe de l'époque comme circonstance aggravante durant son procès. Le jury n'a ainsi pas été informé de son passé ni des abus physiques et psychologiques répétés commis par des membres de sa famille. « Le jury n'a jamais appris qu'elle avait tenté de se suicider au moins trois fois durant son enfance, la première fois à l'âge de 12 ans », écrit le « Guardian ». « Plutôt que la dépeindre comme cette adoratrice du diable, on aurait pu la présenter comme une jeune fille de 18 ans qui ne savait pas qu'elle pouvait demander de l'aide mais dont la vie mériterait peut-être d'être sauvée », explique son équipe dans le documentaire.
Plutôt pendue que piquée
Seule femme dans le quartier des condamnés à mort du Tennessee, Christa Pike sera transférée dans une prison pour hommes de haute sécurité, placée à l'isolement et soumise à des mesures de contention physique par des gardiens masculins peu avant son exécution. « Considérée dans son ensemble et compte tenu de sa vulnérabilité individuelle, l'exécution proposée de Christa Pike viole l'interdiction absolue de la torture et de toute autre forme de mauvais traitements », déplorent les experts de l'ONU.
En août, son dossier a de nouveau été porté devant la justice. Cette fois-ci, il était moins question de faire commuer sa peine mais de trouver une alternative à sa mort si aucun recours n'était entendu. Durant plusieurs jours, le débat s'est ainsi centré sur la façon dont la quinquagénaire devrait être exécutée. Car selon ses avocats, en raison d'une infection rare du sang, l'injection létale utilisée dans cet État pour elle pourrait être longue, douloureuse, et faire remonter des traumatismes de son enfance. C'est pourquoi il a été demandé qu'elle soit pendue à la place. Afin de la tenir éloignée d'hommes pouvant lui faire remonter le stress post-traumatique dont elle souffre, ses défenseurs ont aussi réclamé qu'une équipe entièrement féminine soit choisie pour sa mise à mort. Mais l'équipe juridique de l'État a été catégorique sur un point : la condamnée n'a pas encore démontré de raison légitime pour accepter ses requêtes. « Il incombait à Mme Pike de présenter des preuves scientifiques (pour annuler la peine de mort), et elle a complètement échoué à le faire. »
Comme dernier argument, les avocats de Christa Pike affirment qu'elle est désormais différente, car soignée et prise en charge pour ses troubles bipolaires. Elle est « réfléchie, d'humeur égale, brillante, drôle et pleine d'espoir », plaident-ils. Mais s'ils rappellent qu'elle se sent coupable du crime qu'elle a commis et l'assume complètement, la famille de la victime regrette que la lumière soit mise sur elle plutôt que sur l'adolescente tuée en 1995.
« Je crois qu'elle devrait être exécutée pour son crime »
La mère de Colleen Slemmer sera présente dans la chambre d'exécution. Alors que les conditions de détention de Christa Pike se sont légèrement améliorées ces deux dernières années, cette dernière estime que la meurtrière « ne devrait avoir aucune forme de privilège ». « Elle doit payer le prix pour ce qu'elle a fait à une autre personne. Et je crois qu'elle devrait être exécutée, pour son crime », confie-t-elle dans le « Dead Woman Walking : Christa Pike Vs Tennessee ». Le gouverneur du Tennessee, le seul à pouvoir suspendre l'exécution de Christa Pike avant 10 heures le 30 septembre, est lui aussi un fervent défenseur de la peine de mort. Si Bill Lee a suspendu deux dossiers temporairement pour raison médicale ou logistique, il a également rejeté de nombreux appels y compris de sénateurs républicains et de chefs religieux qui lui demandaient de geler à nouveau l'ensemble des exécutions dans l'État.
Selon Amnesty International, depuis le début de l'année 2026, 24 exécutions ont eu lieu aux États-Unis. Le Tennessee a tué 11 personnes depuis la reprise des exécutions en 2018.