Crise migratoire inédite à Ceuta : comment les extrêmes droites se déchaînent, entre vocabulaire guerrier et désinformations

Crise migratoire inédite à Ceuta : comment les extrêmes droites se déchaînent, entre vocabulaire guerrier et désinformations
Des soldats espagnols surveillent des migrants en provenance du Maroc avant leur retour organisé, à Ceuta, le 1er août 2026.

Des soldats espagnols surveillent des migrants en provenance du Maroc avant leur retour organisé, à Ceuta, le 1er août 2026. JORGE GUERRERO / AFP

Quelque 60 000 migrants en provenance du Maroc sont entrés illégalement dans l’enclave espagnole de Ceuta cette semaine provoquant un déluge de réactions qui instrumentalisent la situation de la part de figures d’extrême droite européenne et américaine. Ce samedi 1er août, le ministre de l’Intérieur espagnol Fernando Grande-Marlaska a indiqué lors d’un point presse sur place de l’évolution « importante » de la situation sur place, où « un retour à la normale est en cours ». Au moins 67 personnes sont mortes en tentant de rejoindre Ceuta, a-t-il également affirmé.

Parallèlement, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez est monté au créneau en dénonçant l’attitude « égoïste » de certains pays de l’Union européenne face à la crise migratoire à Ceuta. « Une telle attitude – motivée par les préjugés, les fausses informations, l’ignorance ou des intérêts politiques – est non seulement contraire au droit européen, au droit humanitaire et aux principes de solidarité qui nous unissent, mais elle va également à l’encontre des intérêts à long terme de l’Europe », a-t-il fustigé dans une lettre consultée par l’Agence France Presse (AFP).

Il faut dire que tout au long de cette crise le dirigeant espagnol de gauche s’est retrouvé plutôt esseulé. Certains de ses voisins européens se sont même frontalement opposés à lui. Retour sur les outrances proférées par l’extrême droite ces derniers jours.

• L’extrême droite européenne attaque Pedro Sanchez

Dès les premières images des migrants voulant passer à Ceuta, l’extrême droite européenne s’est vivement emparée du sujet en rejetant toute la faute de cette crise migratoire sur les épaules du Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez. Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national (RN) à la présidentielle française de 2027 a fustigé sur X ces « entrées massives et coordonnées […] encouragées par le gouvernement espagnol ». « Nos Nations et nos peuples n’ont pas à subir les conséquences de la complicité passive du gouvernement socialiste espagnol », s’est insurgé de ce côté le président du parti d’extrême droite, Jordan Bardella, face à ce qu’il qualifie d’« invasion migratoire coordonnée du territoire européen ».

« C’est une INVASION. Et Pedro Sánchez en est le principal promoteur et le coupable de toutes ses conséquences », a embrayé le dirigeant du parti d’extrême droite espagnol Vox.

« L’histoire se répète. En 2015, Angela Merkel a invité les migrants en situation irrégulière à venir en Allemagne pour des raisons politiques, afin de battre les libéraux et les Verts. […] Le gouvernement espagnol fait aujourd’hui exactement la même chose », a dit le Premier ministre tchèque Andrej Babis, un milliardaire nationaliste allié à des partis d’extrême droite, selon une déclaration transmise à l’Agence France Presse (AFP).

Dans le viseur de ces figures de l’extrême droite européenne, un grand plan de régularisation d’étrangers sur le territoire espagnol lancé mi-avril par le gouvernement de Pedro Sanchez. Or, il est tout bonnement impossible d’affirmer que ce plan a encouragé la crise migratoire à Ceuta pour une raison simple : les demandes de régularisation sont clôturées depuis le 30 juin dernier, et la procédure ne concerne que des gens qui vivent et travaillent en Espagne depuis longtemps.

Plusieurs observateurs avancent plutôt une possible inaction des autorités marocaines. Le journaliste Ignacio Cembrero, interrogé par l’AFP abonde : « Pour atteindre la digue qui marque la frontière entre Ceuta et le Maroc, il y a des cordons de police et de forces auxiliaires, et il est évident qu’on les a laissés passer. Sinon, cela ne se serait pas produit. » Mais pourquoi ? Selon plusieurs analystes, les crises migratoires à répétition et le supposé laxisme des forces de sécurité marocaines constituent des moyens de pression diplomatique. Le Maroc revendique la souveraineté sur Ceuta et Melilla depuis son indépendance en 1956, tandis que l’Espagne refuse catégoriquement toute négociation sur l’avenir de ces deux enclaves.

• Meloni veut exclure l’Espagne de l’espace Schengen

Dès jeudi, la dirigeante italienne d’extrême droite Giorgia Meloni a annoncé vouloir suspendre l’Espagne de l’espace Schengen. « L’Italie ne restera pas les bras croisés », a déclaré la Première ministre, en dénonçant des « images choquantes ». Une mesure pour laquelle Rome a obtenu le soutien de la Finlande et du Danemark. La proposition a immédiatement été qualifiée de « démagogique » par l’Espagne.

Vendredi, l’Italie a temporairement fermé l’espace Schengen à l’Espagne, a annoncé le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani, qualifiant cette mesure d’« inévitable ». « La suspension temporaire de Schengen avec l’Espagne est une décision nécessaire pour protéger la sécurité de nos citoyens et défendre les frontières de l’Europe. C’est une mesure prévue par les traités et qui est devenue aujourd’hui inévitable », a-t-il écrit sur X. Autrement dit, le pays de Meloni a décidé de fermer sa frontière aux gens qui viennent d’Espagne : les Espagnols ne peuvent plus pénétrer en Italie sans présenter leur passeport, et l’entrée est interdite aux titulaires d’un visa Schengen délivré en Espagne.

La radicalité de cette réaction peut sembler paradoxale de la part de l’Italie de Meloni, qui a elle aussi connu des afflux de migrants – à Lampedusa par exemple – et qui après avoir promis un « blocus naval » contre l’immigration a admis la nécessité d’ouvrir ses frontières à près d’un million d’étrangers depuis 2022.

Surtout, il est juridiquement impossible de suspendre ainsi un pays de l’espace Schengen. Cela « revient à imaginer le cas d’une loi française et que, tout à coup, on dise : “Le Nord de la France ne respecte pas un certain nombre de règles, donc on va suspendre le nord de la France de l’application d’une loi française.” C’est absurde », explique Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes à nos confrères de « Libération ». Pour le chercheur, la seule possibilité pour qu’une telle mesure puisse être mise en place serait que l’Espagne quitte l’Union européenne.

• Le vocabulaire guerrier de l’extrême droite

Sur les réseaux sociaux, les commentaires de l’extrême droite européenne sont souvent fabriqués sur un registre ultra-guerrier. Nombreux sont ceux qui, à l’image de Jordan Bardella parlent « d’invasion » de ces migrants quand l’eurodéputée Renconquête ! Marion Maréchal fustige des « hordes de jeunes Marocains ». Et tandis que l’enclave espagnole de Ceuta se trouve sur la côte marocaine, la codirigeante de l’extrême droite allemande Alice Weidel s’est, elle, inquiétée d’une arrivée supposée de ces personnes près des frontières de son pays et a appelé les autorités allemandes à les « sécuriser. »

Jusqu’à l’outrance. Le milliardaire américain Elon Musk, propriétaire du réseau social X, a publié sur ce dernier une en scène du film de zombies « World War Z », comparant ainsi ces images avec celles de Ceuta. Avec ce commentaire pour appuyer sa pensée : « Waouh, la situation en Espagne a l’air complètement folle ! »

« Les mots “invasion”, “guerre”, “déferlement” ou encore “contrôle” dominent désormais les prises de parole publiques et les réseaux sociaux », analyse dans un article publié sur le site The Conversation Deniz Torcu, professeur en Mondialisation, entreprises et médias à l’Université IE à Madrid. Pour lui, la figure du migrant sur les réseaux sociaux est de cette manière devenue « une silhouette anonyme, réduite à un chiffre traversant une plage ». « Or il est bien plus difficile de s’émouvoir du sort d’un nombre que de celui d’une personne », poursuit-elle.

• Une instrumentalisation outre-Atlantique par Donald Trump

La situation à Ceuta n’a pas échappé au président américain. Vendredi, Donald Trump et ses lieutenants se sont saisis des images des milliers de migrants rejoignant l’enclave espagnole pour défendre leur politique anti-immigration.

« Si nous ne sommes pas au pouvoir, notre pays sera envahi à des niveaux qui feront passer ce qui arrive en Espagne pour de la gnognotte », a déclaré le président américain en conseil des ministres, parlant d’une « invasion ». « Souvenez-vous de cette image. Ce sera nous dans trois ans si le mauvais camp l’emporte », a-t-il aussi averti auprès de Fox News, à quelques mois d’élections législatives de mi-mandat mal embarquées pour les républicains.

« Ces images en provenance d’Espagne sont un rappel malheureux des conséquences des migrations de masse et des politiques mondialistes de la gauche radicale qui ont permis l’invasion de l’Occident », a également écrit sur X le vice-président américain JD Vance, porte-voix très idéologue de « l’Amérique d’abord ».

Lors du mandat de Joe Biden, les images de migrants traversant la frontière depuis le Mexique tournaient en boucle sur Fox News, la chaîne préférée des conservateurs américains. Jusqu’à 300 000 interpellations mensuelles ont eu lieu, avant que ces chiffres ne baissent sur la fin du mandat du démocrate et tombent à des niveaux quasi-nuls au moment où Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche, début 2025.

Cette chute drastique de l’immigration clandestine à la frontière sud du pays est régulièrement célébrée comme une victoire par Donald Trump et ses soutiens, en campagne pour les élections de mi-mandat prévues en novembre.

Reprenant les images de cette semaine à Ceuta, le très martial conseiller à la Maison-Blanche Stephen Miller a prévenu jeudi sur X : « Les démocrates ont infligé cela à l’Amérique chaque jour pendant quatre ans sous Biden et le referont tout de suite, mais à une échelle infiniment plus grande, s’ils obtiennent la moindre parcelle de pouvoir national. »

Par  Service Actu