Vosges. Une journée dans les pas de Clémentine Delait, la célèbre femme à barbe de Thaon-les-Vosges

Vosges. Une journée dans les pas de Clémentine Delait, la célèbre femme à barbe de Thaon-les-Vosges

« C’est drôle parce que je ne l’ai jamais connu vivante, mais on m’a toujours parlé d’elle. C’est une star de chez nous. » Lorsque l’on se rend dans les Vosges, et plus particulièrement à Thaon-les-Vosges, il est impossible de passer à côté de la trace laissée par Clémentine Delait, la plus célèbre des femmes à barbe.

Notre journée dans les pas de cette icône avant l’heure commence au cimetière de Thaon-les-Vosges, où Clémentine Delait est inhumée. « La femme à barbe » y est inscrit en lettres d’or. Mais avant d’être cette figure féministe « malgré elle », Clémentine Delait est une femme, une enfant.

C’est au lieu-dit L’Abbaye, à Chaumousey, qu’elle naît le 5 mars 1865.

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« Un duvet prometteur » dès ses 18 ans

Elle vit ensuite la jeunesse « des filles de la campagne, rude et laborieuse », comme on peut le lire dans ses mémoires coécrites en 1933 avec Pol Ramber, historien local et script occasionnel. C’est d’ailleurs un Vosgien, Roland Marchal, brocanteur, qui les avait retrouvées en 2005.

Lorsqu’elle a 18 ans, « sa lèvre supérieure s’agrémentait déjà d’un duvet prometteur qui soulignait agréablement son teint de brune », elle n’assume alors pas encore sa pilosité et se rase régulièrement. Deux ans plus tard, elle épouse Paul Delait, le 25 avril 1885, un boulanger de Thaon-les-Vosges. Elle s’installe alors dans la commune, où elle est très bien accueillie, et aide son époux dans son commerce qu’ils transforment en café.

Un pari à l’origine du personnage de la femme à barbe

C’est d’ailleurs là-bas que notre visite se poursuit. L’emplacement de l’estaminet correspond aujourd’hui à l’angle du monument aux morts. « Venir ici, ça permet d’évoquer son histoire, notamment ce fameux pari lancé par un client. Si elle se laissait pousser la barbe pendant quinze jours, elle toucherait 500 francs, explique Véronique Baudin-Clair. Dès le moment où elle assume cette barbe, son commerce devient “le café de la femme à barbe”. Les gens viennent alors de partout pour découvrir ce personnage. »

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Mais alors que le couple vient d’ouvrir le bristot, la santé de Paul Delait se dégrade.

Les deux époux décident donc de s’installer à Plombières-les-Bains afin de soigner les rhumatismes de Paul. Là-bas, Clémentine lance un commerce de lainage, qui fonctionne très bien. Bientôt, elle doit tout gérer toute seule. « Elle récupère assez vite le rôle de chef de famille puisqu’elle est la seule à ramener l’argent au ménage », explique Véronique Baudin-Clair, notre guide.

À la mort de son époux, Clémentine Delait s’installe de nouveau à Thaon avec sa fille.

Auprès des plus grands de ce monde

  • Clémentine Delait est enterrée aux côtés d’autres membres de sa famille. Sur sa sépulture, on peut y lire "La femme à barbe" en lettres d’or.   Photo Thomas Chiarazzo

    Clémentine Delait est enterrée aux côtés d’autres membres de sa famille. Sur sa sépulture, on peut y lire "La femme à barbe" en lettres d’or.   Photo Thomas Chiarazzo

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  • La tombe de Clémentine Delait est située dans le cimetière communal de Thaon-les-Vosges.   Photo Thomas Chiarazzo

    La tombe de Clémentine Delait est située dans le cimetière communal de Thaon-les-Vosges.   Photo Thomas Chiarazzo

  • Au-dessus d’une boulangerie de Thaon-les-Vosges, une fresque a été réalisée en 2024 par l’ancienne municipalité pour rendre hommage à la femme à barbe et « recouvrir les murs blancs ».   Photo Thomas Chiarazzo

    Au-dessus d’une boulangerie de Thaon-les-Vosges, une fresque a été réalisée en 2024 par l’ancienne municipalité pour rendre hommage à la femme à barbe et « recouvrir les murs blancs ».   Photo Thomas Chiarazzo

  • À Plombières-les-Bains, Clémentine Delait ouvre un commerce de tissus lorsque son mari est malade.   Photo d’archives Philippe Briqueleur

    À Plombières-les-Bains, Clémentine Delait ouvre un commerce de tissus lorsque son mari est malade.   Photo d’archives Philippe Briqueleur

  • Un objet de la vitrine de la femme à barbe : sa célèbre ombrelle, mais aussi une bière à son effigie et son fameux tampon, destiné à rendre unique chaque carte.   Photo remise par le musée du patrimoine thaonnais

    Un objet de la vitrine de la femme à barbe : sa célèbre ombrelle, mais aussi une bière à son effigie et son fameux tampon, destiné à rendre unique chaque carte.   Photo remise par le musée du patrimoine thaonnais

Afin de continuer notre périple, il faut se rendre au niveau d’une fresque, réalisée il y a un an, avenue des Fusillées. C’est l’artiste alsacien Williann qui a peint la façade d’un immeuble , « afin de rendre les murs moins ternes », explique un ancien élu. On y observe les attributs de Clémentine Delait, son ombrelle et son saint-bernard.

On retrouve d’ailleurs ces « coquetteries » sur les dizaines de cartes postales éditées à son effigie. Pour en observer des vraies, c’est à l’Arche Bernadette qu’il faut aller. Des objets « plus concrets » de la vie de la femme à barbe sont exposés, notamment le tampon qui servait à authentifier les cartes postales, « un sac à main avec un porte-monnaie en côte d’argent, des couverts de son entrée à la cage aux lions d’Épinal et une boîte à bijoux », mais aussi un napperon brodé, don de ses descendants au musée du patrimoine thaonnais.

Lorsqu’elle atteint l’âge de 60 ans, Clémentine Delait accepte, alors qu’elle se l’était toujours refusée, de se produire en spectacle. Elle est alors de passage à Vittel, où elle est invitée par le Shah de Perse, puis à Contrexéville, où elle rencontre le Roi d’Espagne, Alphonse XIII. Elle décède le 19 avril 1939 et fait alors la Une des quotidiens nationaux, symbole qu’une étoile s’était éteinte.

La prochaine visite guidée proposée par la Glucoserie aura lieu le mardi 4 août. Gratuit. Rendez-vous au monument aux morts de Thaon à 18 h.

Hélène Michel-Béchet, réalisatrice du documentaire Un poil différente, au moment de sa sortie en 2017. Photo d’archives

« Aujourd’hui, Clémentine Delait utiliserait sûrement Instagram », selon Hélène Michel-Béchet, réalisatrice d’ Un poil différente

« Sans le vouloir, Clémentine Delait était libre d’être elle-même. » C’est un hommage que rend aujourd’hui Hélène Michel-Béchet, élue à la culture à Thaon-les-Vosges. En 2017, il y a neuf ans, elle a réalisé le documentaire Un poil différente , diffusé notamment sur France 3, qui retrace la vie et le parcours de la plus célèbre des femmes à barbe.

« L’idée est venue de ma grand-mère, qui me parlait de cette femme depuis que je suis enfant. J’ai lu ses mémoires et je me suis rendu compte que Clémentine Delait abordait déjà à son époque des questions contemporaines. »

« À l’époque, elle vivait très bien sa notoriété »

« En 2017, on commençait à peine à parler des questions de genre, et le documentaire a été très bien accueilli », raconte la réalisatrice, jointe pendant un autre tournage. Mais voilà, presque dix ans après, « les mentalités n’ont pas évolué ». « Ce n’est pas du tout gagné, rien n’est acquis. Ces dernières années, les violences envers les personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres. Ndlr) augmentent, mais les personnes l’assument plus et se rendent plus visibles. »

Avec son documentaire, Hélène Michel-Béchet est la première réalisatrice à parler de la vie de Clémentine Delait dans un film. « À l’époque, elle vivait très bien sa notoriété, elle gérait elle-même son image. Aujourd’hui, elle utiliserait sûrement Instagram pour gérer sa célébrité. »

Le documentaire Un poil différente est disponible en VOD sur Vimeo.

Thomas Chiarazzo