"À 1 an, on ne peut pas appeler ça une école": la proposition de Bruno Le Maire d'avancer l'entrée en maternelle fait bondir les professionnels de la petite enfance
"À 1 an, on ne peut pas appeler ça une école": la proposition de Bruno Le Maire d'avancer l'entrée en maternelle fait bondir les professionnels de la petite enfance
Publié aujourd'hui à 13h30
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Des enfants encadrés par des assistantes maternelles dans une école maternel de Valence (Drôme), le 4 septembre 2023 (photo d'illustration) - Photo par NICOLAS GUYONNET / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
L'ancien ministre de l'Économie Bruno Le Maire a proposé de permettre aux enfants d'entrer en maternelle dès l'âge de 1 an. Une aberration, selon les spécialistes de la petite enfance.
"C'est complètement hors-sol." Véronique Escames, co-secrétaire générale du Syndicat national des professionnels de la petite enfance, s'indigne auprès de BFM de la proposition de l'ancien ministre de l'Économie Bruno Le Maire d'avancer l'entrée en maternelle dès l'age de 1 an. "Qu'est-ce qu'un enfant de 1 an ferait à l'école?"
"J'ai cru que c'était Le Gorafi" (du nom de ce site d'information parodique), raille de son côté Florence Comte, directrice d'une école élémentaire dans le Var et secrétaire du Syndicat des directeurs et directrices d'école. "Et pourquoi pas dès la naissance?" suggère avec ironie Agnès Florin, professeure émérite de psychologie de l'enfant et de l'éducation à l'université de Nantes.
"Ce n'est pas sérieux", juge-t-elle. "On marche sur la tête."
Pour cette spécialiste du développement du langage chez l'enfant, également responsable de la gouvernance du Centre national d'étude des systèmes scolaires, "ce genre de proposition témoigne d'une méconnaissance totale du secteur de la petite enfance mais aussi de ce qui se joue à l'école maternelle".
"Demander à un bébé de devenir un élève"
Car à 1 an, certains enfants ne savent pas encore marcher et portent encore des couches. "On ne peut pas demander à un bébé de devenir un élève", s'insurge Véronique Escames qui rappelle que les petits ont des besoins particuliers, peu compatibles avec le rythme et les horaires de l'école.
"C'est déjà difficile pour des enfants de 3 ans, voire des enfants qui n'ont pas encore 3 ans", abonde Florence Comte.
Véronique Escames, du Syndicat national des professionnels de la petite enfance, dénonce également une forme de mépris dans les propos du ministre. "Monsieur Le Maire fait comme si nous, professionnels de la petite enfance, n'existions pas. Or, il ne faudrait pas oublier que nous ne faisons pas que changer des couches et donner des biberons."
Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives et enseignante à l'École normale Supérieure-PSL, appelle ainsi à "changer de regard sur ce qui se passe dans les crèches". "De vrais projets pédagogiques sont développés. Beaucoup de choses sont mises en place pour éveiller les bébés, les stimuler intellectuellement, développer leur langage."
"Deux personnes pour 24 ou 25 bébés d'un an"
L'autre point qui interroge, c'est la question de l'encadrement. En France, une classe de maternelle compte en moyenne 24 à 25 élèves - certaines jusqu'à 30 - pour une enseignante et un agent territorial spécialisé des écoles maternelles (Atsem). Alors qu'en crèche, le taux légal est d'un professionnel pour cinq enfants s'ils ne marchent pas, un professionnel pour huit enfants s'ils ont acquis la marche.
"Je ne vois pas comment deux personnes pourraient s'occuper de 24 ou 25 bébés âgés d'un an", se demande Véronique Escames.
"Ça n'a ni queue ni tête", déplore auprès de BFM Aurélie Gagnier, porte-parole et co-secrétaire générale du FSU-Snuipp, le premier syndicat des personnels du premier degré. "Rien que pour les très petites sections de maternelle, ce n'est pas évident." Les enseignants sont en effet recrutés sur des postes à profil (avec des exigences particulières) et les locaux doivent répondre à des exigences d'aménagement spécifiques.
"On ne peut pas transformer les écoles maternelles en structures de la petite enfance de 1 à 6 ans", balaie Agnès Florin.
"L'école dès 1 an ne donne pas de meilleurs résultats"
Bruno Le Maire a justifié sa proposition par les mauvais résultats des élèves français au classement Pisa - le programme international de l'OCDE pour le suivi des acquis des élèves. Il a estimé qu'accueillir tous les enfants dès l'âge de 1 an dans un cadre collectif permettrait d'améliorer l'apprentissage du langage et de réduire les "inégalités fondamentales dont on ne sort jamais".
"Le constat est juste", reconnaît Nawal Abboub, spécialiste des mécanismes d'apprentissage des enfants, également auteure de La Puissance des bébés. "À 3 ans, certains enfants ont des retards de langage que l'on peut repérer dès 18 mois. Mais on le sait, la scolarisation dès l'âge de 1 an ne donne pas de meilleurs résultats."
Elle cite ainsi les cas de la Norvège et du Danemark, deux pays qui accueillent les tout-petits en crèche universelle mais qui enregistrent pour autant une baisse de leurs performances au classement Pisa. "Ce n'est pas l'âge d'entrée à l'école qui va donner de meilleurs résultats. C'est la qualité de l'accueil, de la pédagogie, des interactions et de la formation des professionnels qui permet de gagner des points."
Rappelons que l'OCDE ne formule pas de recommandation quant à l'âge de début de la scolarité. En revanche, l'organisation préconise un accès universel de qualité à un équipement d'accueil du jeune enfant (EAJE).
L'autre avantage de scolariser les enfants dès l'âge de 1 an, pour l'ancien ministre, serait de faire "d'une pierre deux coups" en "résolvant les carences des modes de garde actuels".
"Il y a une vraie inégalité d'accès aux modes d'accueil du jeune enfant mais ce n'est pas une proposition folklorique comme celle-ci qui va résoudre le problème", écarte Agnès Florin. "Il serait temps de se poser les vraies questions."
La France ne compte en effet que 63 places (tous modes d'accueil confondus) pour 100 enfants de moins de 3 ans, selon l'Insee. La conséquence, c'est que près de six enfants de moins de 3 ans sur dix sont gardés par leurs parents, indique la Drees.
C'est bien là le cœur du problème, pointe Nawal Abboub: le manque de places et de personnels formés dans les structures d'accueil de la petite enfance. "On paie le prix d'un sous-investissement." Si la directrice d'école Florence Comte plaide elle aussi en faveur du développement des structures d'accueil collectif, notamment à destination des familles les plus défavorisées, "à 1 an, on ne peut pas appeler ça une école".
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